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      cinéma Marion Raynaud 14 juin 2017

      nothingwood, le documentaire fou sur la plus grande star d'afghanistan

      Un documentaire présenté à la Quinzaine des Réalisateurs à Cannes s'attache à présenter la vie épique et l'oeuvre kitsch de l'acteur-réalisateur-producteur afghan Salim Shaheen. En posant un autre regard sur l'Afghanistan, la réalisatrice Sonia Kronlund, défend une vision du monde et du documentaire profondément bienveillante. i-D l'a rencontrée.

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      « Je suis très sensible aux bruits » s'excuse Sonia Kronlund en fermant la porte ouverte sur le jardin d'un hôtel du 17ème arrondissement : pas étonnant venant de celle dont la voix cristalline court sur les ondes de France Culture depuis désormais quinze ans. Réalisatrice et productrice des Pieds sur Terre, cette ancienne normalienne a imposé son émission comme un programme phare de la station, approchant la société française à travers la dimension brute du témoignage. Aujourd'hui, c'est sur l'Afghanistan qu'elle s'attarde avec le film Nothingwood, récit d'un tournage où les difficultés techniques n'ont jamais raison d'un réalisateur débordant.

      Présenté à Cannes dans le cadre de la Quinzaine des Réalisateurs, ce premier documentaire livre donc un autre réel à travers celui de Salim Shaheen, acteur-réalisateur-producteur de films de série Z en Afghanistan. Si la réalisatrice connaît bien le pays dans lequel elle s'est rendue plusieurs fois en reportage, c'est pourtant la première fois qu'elle l'aborde ainsi. En s'approchant d'un personnage dont la bonhomie n'évacue pas les contradictions, Sonia Kronlund continue de voir le monde en nuances, dans un pays où derrière les bombes, le cinéma fait encore rêver.

      Salim Shaheen est un acteur-réalisateur-producteur afghan, qui crée des films de série Z et semble a priori très éloigné de vous. Qu'est-ce qui vous a attirée vers ce personnage ?

      J'ai rencontré Salim grâce à un ami réalisateur. Au delà de son personnage pittoresque, exubérant, kitsch, je me suis décidée à lui consacrer un film grâce au récit qu'il m'a fait de sa vie. Peu importe qu'il soit vrai ou faux, son parcours est celui d'un enfant battu par ses parents qui a lutté contre son milieu d'origine pour chanter, danser, faire des films. J'ai trouvé son histoire très touchante.

      Pourquoi son parcours vous a semblé mériter plus qu'un documentaire radiophonique par exemple ?

      C'est l'histoire d'un réalisateur : la radio aurait rendu les choses plus difficiles. Je voulais essayer de faire un film joyeux, drôle par moments et cela m'a semblé plus facile avec des images. L'univers de Shaheen est très coloré, il n'y avait pas forcément besoin de la pudeur de la radio qui permet de raconter des choses très dures avec une jolie distance. Avec Shaheen, on est plutôt dans l'hubris, l'image était indispensable : mais laquelle ? Il fallait trouver la bonne distance avec lui, ne pas se complaire dans une supériorité technique ou être condescendant et je dois dire que je suis assez fascinée des réactions des gens ! Ils le félicitent pour les beaux films qu'il a faits, lui proposent de faire des rétrospectives de son travail et en viennent à confondre ses films avec le mien ! Il y a une confusion qui s'installe qui est assez étonnante. Tout se mélange, c'est un peu bordélique et je trouve ça plutôt joyeux.

      Malgré la situation à peu près stable de votre lieu de tournage (Bamiyan), l'Afghanistan demeure un pays en guerre. Dans quelles conditions avez-vous tourné ce film ?

      Nous sommes d'abord partis en repérages avant de faire deux tournages de trois semaines. Pendant le premier, des attentats très meurtriers ont eu lieu, des enlèvements d'étrangers aussi. Shaheen est capable de prendre beaucoup de risques, c'est un homme de courage, il n'a peur de rien : moi pas ! Filmer dans la rue à Kaboul est un exercice très dangereux : on peut le faire, moi je ne le fais pas. Quand on a eu l'idée d'aller dans cette zone, c'était probablement le seul village afghan où les choses étaient calmes. J'ai beaucoup encouragé l'idée qu'il fallait tourner là et j'ai bien fait : ça a vraiment libéré le film des contraintes qui pesaient sur lui.

      Vous êtes connue pour votre travail chez France Culture à travers l'émission Les Pieds sur Terre. Dans ce programme, le commentaire journalistique est supprimé au profit de témoignages bruts alors que dans Nothingwood, vous êtes présente au sein du cadre. Comment cette décision a-t-elle été prise et surtout, comment l'avez-vous appréhendée ?

      Dans Les Pieds sur Terre, il n'y a pas de commentaire mais bien un point de vue, d'ailleurs on a récemment introduit un narrateur avec un « je » très subjectif. Dans le film, j'ai un « je » qui n'est que mon récit, ma petite histoire en Afghanistan et je ne prétends pas raconter autre chose que quelques jours à Bamiyan accompagnée de Salim Shaheen. C'est quelqu'un qui est dans un contrôle total. J'ai donc beaucoup discuté avec mon chef opérateur, Alexander Nanau (réalisateur de Toto et ses sœurs) avant de comprendre qu'il fallait mettre en place un dispositif d'interaction et trouver des situations fortes. Il fallait qu'il oublie la caméra et qu'il arrête de commencer chaque prise en remerciant la France et ses « chers amis » les Français. J'ai supprimé les intermédiaires entre nous, pour essayer de créer une relation plus directe. Petit à petit, on est presque devenu un couple de comédie.

      Vous conservez un regard personnel par l'intermédiaire de la voix off. Pourquoi était-ce important pour vous d'insérer ce commentaire ?

      On a beaucoup tâtonné. Il y a eu des versions du montage où c'était trop joyeux, trop déconneur et où j'étais tout le temps en train de me mettre en scène. La voix off a donc servi à conserver une distance un peu factuelle par rapport à la réalité du pays. Dans certaines versions du montage, on n'imagine pas une seconde qu'on est en Afghanistan, la voix a donc servi à réintroduire un peu de réalité. Comme je le dis à un moment, c'était un peu « La comédie du brave et de la peureuse » : je ne suis pas dupe et lui non plus. Cela permet un recadrage, il s'agit vraiment des questions qui viennent au montage.

      Shaheen n'hésite pas à vous solliciter, notamment dans la scène où il insiste pour savoir ce que vous avez ressenti à la destruction des Bouddhas de Bamiyan. En tant que spectateur, cette scène est marquante, elle montre bien qu'il est impossible de s'effacer face à son sujet.

      C'est la question de la distance. Quelle distance politique, éthique, esthétique faut-il adopter ? C'est finalement peu différent de la radio. On m'a effectivement dit que cette scène donnait le mode d'emploi du documentaire. Il s'agit du fameux réflexe : « pourquoi me posez-vous cette question ? c'est vous le sujet du documentaire !». Il y en a une autre que j'aime bien, où nous sommes devant un dragon formé par des montagnes de sable, un lieu très fort en croyances. Je commence à plaisanter et il me dit « ne ris pas », en prenant l'air fâché. En un quart de seconde, on sent la situation prête à basculer : Shaheen est prêt à s'énerver mais il finit par repartir sur une blague. En Afghanistan, on peut tenir un propos agressif sans s'en rendre compte et voir une situation passer du rire à la violence. Cette scène, c'est tout l'Afghanistan.

      Parlez nous de Qurban Ali, l'acteur qui aime se travestir. Comment l'avez-vous rencontré ?

      La première fois que j'ai rencontré Shaheen en 2013, ils étaient tous les deux dans la rue et Qurban jouait un personnage qui s'appelait Shampoo, avec une perruque sur la tête et des lunettes bleues. Il jouait la comédie façon Michel Serrault dans La Cage aux folles, il poussait des cris, c'était un tournage de rue, les gens riaient, applaudissaient : je crois que c'est l'une des choses les plus étonnantes que j'ai vues. Qurban est d'une grande gentillesse, il a une forme de naïveté, de candeur qui le rend très beau. C'est vraiment quelqu'un d'étonnant. J'ai fait des tas d'interviews plus formelles où il dit, et je le crois, qu'il n'est pas homosexuel. Il a, comme Ed Wood, la passion de s'habiller en femme mais il affirme qu'il n'est pas gay pour autant. Je trouve ça intéressant car je pense que ça peut marquer un point entre le genre et l'orientation sexuelle. On peut avoir un genre indéterminé, être très masculin, très féminin, intersexué. Mais on peut aimer être une femme et aimer une autre femme par exemple ! Il est très apprécié, c'est fou parce qu'il a été menacé une fois sous les talibans, pas parce qu'il se travestissait mais parce qu'il élevait des pigeons et que c'est très mal vu !

      Ses apparitions offrent un contrepoids à l'absence flagrante de femmes à l'écran.

      Seulement quelques filles jouent la comédie et elles sont très mal vues. En général, elles sont comédiennes ou chanteuses très jeunes et cessent de l'être lorsqu'elles se marient. Vous voyez la scène où un père vient accompagner sa fille danser ? Son comportement est très ambigu, devant les autres hommes il lui répète « ne danse pas trop », mais il est en même temps captivé par le spectacle. Et il a aussi besoin des quelques sous qu'elle va lui apporter…

      Cela fait maintenant 15 ans que Les Pieds sur terre existe. Peut-on s'arrêter de faire du documentaire ? Quel regard portez-vous sur l'évolution de ce genre ?

      Il faut renouveler la forme, impérativement. Comme je vous le disais, on a a récemment introduit un « je » dans Les Pieds sur Terre. Cela donne des récits à la subjectivité plus assumée, sans commentaire journalistique. Le fond, lui, reste le même : les inégalités ne se résorbent pas et la vie des gens est toujours aussi passionnante. Mais si on veut continuer à travailler il faut se renouveler.

      Sentez-vous un changement dans la réception du documentaire ? A quoi l'attribuez-vous ?

      J'ai l'impression que ça intéresse de plus en plus les gens, et j'en suis très heureuse ! Le documentaire s'est perfectionné, il est plus exigeant vis-à-vis du spectateur. On a quitté des formes un peu contemplatives, dites « pures », pour chercher à introduire davantage de récit. La création du podcast est complétement décorrélée de l'écoute de la diffusion. La demi-heure est parfaite pour des tâches quotidiennes : il y a un désir d'explication du monde, d'un réel documenté avec un point de vue fort. Mais il existe un documentaire qui est encore fait pour n'être écouté que par la profession. Ce n'est pas ce vers quoi j'ai envie d'aller. Je cherche à intégrer le spectateur dans la façon dont je conçois mon travail.

      Il y aussi un regain d'intérêt pour le documentaire de la part des jeunes.

      Ce qui est formidable, c'est qu'avant, les mères disaient à leurs filles d'écouter Les Pieds sur Terre. Aujourd'hui c'est l'inverse ! Une génération de jeunes de 20 à 35 ans écoute l'émission. Ils n'appellent même plus ça une émission ou un documentaire mais un podcast. J'en suis tellement fière ! J'aimerais que Nothingwood suscite leur intérêt aussi. Je pense qu'il y a dans le film une soif d'aventure et un regard kitsch sur le monde qui peut leur parler.

      Pensez-vous qu'au delà de l'information qu'il apporte, le documentaire participe d'une nouvelle forme de politisation des jeunes ?

      Je pense que tout est politique. Mes documentaires expriment un point de vue politique, que je défends discrètement mais fermement. Nothingwood c'est aussi ça : arrêtons de regarder l'Afghanistan comme un repère d'intégristes barbares, pensons autrement. J'ai commencé à faire ce que je fais à partir d'un engagement puisque j'ai créé Les Pieds sur Terre en 2002, en réponse à l'arrivée de Jean-Marie Le Pen au second tour. Comme vous le voyez… c'est un échec total ! Mais on continue à penser que notre émission livre une autre compréhension de la France. 

      Crédits

      Texte : Marion Raynaud

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      Tags:cinéma, documentaire, nothingwood, sonia kronlund, afghanistan, pieds sur terre, quinzaine des réalisateurs, salim shaheen

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