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à hyères, julien dossena, gareth pugh, pierre hardy (et d'autres) nous ont parlé de mode, de photo et de jeunesse

i-D a rencontré quelques membres du jury mode et du jury photo lors du Festival de Mode et de Photo d'Hyères dans les jardins suspendus de la Villa Noailles.

par Micha Barban Dangerfield
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23 Avril 2016, 11:05am

Gareth Pugh, créateur, membre du jury photo

C'est ta première fois au festival d'Hyères, quelles sont tes premières impressions ?
C'est super. Je ne savais pas trop dans quoi je m'embarquais et en fait c'est immense, les gens viennent de partout dans le monde. Les nominés en photographie viennent de background complètement différents et je trouve ça hyper intéressant.

Tu viens de la mode et pourtant tu fais partie du jury photo…
Oui c'est fou, au début je pensais qu'ils s'étaient trompés ! Je suis très impressionné par l'habileté des nominés à présenter leurs travaux avec éloquence et assurance. Moi je n'ai jamais été doué pour verbaliser mon travail. C'est très difficile pour un créatif de quitter l'instinct pour rendre quelque chose intelligible. 

Penses-tu que c'est important que le festival célèbre les liens entre mode et image en général ?
Oui ! Et je pense que c'est la raison pour laquelle je ne suis pas dans le jury mode mais le jury photo. Je fais des vêtements mais une énorme partie de mon travail consiste à les présenter à une large audience et les mettre en scène. Les images participent au dialogue de la mode, c'est une partie essentielle. C'est une façon aussi de mettre en scène notre vision. Et la photo permet également d'interroger la réalité, le vêtement lui-même.

Vous êtes là pour soutenir la nouvelle garde de la photographie également. Comment te sens-tu dans ce rôle ?
J'ai été très chanceux quand j'ai commencé dans la mode, j'étais très bien entouré. J'ai vu Nathalie Dufour hier, la présidente de l'ANDAM que j'ai gagné en 2008. Ça a été un énorme coup de pouce. Ces plateformes sont extraordinaires pour les jeunes créateurs. Elles sont essentielles.

Qu'est-ce que tu souhaites aux nouvelles générations de créateurs ?
Il est difficile lorsqu'on crée de ne pas se laisser envahir par une donne financière. Je pense qu'il est important pour un jeune créateur de trouver un bon équilibre entre création et succès. Je pense qu'il vaut mieux préserver une création pure et honnête plutôt que de la soumettre à des logiques d'argent, même si c'est important. Je leur conseillerais donc de rester eux-mêmes dans leur créativité et de présenter ce qu'ils sont. Je pense que le succès vient lorsqu'on reste honnête et en phase avec sa personnalité. Il est facile de s'en détourner donc il faut s'écouter soi-même, vraiment. 

Luis Venegas, éditeur, membre du jury mode 

C'est la première fois que tu viens au festival ?
J'ai toujours entendu parler du festival d'Hyères, mais c'est la première fois que je viens. Julien m'a invité et on ne se connaissait pas encore personnellement. On se parlait sur Instagram (rien de sexuel hein !) pour se féliciter de nos travaux respectifs. Et voilà je fais maintenant partie du jury mode et c'est très sympa, la ville est très belle et mon chien est avec moi, c'est super. Il s'appelle Perrillo. 

Tu es heureux de faire partie du membre de jury ?
Oui et c'est un exercice assez difficile. Quand on voit tant de talent et d'espoir on a envie d'être très doux mais il faut aussi être sévère parce qu'il n'y a qu'un gagnant à la fin. Il faut donc se poser les bonnes questions. Certaines choses sont moins intéressantes au premier abord mais peuvent l'être dans le futur, sur du long terme. Et puis ça ne tient pas seulement aux vêtements, c'est aussi la façon dont les candidats se présentent, leurs travail, leur vision.

Toi qui as créé plusieurs magazines et fanzines, tu penses que la mode doit beaucoup à la photo ?
Oui, moi je suis tombé amoureux de la mode en regardant des images de mode dans les magazines. Les fringues sont réelles mais les images elles, sont de l'ordre de l'imaginaire et du fantasme. Elles apportent une dimension extraordinaire à la mode.

Quels conseils donnerais-tu aux nouvelles générations de créateurs ?
Il faut être fier et ne pas avoir peur d'essayer de nouvelles choses tout en restant honnête avec soi-même. Plus qu'être original, il faut que tu sois en phase avec toi-même et créer des choses à ton image. 

Jean Michel Bertin, set designer, membre du jury photo 

Raconte-nous ton histoire avec le festival d'Hyères.
Le festival d'Hyères c'est un objet très sympathique qui existe depuis longtemps et qui promeut depuis des années nos amis et fait émerger d'incroyables artistes. J'ai beaucoup de sympathie pour ce festival. Et puis quand on y allait quand on était tous jeunes, c'était beaucoup beaucoup de fêtes, on campait aussi, c'était pas comme maintenant ! Mais il y a un esprit très cool et familial que je n'ai jamais retrouvé dans d'autres festivals. Il y a quelque temps, le photographe Grégoire Alexandre avait été sélectionné pour résider à la Villa Noailles. Il m'a demandé d'intervenir donc j'ai fait avec lui des créations surréalistes autour de l'architecture de la Villa. C'est un super souvenir. Puis Jean Pierre Blanc m'a demandé d'exposer. Un autre très bon souvenir.

Ça te fait quoi d'être membre du jury ?
Je suis très honoré. Je le pense. Je suis très intéressé par l'exercice aussi que je prends très à cœur. J'essaye de ressentir ce que les photographes donnent et proposent, j'essaye d'établir un dialogue.

Comment vas-tu juger les nominés en photo ?
Je vais y aller au feeling. Ils sont tous très bons, vraiment, donc je ne peux pas tellement juger de la valeur technique des travaux qui sont présentés donc je vais juger sur ce qui m'excite et fait battre mon cœur.

Plus que la mode et la photographie, c'est important qu'on célèbre le lien qui existe entre elles ?
C'est ce qui fait ce festival. La mode et la photo se nourrissent tant !

Si tu devais décrire le festival d'Hyères en trois mots ?
Panique (du Dieu Pan), amitiés et nouveautés. 

Charlotte Chesnais, créatrice, membre du jury mode

C'est la première fois que tu viens à Hyères ?
Oui, c'est super et c'est marrant d'être de l'autre côté. On s'est fait accueillir par la pluie, je revenais de Bretagne donc je pensais arriver sous le soleil mais ça y est il est là.

Oui tu as gagné l'ANDAM l'an dernier ?
Oui c'est mon premier prix, ça m'a beaucoup aidé, il ne faut pas sous-estimer l'importance de ces choses.

Comment as-tu fini par t'orienter vers les bijoux ?
De façon complètement naturelle, c'est venu comme ça. J'ai commencé par les vêtements puis j'ai fait des bijoux. J'en fais encore mais j'aime bien découvrir d'autres choses je pense qu'à partir du moment où tu aimes créer et que tu fais les choses sincèrement, il y a plein de domaines à explorer. Aujourd'hui par exemple je fais des accessoires et des sacs pour Paco Rabanne et c'est super intéressant aussi.

Tu fais partie du jury mode avec Julien Dossena, vous vous connaissez depuis longtemps non ?
On a commencé chez Balenciaga tous les deux ensemble, on était petit et Nicolas Ghesquière était notre mentor. Aujourd'hui on a grandi et c'est super d'être là ensemble.

C'est important que la mode et la photo se retrouvent ensemble ?
L'un ne va pas sans l'autre, et c'est très intelligent de les réunir dans un même festival. Plus qu'un prix c'est une fête de la jeune création, de deux mondes qui se nourrissent l'un l'autre. 

Pierre Hardy, créateur, membre du jury mode 

Quel est votre lien avec le festival d'Hyères ?
Je m'occupais de faire les affiches et la DA des défilés, il y a des années de ça. C'était très différent, il n'y avait que la mode. Maintenant le festival s'est étalé dans la ville, a pris une ampleur folle, c'est génial.

C'est comment d'être jury ?
C'est beaucoup plus confortable ! J'adore, c'est une vraie découverte, on découvre de nouvelles choses, de nouvelles propositions. Et c'est très beau de voir les candidats présenter leur travaux, bruts. C'est très fort.

C'est important pour vous de soutenir la jeune création ?
Oui tellement ! Qui le ferait sinon ? Je crois à la création, à la nouveauté donc oui c'est très important qu'on soutienne tous ça.

Vous lui souhaitez quoi à cette nouvelle garde de la mode ?
Des marques qui les méritent. 

Surkin, musicien, membre du jury mode

T'es content d'être là ?
Je suis ravi d'être au soleil ça faisait longtemps que j'étais pas sorti des grandes métropoles. C'est la première fois que je viens, Julien m'a invité, je viens d'arriver mais j'ai une première impression plutôt bonne.

C'est comment de juger la mode quand on est musicien ?
La manière de réfléchir à de la musique, de la sculpture ou de la mode ça reste des processus créatifs assez similaires - rebondir sur des références, créer une discussion avec ce qui est en train de se passer maintenant, pousser le medium dans une direction. La différence avec la mode, c'est que c'est hyper personnel, ce sont des trucs portés. Les fringues définissent vachement plus quelqu'un que la musique qu'il écoute. Par exemple, tu peux écouter du Adèle en cachette. Bon après on peut toujours s'habiller n'importe comment quand personne ne regarde!

Oui et tu collabores de plus en plus avec des créateurs, non ?
J'ai fait plusieurs musiques pour les shows de Julien, je suis pas mal allé à son studio, j'ai aussi fait des sons pour un show Kenzo. Je commence à comprendre comment les choses sont faites. 

Comment tu fais pour appliquer de la musique à de la mode ?
Le but c'est pas de retranscrire directement. Il faut arriver à trouver le mélange parfait entre les deux, réussir à orienter le message vers un extrême ou l'autre. Ou au contraire atténuer si la collection est plus dure. Je suis pas non plus un expert mais j'ai quand même l'impression que la musique est très importante. Comme une impression subliminale.

Qu'as-tu pensé de ce que tu as vu aujourd'hui ?
Ils viennent de différents pays et milieux. Je pensais qu'on allait se retrouver face à des mecs plus débutants. Ils ont quand même une pratique bien définie.

Julien a voulu diversifier son jury, qu'en penses-tu ?
Il a raison. Quand la mode devient trop consanguine, c'est intéressant d'avoir l'avis de gens qui ne sont pas impliqués dans ce qu'on fait nous aussi. En musique, on n'a pas nécessairement envie d'avoir seulement l'avis de producteurs par exemple. Ce serait chiant. Quand je pense un morceau dans un club j'ai une réaction immédiate de gens qui peuvent être designer, boulangers, photographes ou chauffeurs de taxi.

Si tu devais donner un conseil à la jeune garde ?
Ils m'ont l'air de savoir où ils vont. Je leur conseillerais peut-être de ne pas se compromettre avec le temps. Ou plutôt de savoir quand et comment faire des compromis. Il y en a des bons mais il y en a peu et il faut savoir les reconnaitre. 

Julien Dossena, créateur, président du jury mode 

Tu as gagné un prix à Hyères il y a dix ans, ça te fait quoi de revenir par la grande porte aujourd'hui ?
C'est incroyable. C'est un festival que j'adore qui a une vocation admirable donc ça me tenait vraiment à cœur de revenir. C'est très agréable de travailler avec Jean-Pierre Blanc, d'exprimer d'autres aspects de notre travail. C'était aussi très intéressant de participer à la sélection des candidats, ça m'a permis d'exprimer une vision.

Tu t'es entouré de gens très différents pour composer ton jury…
J'ai l'impression qu'on est arrivés à un moment où la mode pour la mode a été une période très importante, un entre-soi fort mais moi je me suis toujours entouré de gens très différents, de musiciens, d'artistes qui s'expriment dans d'autres disciplines et j'ai toujours trouvé très intéressant d'avoir leur point de vue, extérieur aux contingences de l'industrie. Je trouve aussi que la mode évolue beaucoup sur un principe d'interaction avec d'autres disciplines : la musique influence la mode qui elle-même influence la danse, etc. J'avais donc envie de refléter tout ça dans la composition du jury et de m'entourer de la bande. Et puis Hyères fait ça très bien aussi, ce lien entre différents médiums, différents regards.

La photographie a toujours été importante dans ton travail ?
Moi j'ai grandi dans la mode à partir de la photographie de mode justement. Ça été pour moi ma plus grande source d'inspiration. J'allais y chercher des attitudes, des looks, des visages. Certains photographes ont inspiré grand nombre de mes collections.

Aujourd'hui tu présides le jury d'Hyères aux côtés d'un des plus grand, William Klein…
Oui et ça fait un lien direct avec la maison Paco Rabanne donc c'est très cohérent tout ça. On exprime le même genre de recherche de modernité. Je suis très fier d'être président en parallèle de William Klein, c'est très gratifiant.

Tu penses que c'est comment d'être jeune et de se lancer dans la mode en 2016 ?
Je suis très optimiste en ce moment. J'ai l'impression que les gens sont avides de nouveautés, de nouvelles marques et de nouvelles expressions. J'ai l'impression que les designers prennent un peu leur revanche sur le marketing ces dernières années. La mode est devenue une énorme industrie et peinait à se détacher des contingences marketing qui peuvent parfois la limiter et l'aplanissait. Mais il y a de nouvelles expressions qui immergent, de nouvelles forces vives hyper séduisantes pour la presse, les acheteurs et c'est un très bon signe.

Tu donnerais quoi comme conseil à la nouvelle garde de la mode ?
Je lui dirais de prévoir dur du long terme, d'avoir une vision globale et complète. Il lui faut envisager ce trip comme un long trip. 

Credits


Photographie : Estelle Rancurel
Texte : Micha Barban-Dangerfield