Garance Marillier porte un jean Levi's 501 Skinny, un pull Versus Versace, un collant Wolford, des boucles d'oreilles Dior et des bagues (de gauche à droite) Vivienne Westwood, Cartier et Repossi

génération grave

i-D et Levi's ont rencontré les acteurs affamés du film de Julia Ducournau.

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23 mars 2017, 1:30pm

Garance Marillier porte un jean Levi's 501 Skinny, un pull Versus Versace, un collant Wolford, des boucles d'oreilles Dior et des bagues (de gauche à droite) Vivienne Westwood, Cartier et Repossi

Joana Preiss porte un Jean Levi's Skinny 501, une veste Louis Vuitton, un top Isabel Marant, une ceinture Paco Rabanne et un collant résille Wolford

Rabah Nait Oufella porte un Jean Levi's 501 Skinny, un polo croppé Raf Simons et une veste sans manche Prada

Notre génération ne sait pas, elle sent. Animale, elle a connu la vie et la survie. Elle pressent les dangers qui la guettent, flaire le délitement et la corrosion de son environnement avec l'acuité des bêtes. Grave l'a flairé aussi. Le film réalisé par Julia Ducournau s'est imposé avec évidence malgré la monstruosité des thèmes qu'il aborde frontalement (le cannibalisme, l'humiliation, l'autodestruction, le sexe, l'anorexie, la boulimie, la mort) et ça n'a rien à voir avec notre insensibilité à la violence. Disons plutôt que nous l'avons apprivoisée à force de la regarder en face. Grave fait état d'un monde où les hommes sont des animaux comme les autres. Et c'est bien la seule leçon qu'une génération terrifiée puisse recevoir en 2017.

Dans son premier film, (le court-métrage Junior sorti il y a quelques années) Julia Ducournau révélait déjà son penchant pour les histoires graves - des histoires où le corps n'est plus celui, droit, fier et vertical qu'imposent nos sociétés, mais au contraire celui caché, avachi des adolescents dont les membres endoloris indiquent la lente mutation. Son personnage principal (interprété par Garance Marillier à qui Julia offrait sa première apparition à l'écran) muait, d'androgyne à serpent, avant de se voir pousser des écailles. Les Métamorphoses d'Ovide, l'horreur et l'enfer du 21ème siècle en plus. 

Avec Grave, la réalisatrice creuse le sillon de l'anthropomorphisme et stimule le cerveau reptilien du spectateur. Plus d'écailles mais des plaies, béantes, qui recouvrent le corps de Justine (Garance Marillier, 19 ans aujourd'hui et déjà sacrément douée), jeune première qui rejoint l'école vétérinaire où sa sœur étudie déjà, où ses parents ont étudié eux aussi - là où tout commence. Végétarienne et soumise au déterminisme social que lui imposent ses parents, Justine débarque à l'école, subit le bizutage et se voit contrainte d'avaler un rein de lapin cru. L'ultime péché qui la fait partir en vrille et déclenche chez elle l'envie de mordre et se repaître de chair humaine : le dernier des tabous.

Gore, teen-movie, féministe : on a beaucoup écrit sur Grave (et i-D n'a pas dérogé à la règle) mais son aura, elle, reste inchangée. On a essayé de lui faire dire ce qu'on attend toujours d'un film à sa sortie : qu'il délivre un message universel, massif, prophétique. Qu'il réponde ou se rattache à un genre, s'inscrive dans une tradition. Rabah Nait Oufella, qu'on a pris l'habitude de voir incarner à l'écran, depuis Entre les Murs, des rôles de caillera sensible, déjoue les attentes en colocataire gay et hyper viril : « C'est probablement ce qui m'a décidé à suivre Julia Ducournau : le fait qu'elle me propose un rôle d'homo pour un film de genre, ce qu'on ne m'avait jamais offert. Et puis le scénario m'a tout de suite plu parce qu'il ne ressemblait à rien de ce que je connaissais. C'est un film sur le passage : d'un état à l'autre, d'un corps à l'autre, d'une condition à l'autre. » C'est là toute la puissance de Grave qui ne ressemble à rien mais dit tout d'un monde devenu informe à force d'être.

Hors-genre, transgenre, ob-scène : Grave est un film de l'instinct, un film fait à terre, avec les bêtes. Cet irrépressible besoin de se rouler dans l'humus parcourt Grave. Et c'est la caméra qui opère le plus ardemment ce retour au sol, au prosaïque, à l'animalité. L'objectif traque les corps de ses personnages, s'en approche jusqu'à en faire saillir les pores, jaillir le sang et les poils, éclater les veines. Tout ce qui dérange nous ramène à notre état bestial ou à notre fin. « C'est un film sur la chair », insiste Rabah. Chair humaine ou animale d'ailleurs, car la caméra de Julia Ducournau bascule sans gêne du corps masculin tout en musculature du colocataire que Justine regarde avec des yeux de prédatrice (Rabah admet avoir du « enchaîner les entrainements et prendre des cours de sport pour que mon corps se transforme » avant et pendant le tournage) à celui, disséqué et béant, d'un agneau sur le pupitre de Justine en plein apprentissage véto. « Julia Ducournau a tout fait pour que nos corps s'affaissent, qu'ils se rapprochent du sol, comme ceux des animaux. » se rappelle l'héroïne du film avant de balancer, l'air de rien que « Julia (l)'a mise au monde. » Pour Joana Preiss, qui incarne la mère étouffante de Justine, le film « dépasse la raison et la bienséance. Parce qu'il résonne avec et par les corps. Parce qu'il montre que l'animalité prévaut sur tout. » L'une des actrices les plus viscérales du cinéma français (démoniaque et terrassante chez Honoré pour Ma Mère ou Dans Paris) avoue n'être « attirée par des rôles qui exacerbent la souveraineté ou la vulnérabilité du corps. Ses inhérentes contradictions, au-delà du discours. C'est un parti pris qui me pousse à renouer avec mon instinct, à penser mon rôle de manière viscérale. » 

Ce sont ces actrices et ces femmes, celles qui enfantent ou qui tuent, de Médée à Lilith en passant par la mante-religieuse, qui incarnent cette organicité en même temps que la monstruosité que leur a prêtée l'histoire - elles seules sont capables de renverser l'ordre des choses. Et les deux sœurs de Grave (le duo Garance Marillier/Ella Rumpf) ont tout de ces héroïnes surpuissantes, bibliques. Elles s'entraident dans leur chute et s'entretuent jusqu'à s'étreindre et baigner dans leur propre sang. En somme, « un film hyper féministe » comme le souligne Rabah, le seul homme du film qui finit par y laisser (toute) sa peau. Beau joueur. 

Grave explore les crevasses d'un monde orgiaque où grouillent les hommes, où les fêtes improvisées dans les couloirs de l'école sont filmées caméra à l'épaule et traquent les corps qui se cherchent, s'oublient et fusionnent dans un fracas qui évoque la naissance ou la fin de l'univers. Là où la jouissance de l'instant, disait Bataille, permet d'embrasser la totalité pour être en dedans et non plus en dehors du monde. Sauf que quand l'écrivain dénonce, en s'extrayant, la cruauté comme la monstruosité du monde, Julia Ducournau, elle, y plonge et fonce dans toutes les portes - non plus tête haute mais tête baissée. « Ce film n'appartient à aucun genre et défonce toutes les formes de cases qu'implique la société : le déterminisme social, les rapports de force, la binarité des genres et des relations » analyse Garance. Joana, elle, dit de Julia qu'elle est « parvenue à ouvrir d'autres dimensions cinématographiques et, du même coup, à élargir notre vision du cinéma et du monde. C'est important que ces films existent et s'imposent à nous parce qu'ils métamorphosent la réalité qu'on se fait des choses, déplacent les notions binaires de bien et de mal. Et ils sont trop rares. »

Julia Ducournau dénonce sans jamais juger. Elle étale les névroses de son monde à elle (occidental, blanc, féminin), les dissèque jusqu'à la moelle pour en faire saillir les plus grandes failles : la boulimie de Justine, accro au goût de la chair et du sang, devient le miroir renversé d'une société de consommation où le trop a le dernier mot, l'ultra-compétitivité des grandes écoles (un univers familier pour la réalisatrice passée par la Fémis) et enfin, la toute-puissance d'un monde qui n'a que son égo pour le faire tenir dans un univers en déréliction. Mais là où beaucoup auraient été tentés de faire un film sur une génération en la filmant du haut de leur tour, Julia accepte de se métamorphoser, de redevenir adolescente et bestiale. Elle s'y fond, s'y perd et s'y mêle jusqu'à la disparition. Plus près des corps, l'humilité règne. Et c'est peut-être ça, la plus grande force de Grave. « Tout le monde peut se reconnaître en Justine, confie Garance. C'est en ça que le film réussit à transmettre des émotions et contre toute attente, de bons sentiments comme la bienveillance ou l'empathie ». Des bons sentiments dans le sang, de l'empathie dans le meurtre : du côté des terrifiés, Grave raconte le monde de 2017. Il rassure autant qu'il inquiète, refuse de conclure au bien ou au mal, de s'assujettir ou de s'en tenir à une sentence. Jusqu'à la dernière seconde, Grave ne conclut à rien. Et les fins en queues de poisson constituent un excellent happy end en 2017. 

Joana porte un t-shirt Sirloin, une jupe salopette Yohji Yamamoto et un collier Cartier

Rabah porte un bomber Y/project, une chemise Vivienne Westwood et un jean Levi's Skinny 501

Garance porte une veste Gucci et un jean Levi's 501 Skinny

Credits


Texte : Malou Briand Rautenberg
Photographie : Christoph Wohlfahrt
Stylisme : Xenia May Settel
Assistante stylisme : Anna Tarissan
Hair : Christos Vourlis
Make-up : Aya Fujita
Talents : Matilde Incerti
Production : Mayli Grouchka