la croisière s'amuse : un documentaire dénonce la standardisation du milieu gay

Dans un style ultra léché, le documentaire Dream Boat raconte une croisière gay dans laquelle la performance identitaire côtoie le désir d'être aimé.

|
juin 28 2017, 11:25am

« Tout le monde a une barbe, des muscles, porte les mêmes tenues pour sortir : on se ressemble tous. » Et si au lieu d'exalter la diversité, le milieu gay avait surtout tendance à polir ses aspérités ? C'est la question posée par Dream Boat, documentaire autour d'une croisière exclusivement gay où se retrouvent, pendant une semaine, des hommes du monde entier. Dans ce film réalisé par Tristan Ferland Milewski, les soirées à thème se succèdent sur fond de techno commerciale, ponctuées d'arrêts dans des villes touristiques et de séances de bronzage. Pourtant, derrière son excitante vitrine, le paquebot abrite des parcours singuliers : ceux d'hommes d'horizons socio-culturels variés, susceptibles d'être persécutés pour leur homosexualité dans leur pays d'origine, célibataires à la recherche de nouvelles rencontres ou couples en quête d'un sentiment plus vaste, celui d'appartenir à une communauté.

« Convaincre les participants de se laisser filmer n'a pas été chose simple », explique calmement le réalisateur, accompagné du compositeur My name is Claude, dont la musique occupe une place centrale au sein du film. Pourtant, l'absence de sensationnalisme et la démarche antinaturaliste du documentaire ont réussi à convaincre certains hommes de témoigner. Si tous les passagers n'ont pas accepté, plusieurs d'entre eux ont autorisé la caméra à suivre les remous de leurs vacances, entre fête et dépression, moments d'euphorie et nuits de solitude. 

Interroger la pop culture a toujours passionné Tristan Ferland Milewski, directeur de programmes chez MTV pendant près de dix ans. Particulièrement enclin à « questionner les clichés et les apparences », le réalisateur est parvenu à intégrer au documentaire une dimension clippée sans pour autant renoncer à saisir le réel avec sincérité. Elément essentiel de la croisière, la musique a accompagné les participants dans la fête, les rencontres et l'excès. Il était donc logique d'en faire le moteur du film et de l'envisager « comme un opéra, avec des motifs récurrents, existentiels, contre lesquels il semble impossible de lutter » explique Claude, à l'origine de la fusion entre techno et classique conférant à la croisière une forte ampleur dramatique.

La performance identitaire et le déguisement ritualisé (chaque soir, un thème invite les participants à choisir une nouvelle tenue) donnent lieu à une approche léchée traditionnellement opposée au travail documentaire. Entre soleil orangé et néons lumineux, la caméra s'aventure discrètement dans les cabines entre le moment où les passagers se préparent, remplis de l'espoir d'une nouvelle rencontre, et celui où ils rentrent, fragilisés par le sentiment de n'être pas perçus pour qui ils sont vraiment.

En anglais, l'expression « dreamboat » désigne un homme particulièrement attirant. A en juger par les regards qu'il suscite, Marek entre aisément dans cette catégorie. Pourtant, il refuse de se laisser contraindre par son corps et dénonce la standardisation des canons de beauté homosexuels : « j'aimerais avoir une relation avec quelqu'un qui m'aimerait en tant que personne, pas juste pour ma jolie gueule » affirme-t-il face caméra, après une soirée riche en désillusions. Quelques jours plus tard, dans le secret d'une cabine, il tente de demander à son nouvel ami Dipankar, ce qu'entend ce dernier lorsqu'il emploie l'expression « straight acting ». La réponse est cinglante : il s'agit de dompter toute marque de féminité pouvant conduire à l'identifier en tant qu'homosexuel. Pour survivre dans un pays oppressif, se préserver des agressions extérieures mais aussi pour être séduisant aux yeux des autres gays, dont il connaît l'aversion pour la faiblesse et par extension, pour la féminité. Face à la tyrannie des normes esthétiques, la seule résistance possible semble résider dans une quête universelle : aimer et être aimé. 

Loin de se résumer à l'illustration d'un milieu gay, Dream Boat offre la métonymie d'un monde rongé par le capitalisme, jusque dans ses ramifications les plus intimes. « Je voulais pénétrer un microcosme qui a ses propres règles, mais qui ne fait que reproduire à une petite échelle ce qui se passe dans toute la société » explique Tristan Ferland Milewski. Lassés d'être considérés comme des produits sur l'étal d'un supermarché, la plupart des témoignages expriment une forte déception vis-à-vis d'un milieu rêvé inclusif et tolérant, et dont les fondements finissent par se révéler en crise, pourfendeurs de stéréotypes et de restrictions. Une communauté menacée où fleurissent « des endroits de liberté dans lesquels règnent de nouvelles normativités », où il faut être jeune et musclé pour espérer attirer les regards et où la différence, loin d'être synonyme d'individualité, devient vite motif de rejet. 

« Je crois que ce sont des questions qui s'appliquent à l'intérieur de tous les groupes victimes de discriminations, affirme Claude. Et pourtant, tant que les discriminations existeront, ces espaces seront nécessaires.» En montrant que l'espace festif ne peut être séparé de la définition d'une pensée politique, Dream Boat redit aussi l'importance d'endroits qui demeurent, pour de nombreuses personnes discriminées, « d'inestimables lieux de liberté ».


Credits


Photographie : © Gebrueder Beetz Filmproduktion
Texte : Marion Raynaud