le futur de l'art sera transgenre

i-D a rencontré la jeune artiste française Jeanne Briand à l'occasion de l'exposition Felicita au Palais des Beaux Arts de Paris. Jeune Prométhée moderne, Jeanne participe à un art transgenre et prépare l'avènement d'un nouveau monde – augmenté.

par Micha Barban Dangerfield
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17 Octobre 2016, 5:05pm

Enfant des années 1990, Jeanne tisse des liens entre nouvelles technologies et techniques artisanales dans ses rêves d'anticipation. Cette jeune artiste française tire son inspiration du cinéma de Cronenberg, des mangas de Masamune Shirow et des prophéties d'auteurs comme Huxley pour établir l'avènement d'un corps post-humain. Dans son premier projet artistique, Jeanne soufflait des utérus dans du verre, devenus par la suite la matrice de sa pratique artistique et de ses "pro-créations". Aujourd'hui, elle présente son nouveau projet au Palais des Beaux-Arts de Paris : des gamètes de verre qui, activés par le souffle qui leur ont donné vie, génèrent des sons. i-D a rencontré Jeanne, nouvelle Prométhée de sa génération, pour parler de notre rapport au naturel et à l'artificiel, d'art transgenre et de futur.

Est-ce que tu te souviens de tes premiers éveils artistiques ?
Petite, je dessinais beaucoup. Je dessinais surtout des portraits pour les gens autour de moi. Dans la maison où j'ai grandi, mon père collectionnait des coiffes amazoniennes et moi, de mon côté, j'avais l'habitude de construire des petits autels pour tout ce que je trouvais et que je voulais garder, un lézard par exemple. Ma mère, elle, est maquilleuse effets spéciaux. Elle nous maquillait mon frère et moi quand nous étions gamins, nous rendait chauves, nous posait de fausses cicatrices. Elle nous modifiait. Mais ma première vraie claque artistique remonte au moment où j'ai découvert le travail de Lee Ufan, un artiste sud-coréen et fondateur du mouvement Mono-ha, à une expo. Il avait disposé dans un espace vide des pierres, des barres et plaques de métal, quelque chose de très simple en apparence mais avec une vibration et une résonance incroyables. Et là, gamine, au milieu de tout ça, je me suis dit « ok, je veux faire ça. »

Tu as créé des utérus en verre. Ils semblent t'avoir suivi tout au long de ton parcours…
Je suis passée par les ateliers de Sèvres où je touchais beaucoup à la photographie. J'avais déjà un penchant pour les corps. Je les modifiais pour les photographier ensuite. Puis je suis rentrée aux Beaux-Arts avec mon projet d'utérus soufflés dans du verre. C'est là que j'ai commencé ma pratique artistique. Mon frère jumeau et moi venions de découvrir que nous étions des bébés éprouvette. À côté de ça, je découvrais le cinéma de Cronenberg, J'ai commencé à regarder mon propre corps différemment. Je questionnais mes origines génétiques aussi. Les relations entre le naturel et le synthétique. C'est comme ça que ce projet de fond Random Control a démarré, et il est devenu le fil rouge de ma formation. J'ai collaboré avec des ingénieurs, des professionnels en robotique, des souffleurs de verre. Je cherchais à explorer des matières, des techniques et des équations. Je me suis entourée de pros pour construire un robot-laser capable de scanner les utérus que j'avais soufflés dans du verre et les hybrider entre eux, générer de nouvelles formes. Je cherchais à composer une matrice. À fusionner l'artisanat et la technologie. Mais mon but n'était pas nécessairement de maîtriser ces techniques. Finalement ce sont les échecs, les ratés qui m'ont menée sur la bonne voie et qui ont assuré une continuité.

Tu parlais de Cronenberg. Qu'est ce qui t'a inspirée dans le cinéma d'anticipation ?
Je suis une grande fan du cinéma de Cronenberg et Ridley Scott, Alien et Blade Runner, des mangas des années 1980-90, de Ghost in a Shell. Pour moi c'est une imagerie hyper stimulante. Ce sont des œuvres qui présentent des propositions artistiques totales. Au-delà de l'approche philosophique, il y a une approche esthétique très forte, la création de nouveaux corps - améliorés ou augmentés. Ça me stimule beaucoup. Le film Ghost in the Shell dans au début des années 1990 est arrivé comme quelque chose de révolutionnaire. Aujourd'hui, on reconnaît tous les codes qui y sont déployés. C'est intéressant de voir la justesse de certains films d'anticipation. Et puis il s'y déploie une esthétique transgenre que j'aime beaucoup. Elle ne passe pas par une fusion des deux sexes mais par les robots et les hybrides. À travers le cinéma d'anticipation, l'humain se regarde et s'augmente, il se projette et tente de cohabiter avec des technologies qui lui font peur.

Tu as un peu cette même approche des corps, modulables, augmentables, non ?
On envisage spontanément le corps comme quelque chose de naturel. Mais il peut également être fabriqué de façon artificielle. J'ai toujours été fascinée par les récits d'anticipation qui se basent sur une approche artificielle des corps. Quand le livre Le meilleur des mondes de Huxley est sorti dans les années 1950, les gens le classaient parmi les récits de sciences-fictions. Aujourd'hui on le range dans la philosophie. Il est difficile de parler aujourd'hui de « naturel vs synthétique » étant donné que nous avons construit notre monde à la charnière entre ces deux notions. Et ça m'excite beaucoup. J'aime penser une esthétique futuriste. Une sorte de fausse anticipation parce qu'au final je ne fais que reprendre les codes préalablement établis pour les distordre.

Comment appréhendes-tu le futur du corps humain, son "augmentation" ?
Un tout nouveau robot a été créé au Japon. Il peut générer des émotions par l'accumulation de données. Il est même capable de débattre sur ses émotions et son incapacité à en générer organiquement. C'est incroyable. Je pense que c'est quelque chose avec laquelle on va devoir évoluer et interagir. Il va falloir établir une véritable éthique. Moi ça m'inquiète autant que ça m'excite. C'est un saut dans le vide qui rejoint nos désirs d'immortalité, d'augmentation cybernétique. Notre mortalité est un repère temporel et existentiel fondamental. Pourtant nous voulons absolument y renoncer. C'est très anxiogène. Mais ça ouvre un champ de possible infini.

Et puis il y a aussi un glissement possible vers une harmonisation totalitaire des corps. Tu as créé des bustes de cire identiques qui réagissent à la présence du public. Parle-nous de ce projet.
C'est une série de groupes de bustes sculptés dans la cire. Je me suis inspirée des codes anatomiques de la sculpture grecque. L'homme, à ce moment-là, cherchait la perfection et l'érotisation de la représentation du corps humain. Mais la cire permet de les moduler à l'infini. Les Grecs étaient aussi les premiers à introduire le mouvement dans la sculpture. Les bustes que j'ai créés proviennent d'un moule et prennent la forme de prothèses. Après les avoir moulés, je les ai sculptées un par un pour leur rendre une certaine individualité. J'ai voulu développer l'idée d'un corps plutôt que sa représentation.

Plus tôt, tu évoquais le caractère "transgenre" du cinéma d'anticipation. On ne peut pas parler d'art genré selon toi ?
Je n'aime pas trop parler d'art féminin ou masculin. Je préfère parler de genèse et de pro-création. J'aime l'idée d'un art transgenre en fait.

Tu travailles beaucoup sur les notions « d'engendrement », de « pro-création ». Comment les appliques-tu à ton processus créatif ?
Un projet donne toujours naissance à un autre. Il y a un moteur et des déviations. Je fantasme beaucoup la matière et une fois que je la manipule, que je produis quelque chose, j'arrive à mon but mais ça ne ressemble jamais à ce que j'avais fantasmé. Et ce que j'aime c'est investir cet espace, ce hiatus entre le fantasme et la matérialité de ce fantasme. J'ai commencé par des organes de verres, puis ils sont devenus les éléments d'installation, puis j'y ai introduit un mouvement avec des moteurs puis du son. La faille qui s'instaure entre l'idée de base et la matérialité de l'objet produit un espace hyper intéressant. Finalement, le fantasme d'une œuvre n'est qu'une étape vers sa matérialisation. Et l'œuvre, elle, est autonome.

Ta vision projette un certain futur mais tu investis continuellement la technique et l'artisanat comme le soufflage de verre par exemple. Comment opères-tu ce va-et-vient constant ? Que représente-t-il pour toi ?
Il n'y a pas d'anticipation sans origines ni de technologie sans artisanat. Je ne trouve aucun intérêt à maîtriser une technique sans rejouer les codes d'un héritage. Le dialogue entre les deux est à l'image de deux aimants que l'on rapproche doucement. Il se passe une réaction de force / anti-force, un mouvement d'attraction et de révulsion, comme un espace fait d'anti-matière. C'est cet espace que j'aime explorer. Quand je travaille avec des souffleurs de verre, on pousse les limites de l'artisanat et moi je dois façonner et défaçonner les choses que j'avais pensées, je découvre les réactions de la matière, les techniques et je modifie mon processus en fonction de ces découvertes.

Tu as créé des gamètes de verre qui sont devenus des instruments. C'était important pour toi d'introduire de la musique dans tes œuvres ?
J'envisage un peu la musique comme une sculpture sauf que là on parle d'anti-matière. Après quelques années de pratique je me suis rendu compte qu'il y avait beaucoup de mouvement dans la réalisation d'une œuvre mais qu'elle, restait nécessairement muette. Au bout d'un moment, je les voyais un peu comme une fin. J'ai voulu les réanimer, les réancrer dans un mouvement. La musique est un peu comme une timeline que tu peux ajuster, couper, juxtaposer comme la matière d'une sculpture en fait.

Comment ces gamètes génèrent-ils du son ?
Les gamètes sont capables de fusionner entre elles et de donner naissance à une troisième entité. C'est un peu comme ça que j'envisage les techniques auxquelles je fais appel comme le soufflage de verre, la gravure, la composition sonore qui fusionnent et créent de nouvelles matérialités. Les gamètes fusionnent par leur ADN sonore et engendrent un nouveau langage.

Tu as collaboré avec Romain Azzaro pour ce projet. Parle-nous de lui.
Je l'ai réalisé avec Romain, musicien et compositeur qui vit à Berlin. Il a une approche très libre et expérimentale de la musique. Je lui ai parlé de mon envie de créer une sorte d'orchestre génétique, d'opéra de gamètes en verre. Il n'y avait un peu que lui pour comprendre ça. Ça fait un an qu'on travaille sur ce projet maintenant. Nos études sonores sont devenues un album. Il est composé d'expérimentations autour de la vibration, du souffle et de la matière. On en a fait un vinyle, un objet.

www.jeannebriand.com

Découvrez le travail de Jeanne Briand au Palais des Beaux-arts de Paris du 18 au 31 octobre 2016.

Credits


Portrait : Yves Drillet
Texte : Micha Barban-Dangerfield