non, la cassette n'est pas morte (et c'est tant mieux)

Entre artisanat DIY, culte de l’objet, sonorité vintage et underground, les beaux jours de la cassette audio sont peut-être devant elle. Le temps est venu de déterrer vos walkmans.

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mai 16 2016, 8:25am

On dit que la cassette audio est de retour. Avait-elle seulement disparue ? Je doute que vos classiques d'Henri Dès, traditionnellement joués dans l'auto familiale sur la route des vacances, aient finis à la poubelle. La valeur sentimentale est trop forte. Celle-là même à la source de cette propagation de collectionneurs de VHS sur Instagram, postant des films récents inversement liftés à coups de boitiers et couvertures vieillies, piochant dans notre imaginaire d'enfant et nos souvenirs pixelisés. Si on se risque à une analyse un peu bravache, on peut voir dans ce retour à l'objet une angoisse ou l'écho du syndrome de Diogène, un besoin d'être encerclé de totems et de fétiches. De vestiges. Une réponse à l'immatérialité du Cloud, cette notion bien pratique de compression qui retire l'obsolescence de l'équation, annulant au passage toute possibilité de collection physique.

Affirmer que les cassettes reviennent, qu'elles atteindront dans les années à venir le gracieux culte déposé aux creux du vinyle, c'est exagérer. Mais l'année dernière, la NAC (National Audio Company), plus grande entreprise - encore - impliquée dans la fabrication de cassettes audio, a vendu près de 10 millions d'unités. Une grande majorité de cette production est à destination de Sony, Universal. Le restant n'est que cassettes vierges. Et si les consommateurs récents de ces reliques sont parfois les mêmes qui ont connus les flashbacks évoqués plus tôt, l'attrait de la bande magnétique est plus compliqué à expliquer. Ici, pas de tirade puriste sur la qualité du son. Mais peut-être une charmante particularité. Pour Arthur Chambry, musicien et fondateur du label cassette Cindys Tapes, "la cassette détient une identité, elle n'est pas transparente. On parle souvent de l'aseptisation du son due aux machines ultra digitales modernes. Il faut avouer qu'avec la cassette, c'est plutôt le contraire. On récupère du souffle, de la saturation, on perd des aigus."

De par son faible coût, sa petite taille et son utilisation facile, la cassette à longtemps été le bras armée d'une démocratisation des musiques, et notamment des contre-cultures hip-hop, punk, rock… Les bandes enregistrées, réenregistrées et échangées à l'infini se faisaient l'instrument de tous. De la musique pour tous. Aujourd'hui elle est un instrument à la facilité d'utilisation et de production désarmante, à l'attention de jeunes labels valorisant une approche matérielle de la musique. En 2015, Richard Frances monte son label cassette, Hylé Tapes, dans l'espoir de promouvoir des artistes indépendants dont le terrain de jeu est proche de la musique électronique expérimentale. L'objet y est central, ritualisé. "Il y a une pochette, des informations dans le livret, etc. Je tamponne et je numérote à la main chaque exemplaire que je sors. Il y a une dimension artisanale. Ça donne un résultat beaucoup plus soigné et personnel qu'une version digitale."

C'est peut-être aussi l'envie d'avoir la main sur les choses. "J'ai monté cette plateforme pour assurer mes propres exigences. C'est con, mais je me vois mal sortir un de mes albums sur un autre label. Il faut que je contrôle tout, de la pochette à la communication, jusqu'au sticker que je vais glisser dedans," avoue Arthur Chambry. Finalement la cassette, une fois son heure passée, une fois le CD démodé et le numérique acté, a souvent pu prendre l'équivalent du rôle du fanzine. Un objet fait-maison, porteur d'une culture underground, difficile à trouver et quasiment conçu pour être collectionné. Pour Richard Frances, "chacun a ses raisons pour choisir la cassette comme format de prédilection, mais je me plais à penser que la plupart des labels le font car il y a cette dimension DIY qui te permet de créer un label très rapidement et sans les entraves et les intermédiaires des structures "classiques". Pour moi c'est comme une nouvelle révolution punk sauf qu'on s'intéresse à d'autres styles musicaux comme le drone, la house ou la techno. Mais l'esprit de partage et d'indépendance est là."

Aujourd'hui (et depuis un bout de temps), Posh Isolation (Copenhague), Grafiti Tapes (Berlin), 1080p (Vancouver), Burger Records (Californie) ou Monster K7 (Paris) sont autant de labels ayant jeté leur dévolu sur le format, projetant pépites de tout genres dans platines, walkmans ou chaines hi-fi. Autant de plateformes et d'artistes qui ne s'aliènent pas mais s'allient la force de frappe du net pour nous faire passer de l'écran à l'écrin. Certains avec une approche qui ne s'appuie pas sur la seule hype d'un format vintage mais bel et bien sur un projet construit de prospection, précise. Depuis 2006, le label indépendant new-yorkais Awesome Tapes from Africa s'est spécialisé dans la réédition d'albums perdus du continent africain. En cassettes audio, donc. Richard de Hylé Tapes justifie le procédé : "Tu as des labels comme The Tapeworm qui ont commencé en 2009 et qui ne sortent que des cassettes, sans version digitale. Tu dois prendre le "risque" d'acheter la cassette sans connaître la musique qu'il y a dessus. Je trouve que la musique prend un autre sens quand on la découvre ainsi."

Au-delà de ça, des artistes plus grand public s'autorisent des sortie de pistes numériques en livrant ça et là des versions dérivées de leurs galettes en cassettes audio. Animal Collective, Arcade Fire ou The Flaming Lips s'y sont essayés. Là encore des groupes aux succès commerciaux d'envergure, mais toujours assez nichés, enveloppés dans une savante et précise gestion de la communication et de l'image. Des micros-phénomènes. Et c'est aussi là que le bat blesse. D'accord la cassette est encore vivante, se vend encore, se joue encore, mais est-ce que sa transformation en un unique objet de curiosité ne contredit pas l'histoire même du support ? Pour Arthur, "ce qui est inscrit sur les cassettes fait partie d'une culture underground. Aucun major ne préconise ce support." 

Collectionner des cassettes, c'est bien beau. S'arracher un collector au son tremblant pour frimer devant ses potes qui tournent encore au vinyle, pourquoi pas. Mais la tendance ne devrait-elle alors être qu'archéologique ? Devrait-on ressasser le passé, glorifier un objet pour son simple design ? Pourquoi pas. Pas besoin de lire un mode d'emploi avant de faire tourner une cassette, en apprécier le son singulier et en caresser l'objet des doigts. Analyser un quelconque retour de l'objet, une quelconque tendance n'a aucun sens ; la cassette n'a jamais vraiment disparue. Mais l'on peut tenter une évocation plus générale de la recherche désespérée des sens, de l'analogique et d'une authenticité. "J'ai juste envie de la considérer comme un objet physique qui peut sauvegarder de la musique, comme un CD, une clé USB. Je pense qu'aujourd'hui on est à la recherche d'une certaine authenticité, d'un rituel notable directement dédié à l'écoute. L'ordinateur regroupe tellement de fonctions qu'écouter de la musique devient vite un évènement assez peu remarquable," rajoute Arthur. "J'aime qu'on pioche par hasard quelque chose dans ma bibliothèque quand on vient chez moi. J'ai besoin d'inscrire ma matière sonore sur une identité physique. De la même manière, un écrivain préfère voir son travail sauvegardé sur du papier et étoffé par une reliure et une mise en page esthétique."

Les cassettes ont à l'époque eu un succès naturel. Internet est aujourd'hui une évolution naturelle qui en plus de produire de la nostalgie l'alimente avec succès. "En fait la cassette n'a pas beaucoup d'intérêt," avoue Arthur. "Si on regarde de près, si on est attaché à l'aspect pratique, le numérique est quand même spécialement cool, il est transparent, volatile, il a de belles qualités qu'il serait bête de contester." Richard fait le même constat nuancé : "Je ne suis pas contre la musique dématérialisée. Chaque cassette est vendue sur Bandcamp avec son code de téléchargement. Il est quand même plus pratique de pouvoir se déplacer avec des centaines, voire des milliers d'albums sur son smartphone, qu'avec des cassettes." Sony semble avoir trouvé sa solution hybride. La firme a récemment annoncé son souhait de créer une cassette audio capable d'accueillir 185To de données. Soit un léger 65 millions de chansons. Le fétiche de tous les totems. Une cassette pour la vie ; notre ultime BO, plus perso et intime qu'un iPod (ça existe encore ?) et à la durée de vie plus longue que celle de votre golden retriever. Simplement votre étagère risque d'avoir beaucoup moins de gueule. 

Credits


Texte Antoine Mbemba