Photographie @Mitchell_Sams

le streetwear est mort, vive le costume

À Paris, la Fashion Week homme automne/hiver 2019 a su montrer que le costume a encore de (très) beaux jours devant lui.

par Felix Petty
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25 Janvier 2019, 10:13am

Photographie @Mitchell_Sams

Le glas viendrait-il de sonner pour le streetwear ? Sur les podiums ce mois-ci, à Milan, Paris, Londres et New York, le tailoring a fait son grand retour. Rangez vos joggings et enfilez des pantalons dignes de ce nom. Balancez vos Chuck Taylor et cirez vos mocassins. Si vous avez suivi les défilés homme automne/hiver 2019 à Paris, vous avez dû remarquer la prédominance du costume et l’absence de hoodies à logos oversized. Cette saison, la mode homme passe à l'âge de raison et met un terme à sa crise d'ado.

Le streetwear a été la tendance lourde de ces dernières années, l’uniforme d’une armée de consommateurs globalisée, sans frontière, de Singapour à Séoul et de Los Angeles à Londres. Mais voilà, en dominant à ce point, le streetwear est devenu exactement ce contre quoi il se dressait. Quel sens a encore le streetwear de luxe ? Quel en est l’intérêt ? Où est l’artisanat ? Il semblerait que le streetwear a atteint son pic sur les podiums, un point de bascule. Le marché est arrivé à saturation, et désormais, la mode remet ses pendules à l'heure. Après tout, elle se nourrit essentiellement de nouveauté et il faut bien constater que le streetwear n’en est plus une.

Mouvement DIY parti de rien, le streetwear, et sa résurrection récente, sont nés en réactions contre les injonctions de notre monde capitaliste, comme une sorte d'habit anti-système, l'étendard d'un refus. Adopter le vestiaire streetwear a été (à un moment) une façon de s'opposer au professionalisme, à l'exclusivité et au coût du luxe. Une attitude. Aujourd'hui, le streetwear est à son tour devenu un objet de luxe. Parfois même, une mascarade. Qui aurait sérieusement pu imaginer un jour qu'un sweat à capuche puisse coûter 1000 euros ? Victime de son propre succès, le streetwear est devenu le look dominant alors même qu'il se plaçait du côté des dominés. Né en réaction à l’establishment, il est devenu le symbole de l’establishment. À tel point que soudain, le costume – le plus désuet et le plus conformiste des articles de l'histoire de la mode masculine – est apparu ce mois-ci sur les podiums comme une ultime rébellion.

louis vuitton autumn/winter 19 menswear virgil abloh
Louis Vuitton automne/hiver 19

Le moins que l'on puisse dire, c'est que la relation entre l’industrie du luxe et le streetwear a été aussi tendue que fluctuante l’an dernier. L'arrivée de Virgil Abloh sur le trône de Louis Vuitton, a marqué le début d'une période de profonde réflexion. Et après l'excitation, une certaine lassitude s'est emparée de l'industrie.

Raf Simons a été l'un des premiers à signaler ce sentiment, ce besoin de tourner la page du streetwear : « Nous avons besoin d’une nouvelle silhouette, d’une nouvelle forme, explique-t-il après son défilé printemps/été 2019. Il y a beaucoup trop de hoodies à imprimés en ce moment. Quelque chose doit changer. » Une position qu'il manifestait dans un tailoring plus libre, affranchi de sa symbolique viriliste et patriarcale. Mais faut admettre que ce "nouveau" tailoring n'aurait jamais vu le jour sans que le streetwear ne soit passé par là. Le costume est mis à jour, taillé pour une jeunesse mode acquise au confort du streetwear, mais qui grandi et accepte (enfin) de passer à l'âge adulte. Les créateurs, qui fantasment depuis toujours les millenials, suivent le mouvement. Le costume a toujours charrié un imaginaire conformiste, cérémonial : on le porte pour aller au travail, se rendre à un enterrement ou un mariage. Porter un t-shirt Vetements sur lequel il est écrit « You Fuck’n’Arsehole » s'avère souvent périlleux. En même temps, personne n'a envie de passer sa vie serré dans un costume Moss Bros. Il revient à la mode de composer avec tous ces sentiments contraires.

Chez Vuitton, Abloh est parvenu à réinterpréter le costume dans un langage streetwear. Les vestes et les pantalons sont amples, taillés pour le mouvement. Le créateur dit s'être inspiré d’Helmut Lang pour bâtir des ponts entre l’attitude du streetwear et la finesse du luxe. Pour la fashion week homme automne/hiver 2019 à Paris, Abloh parachevait cette vision duale du tailoring dans une collection qui prend pour point de départ une série de costumes gris déconstruits.

dries van noten autumn/winter 19 menswear
Dries Van Noten automne/hiver 19

Mais peut-être que le point de rupture de l’union du streetwear et du luxe est plus ancien encore. Ne peut-on pas remonter jusqu’à la première collection homme de Demna Gvasalia pour Balenciaga au printemps/été 2017 ? Sa façon de déconstruire les codes du tailoring annonçait déjà l'avènement d'une ère post-streetwear. Sur son podium, le costume était exagéré, malmené, amplifié, débâti et reconstruit dans un geste subversif. Autant qu'il le mettait à mal, Gvasalia a donné un second souffle au costume, en le projetant vers d'autres possibles. Avec beaucoup d'avance sur son temps – l’obsession de la mode pour le streetwear en était encore à ses balbutiements. Avant même de créer la Triple S, chez Balenciaga, Demna anticipait déjà le mouvement d'après en poussant le costume toujours un peu plus loin dans l'étrange.

Le tailoring cette saison a néanmoins quitté le domaine de l'expérimentation pour devenir un thème à part entière, aussi sérieux que précieux. Il a aussi imposé un retour au calme : adieu l'hyperactivité, les logos criards, les imprimés démesurés, les influenceurs hystériques et les sneakers moches/belles. L'uniforme du parfait millenial évolue (forcément) avec lui et opte désormais pour la sobriété. À ce titre, les défilés qui se sont démarqués à Paris cette saison – Dior, Dries Van Noten et Celine – ont de nouveau mis l'accent sur le vêtement, la précision des coupes, le pragmatisme de la mode et son caractère romantique, presque sérieux.

Le look inaugural du défilé de Dries, par exemple, était constitué d’une chemise blanche décontractée, fabuleuse par sa banalité : une de ces chemises blanches bien comme il faut, qui permettent de se fondre dans la masse. Pas de détails étranges, de poches bizarres, de fioritures, pas de volants ou de fanfreluches. Elle était accompagnée d'une cravate gris sombre standard et d'un pantalon décontracté ceinturé. Présenter quelque chose d’aussi simple requiert une grande maitrise. L'ensemble de cette collection est exécuté avec une immense précision, comportant même quelques motifs cachemire et du tie-and-dye. Une magistrale leçon de contrôle et de savoir-faire.

valentino menswear autumn/winter 19
Valentino automne/hiver 19

Mais ce regain d’intérêt pour le tailoring s'est vu accompagner d'une décontraction post-streetwear : fini la traditionnelle sévérité du costume façon armure de Savile Row, bonjour la tenue confortable dans laquelle on se serait glissé avec facilité. Plus que jamais, le costume semble prêt à quitter les placards des boys de la City, agents immobiliers et autres pour s'adoucir, se libérant du poids de la masculinité. À l'instar d'autres pièces du vestiaire masculin, le costume a un pouvoir transformatif total : faire de vous un dandy comme un type rasoir.

Pierpaolo Piccioli a en partie évoqué cette dualité chez Valentino : comment convaincre ceux qui sont à l’aise dans un hoodie qu’ils peuvent l’être tout autant dans une tenue formelle ? Qu’en est-il du mérite des chaussures par rapport aux sneakers ? (Pierpaolo a trouvé un compromis à travers la combinaison Birkenstock/chaussettes portée avec le costume.) Les influenceurs gardaient de quoi se rincer l’œil – de grands imprimés cosmiques d’Edgar Allan Poe, une collaboration avec Undercover, d’énormes baskets – mais si on fait abstraction de ces éléments, on finit, comme chez Dries, avec une collection portable et confortable de costumes très bien coupés.

L’évolution la plus excitante quant au futur du costume pourrait bien venir de Kim Jones pour Dior. Celui qui a, depuis longtemps, la réputation de savoir déterminer Ce Que Veulent Les Hommes et de cerner l’humeur de l’époque, a présenté une collection presque entièrement composée de tailoring et de costumes. Jones se délecte des possibilités offertes par les ateliers Dior et par l’histoire de la maison (principalement celle de Christian Dior lui-même, mais aussi celle qui a vu travailler Yves Saint Laurent et John Galliano). Mêlant ce formidable héritage à ses propres influences, le designer y agrège ses racines londoniennes, son énergie et le sentiment de nouveauté que lui a inspiré le streetwear lorsqu'il travaillait chez Gimme 5 avec Michael Kopelman. Parmi ses inspirations, Raymond Pettibon, l’illustrateur punk de cette saison, tient une place de choix, aux côtés d’une robe de Christian Dior de 1955. Le résultat final est à la fois romantique et sévère, élégant et dur.

dior kim jones autumn/winter 19
Dior autumn/winter 19

Si un héritage est totalement passé à la trappe lors de l’arrivée de Kim chez Dior, c’est bien celui d'Hedi Slimane. Or la première collection homme de ce dernier pour Celine pourrait bien constituer un acte de résistance face à une saison obsédée par le tailoring. Le créateur a fait l’objet de critiques au cours de la saison dernière, sa collection étant jugée trop éloignée de l’esprit insufflé par l'époque Phoebe Philo, une femme qui crée des vêtements pour des femmes bien réelles, intelligentes et élégantes. Ce défilé s'inscrit dans le même sillon : Slimane créé dont l'ambition semble comparable à celle de Philo, sauf qu'elle s'applique aux hommes.

Une coupe plus ample que « l’ultra-slim slimanien » auquel nous sommes habitués. Des costumes formant la colonne vertébrale de la collection. Des pantalons raccourcis, laissant apercevoir un bout de chaussette blanche. Surtout, une démonstration de la capacité de Slimane à faire d’une influence historique – en l’occurrence, les contre-cultures musicales londoniennes ; le 2 Tone, le Mod, les Skinheads, la Beatlemania, le post-punk, la new wave – quelque chose d’excitant, de désirable, de portable. C’est ce pour quoi il est si doué. Non pas, bien sûr, que son style ait tant changé que ça : il a tout simplement fini par être rattrapé par l’époque. Chez Dior Homme et Saint Laurent, Slimane est parvenu à créer des ères bien distinctes dans la façon d’habiller les hommes. Cette collection Celine pourrait nous faire entrer dans une toute nouvelle : celle de la mode hommes post-streetwear.

Celine hedi slimane autumn/winter 19
Celine autumn/winter 19

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