l'énergie contagieuse de tshegue, fusion folle afro-garage-franco-congolaise

Le duo a confié son nouveau titre, Survivor, en exclusivité à i-D. L'occasion de retrouver la chanteuse Faty pour parler des astres, de Bertrand Burgalat, des femmes de sa vie et de la sortie de leur tout premier EP.

par Micha Barban Dangerfield
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06 Juin 2017, 1:50pm

« Je vais te dire, je crois en des choses simples et immuables. Je crois en la Lune et le Soleil » explique Faty en tendant ses poignets au-dessus de la table qui nous sépare. Sous ses innombrables bracelets, je découvre ses tatouages : une petite lune et un soleil. Les formalités liées à l'exercice de l'interview ne durent pas longtemps avec Faty : très vite, la jeune chanteuse franco-congolaise s'embarque dans une explication sur l'importance de la transe, de mêler sa langue natale, le lingala, à des mots imaginaires qu'elle a inventés, des onomatopées qui viennent s'empiler au-dessus des percussions et qui servent à lier les mondes et les astres de Faty entre eux. Dans Tshegue, leur tout premier EP éponyme qui sort cette semaine, Faty et Dakou (autre membre du groupe) bricolent un nouvel ordre cosmique, à la fois garage et afro, puissamment énergique et contagieux. Le groupe aime les boucles, les anaphores et les récidives rythmiques - vous ne tiendrez pas en place. Aujourd'hui, ils livrent le titre Survivor en exclusivité sur i-D. L'occasion immanquable de retrouver Faty pour parler des astres et de rêver d'un monde meilleur.

D'où viens-tu et sur quel genre de sons as-tu grandi ?
Je suis née à Kinshasa et je suis arrivée en France à l'âge de 8 ans. Je fais de la musique depuis toujours. Kinshasa est une ville de musiciens. Grandir là-bas, c'est grandir en musique. Mais une fois arrivée en France, j'ai mis du temps à me plonger dans la musique. J'ai d'abord fait de la danse et de l'athlétisme. Ce n'est que vers 13 ans que je me suis mis à la batterie. À ce moment-là, j'ai commencé à faire des va-et-vient entre musique et danse. Officiellement, j'avais 22 ans quand j'ai véritablement commencé. D'une manière assez incroyable. J'étais amie avec Pierrot Cassia, un ami de Bertrand Burgalat. Il est décédé et le jour de son enterrement, on a rendu hommage à notre ami. Ce jour-là, Burgalat m'a demandé de chanter. C'était la première fois que je chantais devant des gens. Bertrand m'a encouragée. À cette période j'étais à fond dans le punk, le garage, le Rhythm'n'Blues, le rockab un peu énervé. J'ai monté mon groupe Jaguar, un truc punk un peu voodoo'n'roll. Ça a duré trois ans.

Qu'a représenté Bertrand Burgalat pour toi ?
Il a été un mentor, un passeur, quelqu'un qui vient te chercher et qui croit en toi. Je le sublime dans ce sens-là, parce que je trouve ça beau ! C'est toujours très précieux d'avoir quelqu'un qui passe cinq minutes de sa vie à donner quelque chose à l'autre. Je ne sais pas s'il dirait la même chose où cette posture que je lui donne le mettrait mal à l'aise. Mais sa présence a été très forte.

Comment as-tu rencontré Dakou avec qui tu formes Tshegue?
On s'est rencontrés en soirée, j'étais en pleine recherche, je cherchais des musiciens sans vraiment chercher non plus, parce que ce n'est pas ma façon de fonctionner. On s'est très bien entendus et là, prédilection sacrée, je lui ai dit : « je suis sûre que dans trois ans on fera de la musique ensemble.» Et ça s'est fait. Je voulais vraiment un truc avec beaucoup de percussions, et lui, qui est d'origine cubaine, c'est quelque chose qui l'anime depuis longtemps. On a fait un jour un freestyle en studio et ça a été la révélation. Je n'ai jamais rien prévu, j'ai jamais cherché des musiciens. Je ne suis pas académicienne dans la musique, tout s'est toujours fait de façon très instinctive, avec les autres.

En voguant sur internet je suis tombée sur une vidéo où l'on te voit avec tes copines. Parle-moi des filles qui t'entourent.
J'ai les meilleures copines du monde, elles sont chanmé, des meufs qui ont du caractère, qui défoncent, qui assument d'être des meufs, qui assument d'aimer les hommes ou d'aimer les femmes, d'être ce qu'elles sont. Elles viennent de pleins d'horizons différents. La plupart de mes amis sont des gens intenses et passionnés. Je les aime d'un amour profond.

C'était une évidence pour toi de confronter des racines africaines à un univers garage ?
Quand je dis garage, c'est la suite du Rhythm'n'Blues. Ma mère en écoutait beaucoup. Le garage c'est la continuité. J'appelle ça des « battements de cœur ». C'est un genre avec beaucoup de percussions. Et comme j'écoute plein de choses différentes, c'était impossible pour moi de me concentrer sur un seul et unique style. Mon vrai kiff a toujours été de réunir mes influences rock, mes racines africaines et mes influences occidentales. Mixer les 2, 3, 4 ou 9 personnes qui sont dans mon corps ! On ne choisit pas ses racines. Et quand on les multiplie, on doit nécessairement composer.

Le son de Tshegue reprend des rythmes très transe aussi…
Ça vient du côté bantou de ma mère et de groupes comme Konono N°1. Leur truc c'est d'amplifier les instruments traditionnels. La transe c'est ce côté répétitif, qui met dans un état ouf. C'est cet état qui me plaît dans la musique. J'ai toujours été fan de minimal par exemple. Je crois que j'adore simplement les effets de « boucle ». Même mes blagues sont en boucle, j'aime les blagues répétitives, plus je les répète plus je les trouve drôles ! Je ne suis pas sûre que ce soit le cas de tout le monde.

La transe est une façon de communiquer avec d'autres mondes aussi. C'est quoi ta spiritualité, à toi ?
Moi je crois en la Lune et le Soleil. Il faut parfois réfléchir le plus simplement possible. Je suis revenue aux croyances de nos ancêtres, les astres, la terre, les éléments. Sans être dans le mysticisme, c'est la logique de ma vie. Mon père est musulman, ma mère est chrétienne, moi je crois au soleil. Je n'avais pas trop le choix en même temps !

As-tu l'impression qu'on a besoin de croire à nouveau en des choses ancestrales, qu'on manque de spiritualité ?
Complètement ! Mais j'ai l'impression que les gens s'en rendent compte et recommencent à croire - en ce qu'ils veulent bien sûr, peu importe - et je suis hyper contente de ça. J'espère qu'on pourra aussi dépasser l'amalgame entre spirituel et religieux. Il y a un truc d'humanité, d'émotion qui est mieux assumé. Les gens ont besoin de revenir un peu à la réalité, sans trop l'idéaliser.

Tu te sens un peu investie de ce côté missionnaire dans ta musique ?
Bien sûr qu'on a tous une mission de diffuser un truc positif parce que les temps sont durs. Si à ma petite mesure je peux donner un peu de plaisir à des gens, ça me fait kiffer.

Tu vas jouer à l'Afropunk festival. C'est important pour toi ?
Ce qui me plait c'est d'arriver à dépasser ces étiquettes. Si on pouvait juste à un moment être tous ensemble ! Malheureusement les festivals sont obligés de revendiquer une cause pour œuvrer à la visibilité de certains artistes qui n'ont pas accès à la scène et au succès. Le festival Afro Punk montre ce qui se passe ailleurs et différemment, sur des scènes parfois invisibilisées. Et les mots du festival sont là pour sonner fort. À Londres, le côté garage afro fonctionne super bien. En France c'est très différent, tout ça est hyper nouveau !

Vous êtes sur le point de sortir un premier EP. Comment te sens-tu ?
J'ai hyper peur. J'ai l'impression d'être sur le point d'accoucher ! Un album, c'est compliqué à gérer émotionnellement. Tu lâches ton truc, c'est plus à toi, les mots s'envolent vraiment. Une fois que tu le laisses, tu te demandes comment les gens vont l'interpréter. Je me sens un peu mise à nu. Pour Dakou, c'est un peu différent, c'est pas sa première fois, donc il me rassure énormément. Après ce qui est incroyable c'est que même si on disparaît demain, la musique reste.

Si tu devais le décrire avec tes mots, tu le définirais comment ?
Je dirais que c'est la Lune et le Soleil, c'est comme ça que je l'ai écrit, qu'on l'a composé. On est partis sur un truc d'énergie.

Tu chantes en quelle langue ?
Je chante en lingala. Il y a des mots qui n'existent pas, que j'ai inventé et qui sonnent ! La langue importe peu, c'est l'émotion qui compte ! En anglais, en franglish, en lingala, un mélange de bantou et de swangi. J'avais besoin de chanter en lingala. Je suis partie de Kinshasa quand j'étais jeune, je parle toujours lingala avec ma mère. Quand tu perds le fil d'une langue, il faut trouver le bon swing. Le lingala c'est un truc hyper rythmé, il y a beaucoup d'argots. C'est hyper important de mélanger.

Que peut-on te souhaiter ?
Que tout aille bien !

Toi t'aimerait souhaiter quoi au monde ?
La réponse elle est super simple, et même si on me taxe de naïve et que la formule est très simple, je m'en fous j'assume : je souhaite la paix et la lumière dans le monde.

Retrouvez Tshegue au festival We Love Green dimanche 11 juin, au bois de Vincennes à Paris.

Credits


Texte : Micha Barban-Dangerfield
Photo : Mélanie Brun & Andi Galdi Vinko