comment les candidats à la présidentielle parlent-ils du mariage ?

Dans cette campagne, le mot mariage est ainsi utilisé comme une arme pour caresser l'électorat dans un sens comme dans l'autre. Mais reste un mot manipulé avec des pincettes par les politiques, alors qu'il devrait être la porte d'entrée idéale pour...

par Patrick Thévenin
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24 Mars 2017, 11:15am

On aurait pu penser à l'aube des 2000, le mot mariage, ce terme valise mélangeant une cérémonie religieuse et un acte civil, relégué aux oubliettes pour les années à venir. Et ce à l'heure où cette institution était plus que jamais remise en cause par le divorce, la durée des relations amoureuses, les familles recomposées, la réalité des couples homosexuels, les poly-amoureux et toutes les nouvelles mutations et formes d'engagement amoureux. Mais, c'était sans compter avec la revendication nécessaire, logique et égalitaire, de l'ouverture du mariage aux couples de même sexe. Un long processus entamé au début des années 90 et qui fut l'un des arguments de poids de la candidature de Hollande à la présidentielle de 2012. Un Mariage pour tous, porté haut la main par la charismatique Christine Taubira, et finalement adopté le 17 mai 2013, après avoir résisté non sans mal, à une opposition massive de la frange la plus catho et rétrograde de France organisée autour de la Manif pour tous. Mais aussi, pour de nombreux militants LGBT, un mariage au rabais puisqu'il n'ouvrait pas la PMA (ou procréation médicalement assistée) aux couples de lesbiennes, et refusait catégoriquement de se pencher sur le dossier complexe de la GPA (ou gestation pour autrui). En 2017, pour les candidats à la présidentielle, le mot mariage est ainsi utilisé comme une arme pour caresser l'électorat réac français ou comme un gage de modernité et d'ouverture d'esprit. Mais reste un mot manipulé avec des pincettes par les politiques, alors qu'il devrait être la porte d'entrée idéale pour enfin poser sur la table les questions de filiation, d'adoption, de genre, d'identité et, enfin et surtout, d'amour avec un grand A.

Comme souvent chez Marine le Pen, désormais en ménage avec Louis Aliot après deux mariages ratés et donc deux divorces, difficile de savoir exactement ce qu'elle pense du mariage. Et chez ses deux fidèles lieutenants, c'est la guerre des phrases perfides. Début 2016, sa nièce Marion Maréchal le Pen profitait d'un déplacement en Italie pour affirmer que le mariage homosexuel était une porte ouverte à la polygamie. Ce à quoi, lorsqu'on lui demandait son avis sur le mariage pour tous dans le Monde, Florian Philippot, son meilleur ami gay, répondait que si « la question de la culture du bonsaï compte aussi beaucoup, ce n'est pas pour autant que l'on va lancer un collectif sur le sujet. » Le 5 février dernier, lors du meeting où elle présentait ses 144 engagements, Marine le Pen a essayé de clarifier les choses non sans opportunisme. Le point 87 précise en effet que la loi Taubira sera abrogée, et transformée en « une Union Civile (PACS amélioré) qui viendra remplacer les dispositions de la loi Taubira sans effet rétroactif. » Sur la question du mariage, MLP marche en effet sur des œufs, cherchant à ménager la chèvre et le choux, coincée entre son électorat le plus tradi (ravi de constater qu'elle est la seule candidate à rayer de la carte la loi Taubira) et de l'autre son offensive de dédiabolisation du FN. Tout en restant fidèle à elle-même, en parlant au nom de gens qui ne lui ont rien demandé et affirmant que de toute manière tous les gays n'étaient pas pour le mariage. Mais c'est bien sûr !

Au grand dam de Sens Commun, l'émanation de la Manif pour Tous qui soutient sa candidature, François Fillon, marié depuis 26 ans, cinq enfants, un château et des costumes, ne tient pas à rouvrir le dossier du mariage pour tous. Par crainte sans doute, et pour paraphraser son ex-meilleur ami Sarkozy, que « le remède soit pire que le mal. » On le comprend, après une mise en examen, ne manquerait plus qu'un divorce ! Si Fillon est le seul candidat, au vu de son mariage long et heureux, qui pouvait redonner un peu de poids à la conception traditionnelle et sacrée du mariage, et pourquoi pas s'en servir comme d'un atout électoral, le Penelope Gate aura fait ressortir toutes les toiles d'araignées du mariage. Le côté phallocrate et machiste, dénoncé depuis longtemps par les féministes, d'une institution qui place encore aujourd'hui et souvent les femmes sous l'autorité de l'homme et les enferme dans leur rôle de mère et de femme au foyer dévoué à leur époux. Merci donc à Fillon de nous rappeler le grand calvaire que peut être le mariage hétérosexuel, ce côté « toi et moi contre le monde entier, mais tu fermes ta gueule et c'est moi qui parle. »

Chez les candidats issus de la gauche, on sent bien que la question du mariage est une patate chaude qui peut leur brûler la langue à tout instant. Emmanuel Macron, marié depuis 9 ans, pas d'enfants, en a fait les frais après ses propos polémiques sur l'humiliation soi-disant subie par les opposants au mariage pour tous. Auxquels Taubira a répondu d'un virulent : « Qui a été humilié ? Celle qu'on traitait de guenon tous les matins ? Celle qui recevait des menaces de mort ? Les agressions physiques homophobes, c'est la Manif pour tous qui les a supportées ? Les insultes homophobes, la disqualification de toute la famille en dehors de celle avec un papa, une maman, un petit garçon et une petite fille… Ces gamins qui ont entendu qu'on les traitait d'enfants Playmobil. Elle était dans quel camp, l'humiliation ? » Un dérapage de communication opportuniste pour celui qui pourtant parle le mieux de la symbolique du mariage aujourd'hui, comme dans cette interview accordée au magazine Têtu : « Il n'y a pas un modèle de famille, j'ai une famille peu ordinaire : j'ai épousé une femme qui a 24 ans de plus que moi et nous avons fait le choix de ne pas avoir d'enfants ensemble. Ce sont des questionnements qui me sont familiers. Elle avait trois enfants, et j'ai maintenant sept petits-enfants avec elle (...) On est en train de découvrir que la filiation peut-être naturelle ou construite. »

C'est finalement Benoit Hamon, pacsé et deux enfants, qui reste le plus discret sur la question du mariage qu'il ne compte pas (et on s'en serait douté) remettre en question, ni étaler sur la place publique. Le candidat socialiste a ainsi justifié son refus de participer à l'émission "intimiste" de Karine le Marchand d'un : « J'ai une grande admiration pour ma femme. Elle souhaite rester discrète sur sa vie, on est au 21ème siècle, on a deux carrières différentes et ce n'est pas parce que je fais de la politique que je dois l'imposer à ma femme et à mes filles. » Une déclaration plutôt à l'honneur d'Hamon, et de sa conception des rapports amoureux, et de pouvoir, entre hommes et femmes, que ses détracteurs ont surtout vu comme une manière hypocrite pour le candidat de rester le plus flou possible. Histoire que son Pacs avec Gabrielle Hamon, cadre sup chez le géant du luxe LVMH, ne brouille pas trop l'image populaire et anti-élites que le candidat s'est forgé patiemment. Peine perdue vu que la presse people ne s'est pas gêné pour multiplier les articles vides de sens mais riches en clics en forme de « Mais qui est la compagne de Benoit Hamon ? »

Mélenchon, divorcé, une fille, en couple avec l'actrice et productrice Saïda Jawad selon la presse people, célibataire selon son propre blog, s'est lui aussi pris les pieds dans le paillasson du mariage en répondant aux questions du très conservateur Famille Chrétienne d'un peu malin « avec la Manif Pour Tous, je fais le pari positif du malentendu. » Des propos maladroits, histoire certainement de caresser du doigt son électorat le plus catholique, rattrapés heureusement, et de justesse, d'un petite pique envers la Manif pour tous, dont il évoque à mots couverts l'homophobie intrinsèque : « Je ne suis pas dupe du prétexte! Les gens se sont mobilisés parce qu'ils estiment inacceptable que deux personnes du même sexe puissent être considérées comme mariées. (…) la réalité est qu'il y a déjà des enfants élevés par des parents homosexuels. J'admets l'idée de la procréation médicalement assistée (PMA) pour les femmes homosexuelles comme en bénéficient déjà les hétérosexuelles. »

Devant les hésitations des cinq principaux candidats concernant tout ce qui tourne autour de la symbolique du mot mariage, et leurs petits arrangements avec la Manif pour tous à des fins électorales, on aimerait leur rappeler que le mariage n'est pas un mot tabou. Et que le dernier sondage en date, réalisé par l'Ifop en août dernier, confirme que le mariage pour tous est bel et bien entré dans les mœurs et que les français sont bien plus tolérants qu'on ne le pense. Ainsi une majorité d'entre eux (62%) ne compte pas remettre en cause la loi Taubira, mais souhaite l'améliorer se disant favorables (59%) à l'ouverture de la PMA pour les couples de femmes et à la reconnaissance (64%) des enfants nés à l'étranger par GPA. Du coup, plutôt que d'aborder le sujet du bout des lèvres comme un mot qui tâche, les principaux candidats à la présidentielle auraient pu nous parler du mot amour qui se cache dans le mot mariage. Ça n'aurait pas pu leur faire de mal et à nous non plus. 

Credits


Texte : Patrick Thévenin
Photo : Peau d'âne, Jacques Demy

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