pourquoi sonic youth est le groupe le plus inspirant jamais créé

​Sonic Youth, c'est une histoire d'énergie collective et de décloisonnement des univers créatifs.

par Ingrid Luquet-Gad
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26 Septembre 2016, 8:15am

Quel est le truc le plus méchant qu'on puisse balancer à la face d'un groupe de rock ? Peut-être de leur dire qu'ils sont sage comme une image - et surtout, qu'ils en sont devenus une, d'image. Prendre la pose ou bousculer les poseurs, il faut choisir. Mais dans les faits, la ligne de séparation est fine. Se créer une identité visuelle reconnaissable est nécessaire pour émerger ; la malmener suffisamment pour ne pas verser dans le maniérisme encore plus. Les dernières rétrospectives muséales de musiciens (Kraftwerk ou Björk au MoMA par exemple) ont bien montré le danger qu''il y a à devenir une icône trop aisément identifiable : c'est lorsque l'œuvre d'art totale s'effrite que l'on commence à mettre sous vitre ses costumes et flyers. L'un des groupes chez qui ces questions se cristallisent le plus intensément est certainement Sonic Youth. Non seulement parce qu'ils ont depuis le début visé à intégrer tous les champs de la création à leur œuvre, mais aussi en raison du prodigieux écho qu'ils ont trouvé, et trouvent encore, chez les artistes.

Nés de la cuisse new-yorkaise du no-wave des années 1980, l'effet de scène conjugué aux affinités électives des uns et des autres (la littérature pour Thurston Moore, les arts plastiques pour Kim Gordon, le cinéma un peu pour tout le monde) se coagule pour former la mixture que l'on connaît : une pâte bouillonnante, chaude et épaisse comme la vie. Les collaborations avec des plasticiens se font au fil des albums, spontanément : les potes, les connaissances de passages, les étoiles noires admirées depuis toujours. Spontanément, mais avec un goût sûr, qui fera de leurs pochettes d'album le rendez-vous des artistes visuels les plus radicaux de leur époque. Un club ultra-sélect qui rassemble le vidéaste Tony Oursler (il inspirera le nom et le concept de l'album EVOL, en 1986) ; le cinéaste et photographe Richard Kern (EVOL toujours, cette fois pour le visuel) ; le dessinateur et leader du groupe californien Black Flags Raymond Pettibond (la fameuse pochette de Goo, en 1990) ; Mike Kelley, ami de longue date de Kim Gordon (la peluche flippante de Dirty, en 1992, c'est lui) ; le photographe Jeff Wall pour The Destroyed Room. B-sides and Rarities en 2008; mais aussi, la liste est longue, l'archi-célèbre bougie du mastodonte teuton Gerhard Richter (un peintre pour une fois, sur Daydream Nation en 1988) et enfin le trublion Richard Prince, que l'on connaît aujourd'hui pour sa série de ready-made Instagram (Sonic Nurse, en 2004).

Nés de la cuisse new-yorkaise du no-wave des années 1980, l'effet de scène conjugué aux affinités électives des uns et des autres (la littérature pour Thurston Moore, les arts plastiques pour Kim Gordon, le cinéma un peu pour tout le monde) se coagule pour former la mixture que l'on connaît : une pâte bouillonnante, chaude et épaisse comme la vie

Le paradoxe est alors le suivant : si le groupe multiplie les collaborations avec des plasticiens, c'est aussi pour se dédoubler et se réinventer sans cesse. Chaque album du enterre le précédent. L'identité visuelle est alors à l'image de l'impression d'instabilité foutraque qu'amène dans la musique la modification du timbre des instruments ou les guitares préparées à l'arrache. Et pourtant, malgré cette identité fuyante, peu de groupes ont autant été fétichisés. Les pochettes certes, mais aussi le moindre fanzine, affiche, t-shirt ou flyer s'est vu infiniment recyclé dans les œuvres d'artistes plasticiens (pas très bons), qui espéraient par là qu'un peu de l'aura Sonic Youth-esques ferait ricochet sur leur œuvre. La vraie influence de Sonic Youth sur les générations ultérieures d'artistes n'est pas celle là. Elle est même partout sauf dans les œuvres illustratives, et la traquer, c'est aller voir du côté de la transdisciplinarité et de l'effet de groupe. En France précisément, on avait peut-être plus qu'ailleurs besoin de cette influence là pour bousculer un peu l'académisme des Beaux-Arts.

Au commencement de cette histoire hexagonale, un lieu : le Confort Moderne. C'est à Poitiers, et non à Paris, que le groupe se produira pour la première fois. « Le concert a eu lieu en 1983, dans le cadre d'un festival organisé par le Confort moderne . Il n'en reste que captations vidéos un peu pourries enregistrées avec une caméra tremblante, mais ces images, on les a tous en tête », raconte Yann Chevallier, curateur, DJ et actuel directeur du lieu. « Killing Joke qui jouait aussi. Ils étaient déjà venus il y a deux ans, et c'était eux qui étaient attendus. Sonic Youth n'était pas du tout la tête d'affiche, et d'ailleurs, le groupe n'existait pas encore vraiment : ils étaient encore les musiciens du Glenn Branca Ensemble. On sent bien aussi que le public présent ne comprend pas bien ce qui se passe, qu'il est un peu interloqué ». Justement, à l'époque, le public, quel était-il ? Dans cette petite ville, la structure, qui existe depuis 1977 et se dotera d'un lieu permanent dès 1985, fait venir les plus grands : Killing Joke, Glenn Branca, les Residents, Christian Marclay pour la partie rock, et tout un pan des musiques du monde, porté par le programmateur Francis Falseto, qui fondera ensuite le label « Buda Musique ». Une scène musicale se créée, portée sur le rock expérimental et post-pop. Dès le début, la volonté d'inclure l'aspect artistique est présent. « Les programmations musicales de l'époque peuvent être qualifiées de « arty », les musiciens qui viennent sont souvent intéressés par l'art, et dès le début, ils bossent avec les étudiants de l'école d'art pour la com ou la scéno. D'emblée l'envie de décloisonner est là. Comme il n'y a pas de lieu au début, c'est surtout la vidéo qui se développe et qui constitue l'entrée visuelle »

Cette coexistence entre les deux scènes, ne fût-elle que spatiale, existe alors peu en France - c'est plus ou moins toujours le cas aujourd'hui, où les rares concerts vus dans les institutions artistiques nous ont laissé en bouche un goût d'aspartame peu folichon. Grandi en Haute-Savoie près de Genève, Yann Chevallier retrouve au Confort Moderne l'effervescence des zones frontalières : il commencera à y travailler dès 2002, après des études d'histoire de l'art et de commissariat d'exposition. « Quand je suis arrivé pour m'occuper des expositions, j'ai eu l'impression que direction artistique était en décalage avec l'esprit du lieu. Dans les années 1990, on y voyait des expos de gens comme Fabrice Hybert, Jean-Luc Moulène, Jacques Villeglé, ... Ce qui est très bien, mais reste une programmation de centre d'art classique, institutionnelle et franco-française. Au contraire, en musique, le Confort Moderne était hyper connecté à une scène underground, pointue, internationale. Quand je suis arrivé, je me suis dit qu'il fallait réinterroger les fondamentaux de ce lieu - comme Sonic Youth - pour imaginer une convergence entre l'art et la musique. Et ça, il fallait le faire sans tomber dans quelque chose d'illustratif : c'est-à-dire en privilégiant des artistes dotés d'une forte culture musicale, cinéma ou pop, plutôt que littéraire ou philosophique comme c'est habituellement le cas.»

L'identité visuelle est alors à l'image de l'impression d'instabilité foutraque qu'amène dans la musique la modification du timbre des instruments ou les guitares préparées à l'arrache. Et pourtant, malgré cette identité fuyante, peu de groupes ont autant été fétichisés.

Des artistes, musiciens, artistes, performeurs, créateurs de mode, pour qui la question des catégories ne se pose pas : voilà sans doute le véritable héritage de Sonic Youth. La personne la plus importante pour lui, l'héritière, ou encore, pour reprendre ses mots, la « petite soeur » du groupe, c'est l'artiste Rita Ackermann, née en Hongrie en 1968 et actuellement basée à New-York. Une filiation tout sauf fantasmée, puisqu'elle réalisera la pochette de l'album Psychic Hearts (1995) que Thurston Moore sortira en solo. Mais avant tout, sa pratique est marquée par la même bicéphalie : elle peint et joue dans un groupe. Yann Chevallier se rappelle : « En 2004, je fais cette expo, en invitant aussi son groupe assez barré Angelblood, un groupe à la fois performance, art et mode. C'est mon premier rendez-vous manqué à Poitiers : en voyant arriver ces jeunes new-yorkais, tout le monde attendait Sonic Youth. Or ils se mettent à jouer un métal expérimental très dark, et la salle se vide totalement. Au premier morceau, on est 400 ; au second, 15. Cependant, l'expérience a été fondatrice : voilà la scène avec laquelle j'avais envie de travailler. En tirant des fils, j'ai ensuite invité des artistes comme Oliver Payne et Nick Relph, deux jeunes artistes vidéo anglais qui travaillent sur la culture skate ou house, ainsi que des collectifs comme Bernadette Corporation, Reena Spaulings ou encore Agathe Snow. Des touche-à-tout. »

En France, au début des années 2000, les cloisons entre les genres restent plus difficiles à abattre, et la pop-culture rarement conviée à la table des Beaux-Arts. Peu à peu, portée notamment par des écoles comme Cergy, qui fait une place à la photo et à la vidéo, l'infiltration se fait. « A cette époque, il y a un artiste français que je trouve vraiment fort : Davide Balula. Né en 1978, il est encore étudiant aux Beaux-Arts de Cergy quand il sort un album en 2003 qui s'appelle 'Pellicule' - une lo-fi juste brillantissime. Il en vend 5000 copies, les magazines de musiques s'intéressent à lui, et en même temps, il développe son activité artistique de manière séparée. Il fera son premier solo-show au Confort Moderne, qui sortira aussi l'un de ses albums et l'invitera à venir jouer. ». Plus récemment, en décembre dernier, c'est l'artiste, styliste et musicienne Vava Dudu qui est venue faire une résidence à Poitiers avec son groupe La Chatte : quatre concerts directement dans l'espace d'exposition qu'ils se sont chargés de réinventer.

Des artistes, musiciens, artistes, performeurs, créateurs de mode, pour qui la question des catégories ne se pose pas : voilà sans doute le véritable héritage de Sonic Youth.

Actuellement fermé pour travaux, le nouveau Confort Moderne mettra l'accent sur une circulation plus fluide, où l'on pourra passer par l'intérieur de la salle de concert aux expos, accessibles. « Je ne veux pas faire le curateur et forcer les collaborations, ce qui ne marche jamais, mais faire en sorte de respecter les us et coutumes de chacune de disciplines, tout en faisant en sorte qu'ils puissent partager un même espace et s'y croiser », renchérit Yann Chevallier. Et Sonic Youth dans tout ça ? « Ils ne sont jamais revenus jouer. Maintenant, c'est hors de nos moyens. Parmi les gens qui fréquentent le Confort Moderne, il n'y a sans doute personne qui ait été présent au concert - même si on les a tous vus par la suite dans les années 1990, à Paris ou à l'étranger. Mais ça ne fait que rentre la projection plus forte et renforcer la qualité de fantasme et de mythe fondateur de Sonic Youth pour le lieu ». Avis à la relève, celle qui est sans doute encore en école d'art : la réouverture du Confort Moderne, c'est déjà l'an prochain.

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Texte : Ingrid Luquet-Gad

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