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pourquoi les dj femmes ne se sentent pas "à la hauteur" ?

Coincées entre l'étiquette de "djette" ou un statut de plante verte, les femmes peinent à s'imposer dans un milieu assez misogyne.

par i-D Staff
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18 Janvier 2016, 12:50pm

Alice Moitié

Difficile de penser discrimination lorsqu'on évoque le mot "techno". Exutoire universel de ce dernier siècle, le genre n'est pourtant pas aussi incluant qu'on le pense. Alors oui, en se référant à un imaginaire collectif et à l'histoire de la scène clubbing, quand on pense à des lieux comme le Queen, le Rex, le Pulp ou la Concrète aujourd'hui, le tableau est super mignon : dans un univers sombre et moite, des centaines d'oiseaux de nuit foulent ensemble les dance-floors de la capitale. La masse humaine se compose de mecs, de gays, de trans, de bi et de femmes aussi. Seulement voilà, quand on lève les yeux juste un peu plus haut, qu'on élargit notre champ de vision pour se concentrer sur un second plan, le constat est presque toujours le même : perché sur son estrade, c'est un mec se qui se place, fier, au-dessus de la foule. Pourquoi ne voit-on pas plus de femmes aux commandes ? À l'heure de l'égalité des sexes, comment un genre éminemment dans l'air du temps peut-il véhiculer une vision si binaire de la société ?

Lorsque j'ai commencé à mixer, je ne pouvais physiquement pas atteindre les platines. Les decks avaient été conçus pour des mecs uniquement et étaient placés hyper haut. Il a fallu que je joue perchée sur une caisse de bières pour être à la hauteur.

Pour comprendre l'inégalité des sexes qui règne encore dans le monde de la techno, pas besoin d'une estimation au doigt mouillé. Il existe des chiffres - plein - pour témoigner d'un rapport différentiel entre djs masculins et féminins. Il y a plus d'un an déjà, nos confrères de Thump magazine publiaient un rapport déconcertant sur le nombre de djs femmes bookées dans les plus gros festivals du monde. Verdict ? Le pourcentage de filles aux platines est dérisoire. Pourtant, ne serait-ce qu'en France, les djs femmes ne manquent pas. De Louisahhh à Molly, en passant par Clara 300 ou Miss Kittin, toutes ont su prouver leur talent - à maintes reprises. Mais soyons honnêtes : si les femmes souffrent d'un manque de visibilité, elles sont aussi moins nombreuses. En fouillant un peu, je me suis demandé s'il n'existait pas un mécanisme d'autocensure intervenant en amont de l'accès à la scène électro. Molly, Dj et DA du Rex, y répond de façon claire: "Avant de devenir dj, tu te poses mille questions. Tu interroges ta légitimité par rapport à celle d'un mec, tu te dis que si tu tombes enceinte ta carrière en pâtira. Si tu disparais six mois, tu prends un risque. C'est un monde qui évolue hyper vite et il peut s'en passer des choses pendant six mois".

Parmi ces djs femmes, certaines, apparues sur la scène ces dernières années sont les rejetons d'un mouvement global de démocratisation de la musique électro et du regain pour le genre qui l'a accompagné. Un phénomène qui pourrait avoir tendance à rééquilibrer la balance. Avec internet, une flopée de logiciels DIY et accessibles à tous a permis à des dizaines d'artistes (tous genres confondus) de sortir de l'ombre. Mais une fois cette ascension personnelle réalisée, reste à accéder à la scène. Pour les filles, les premiers obstacles se résument à des choses simples. "Lorsque j'ai commencé à mixer au Baron, je ne pouvais physiquement pas atteindre les platines. Les decks avaient été conçus pour des mecs uniquement et étaient placés hyper haut. Il a fallu que je joue perchée sur une caisse de bières pour être à la hauteur ", confie Noémi, ancienne dj pionnière du Baron.

"Êtres à la hauteur", une phrase que l'on entend sans cesse dans la bouche des djs femmes. "Le fait d'être une femme peut parfois t'aider. Si tu as un physique avantageux il est possible que tu perces plus vite. Mais on ne manquera pas de te le faire payer. Il faudra que tu fasses tes preuves, bien plus que si tu étais un mec. Il faudra que tu prouves que tu es à la hauteur." explique Molly. C'est ici que réside tout le paradoxe de la scène électro. La place qu'elle réserve aux femmes est duale et elle a un coût : il faut être féminine (dans un monde hyper sexualisé, cela n'a pas de prix) mais pas trop non plus - aux femmes djs de savoir placer leur curseur et de ne pas tomber dans un trop plein de féminité qui leur vaudrait de perdre toute crédibilité. Lorsque Nina Kraviz a malencontreusement donné une interview depuis son bain avant de retourner sur scène, les médias et les participant(e)s de la scène électro se sont empressés de crier au scandale. "Si un mec donnait une interview en slip, je pense que le monde entier s'en foutrait et trouverait même ça cocasse ! déclare Molly. Quand tu es une fille, tu dois faire gaffe à ce que tu portes, être féminine mais pas trop. La frontière est sensible et dès que tu tombes du mauvais côté, tu es directement cataloguée "djette" bonne à pousser des boutons en souriant."

Le fait d'être une femme peut parfois t'aider. Si tu as un physique avantageux il est possible que tu perces plus vite. Mais on ne manquera pas de te le faire payer. Il faudra que tu fasses tes preuves, bien plus que si tu étais un mec. Il faudra que tu prouves que tu es à la hauteur.

Pour remédier au décalage entre hommes et femmes, plusieurs collectifs et labels proposent des line-ups uniquement féminins et créent ensemble une nouvelle forme de militantisme propre à la scène électro. Des collectifs comme female: pressure ou Athena Collective tentent de rendre visible des artistes femmes trop souvent cantonnées aux coulisses de la scène électro. Avec ce type de rassemblements et outils de doléance, la scène techno se bricole une sorte de discrimination positive… à double tranchant : alors qu'ils mettent à l'honneur les Djs femmes, ils alimentent également un clivage, un séparatisme. Clara 3000 avait confié à i-D dans une interview publiée il y a quelques mois "La plupart du temps, les soirées sont uniquement composées de mecs et ça paraît tout à fait normal. Par contre quand il y a une soirée avec des djs filles uniquement, on parle de soirées "spéciales"". Une idée que partage Molly : "Je trouve la démarche tout à fait louable, mais de mon point de vue elle nourrit certaines inégalités. Moi je veux être considérée au même niveau que les hommes. Il faut entendre par là que je veux jouer aux mêmes soirées qu'eux, signer sur les mêmes labels, me mélanger à eux."

Deux solutions s'offrent à nous. Nous pourrions, par exemple, recontextualiser le statut d'artiste et en exclure une bonne fois pour toute le sexe. Cela reviendrait à adopter une approche intrinsèquement "dégenrée" de l'art en règle générale. Pourquoi pas. Mais plutôt que de tomber dans l'utopie du "sexe des anges" qui consisterait à effacer tout particularisme sexué, pourquoi ne pas reconnaître simplement que les femmes ont beaucoup à apporter à la scène électro ? Pourquoi ne pas penser qu'une sensibilité féminine détient la même puissance créatrice que celle d'un homme ? Peut-être faudrait-il arrêter de demander aux femmes de se comporter comme des mecs pour pouvoir prétendre aux mêmes privilèges... Laissons-les être ce qu'elles sont - des femmes et des artistes aussi - sans leur faire payer leur féminité.

Credits



Photographie : Alice Moitié