les vrais outsiders des élections présidentielles sont ceux qui ne peuvent pas voter

Entre les abstentionnistes, les candidats qui se déclarent anti-systèmes et les obscurantistes de tous bords, on en oublie parfois qui sont les véritables exclus de ces dernières élections présidentielles : ceux et celles qui n'ont pas le droit de vote.

par Kenza Aloui
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27 Avril 2017, 9:35am

On élit le néo-roi de France dans quelques jours, au suffrage universel direct à deux tours. Cette année, ça a quelque chose d'excitant et de répugnant à la fois. Avant le premier tour, je me surprenais à demander systématiquement à tous les gens que je connais ou que je rencontre pour qui ils allaient voter et pourquoi. Sans tabou. Ca n'avait l'air de déranger personne, bien au contraire. Je scannais du regard les affiches coloriées sur les murs de Paris pendant mes déambulations, j'ai même instagrammé celle où Harry Potter ou Aladdin appellent à boycotter le Front National pour cacher mon immense frustration et ma peur réelle d'un deuxième tour Fillon-Le Pen.

Depuis des mois, candidats et hommes politiques de tous bords, journalistes et spécialistes en tous genres s'embourbent dans des débats sans fin pour savoir qui est le véritable outsider de cette élection présidentielle. Dans cette frénésie à vouloir se définir comme antisystème, on oublie les seuls véritables outsiders de cette élection, les personnes dont les opinions ne seront pas prises en compte, ni par le système, ni par le suffrage : celles qui n'ont pas le droit de vote.

Contraints à la contemplation, elles sont les spectatrices passives de la plus grande échéance démocratique nationale, à laquelle certains prédisent un impact européen et mondial. Elles ne se sont pas abstenues, elles n'ont pas voté blanc, elles n'ont pas tergiversé sur le vote utile, et l'hologramme de Mélenchon ne les a pas spécialement faire rire.

Je pensais m'être faite à cette citoyenneté contemplative globale de seconde zone. Pourtant je n'ai jamais eu autant envie de voter, ici en France.

Ceux qui n'ont pas voté dimanche dernier sont plus nombreux qu'ils en ont l'air. Ils ne sont pas tous clandestins, loin de là. Parmi eux, ton ami étranger qui vit ici depuis longtemps à qui on demande pour qui il va voter, parce qu'il est francophone et qu'on oublie. Et ton ami allemand ou italien qui habite à Paris, qui ne peut voter qu'aux élections européennes et municipales. Il y a aussi le SDF au coin de ta boulangerie qui te dit bonjour tous les matins. Il est français lui, mais n'a pas de carte d'électeur parce qu'il n'a pas de logement …

J'ai toujours grandi avec l'idée que les élections des autres étaient susceptibles d'impacter mon monde et ma vie de façon concrète voire intime : est-ce que je dois mettre mon ordinateur en soute parce que je viens du Moyen-Orient, dans quel pays je vais pouvoir étudier, travailler, est-ce que je vais pouvoir aller au mariage de mon amie aux Etats-Unis cet été ? Je ne parle pas de n'importe quels autres bien sur, seulement des grands, et de leurs politiques étrangères, migratoires et culturelles. J'ai aussi grandi avec l'idée que les élections auxquelles je pouvais participer n'avaient aucun impact réel. Je pensais m'être faite à cette citoyenneté contemplative globale de seconde zone. Pourtant je n'ai jamais eu autant envie de voter, ici en France.

Dans notre monde rétréci par Internet, les outsiders ne sont plus seulement les exilés, les étrangers, cette définition dépasse les territoires.

J'ai réalisé que c'était une attitude bien ancrée, Sud-Nord peut-être, que de craindre les échéances démocratiques pour le pire et de ne jamais envisager le meilleur. Et je me rends compte que depuis le Brexit, la victoire de Trump, cette crainte est montée d'un étage, pour venir s'installer entre l'Europe et les Etats-Unis. Même John Oliver s'est inquiété pour la France. Dans notre monde rétréci par Internet, les outsiders ne sont plus seulement les exilés, les étrangers, cette définition dépasse les territoires. Dans notre petit monde, nous sommes peut-être « citoyens du monde », au moins en ligne, au courant de ce qui se passe ici, aux Etats-Unis, en Syrie, en Turquie ou en Suède. Le fait est qu'aussi informés et révoltés que nous puissions l'être, le sentiment d'impuissance grandit, faisant de nous des outsiders de notre propre monde. La confusion, le désarroi étaient de mise dimanche, et la peur. Les études avaient prévu que le Front National arrive en tête chez les jeunes, notamment ceux qui votent pour la première fois, les primo-votants. Ils se sont trompés.

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Texte : Kenza Alaoui 

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