pond : l'électro-pop psyché qui peut (encore) sauver la terre

Totalement affranchis du groupe Tame Impala, les Australiens publient un huitième album rétro futuriste capable de réunir les fans de MGMT, Kanye West, Air et Flaming Lips.

par Pascal Bertin
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04 Mars 2019, 12:19pm

Né il y a une dizaine d’années comme un projet annexe et quasi récréatif du groupe Tame Impala, (lui-même devenu entretemps un poids lourd de la hype), Pond n’en finit pas de surprendre. Le quatuor est parvenu à se détacher du rock psyché de ses débuts pour s’aventurer sur des terres plus synthétiques et clairement pop, souvent enfumées de savantes expérimentations. Si ses albums ont vu le groupe galoper entre un son inspiré des années 60 et campé dans un répertoire 80, sa musique semble à l’inverse remonter aux sources de l’enfance, à la recherche d’une pureté oubliée. Présenté comme un compagnon de The Weather, son album de 2017, son petit dernier, Tasmania, adresse les délicats sujets de l’environnement et d'une modernité nocive. Le tiraillement perpétuel entre émerveillement et désillusions donne toute sa beauté à Tasmania, un huitième disque qui marche sur les traces sucrées des compatriotes d’Empire Of The Sun ou Pnau. Pond semble aussi reprendre le flambeau du MGMT naïf et euphorique des débuts, quand le duo américain traquait la pop-song parfaite pour danser au coucher de soleil sur la plage. Et quand il se lance dans les airs, c’est pour planer près des Flaming Lips le temps de quelques morceaux aussi magnifiques qu’erratiques, à l’image de la doublette de clôture, « Shame » et « Doctor’s In». Provisoirement installé à Londres pendant que les autres membres du groupe sont restés dans leur ville de Perth, Nick Allbrook, blond leader, compositeur et chanteur, raconte le surprenant envol d’un groupe qui ne devait à la base rester qu’une bande de potes mais qui a fini par compter dans le paysage de l’indie-pop mondiale.

Pourquoi avoir appelé votre nouvel album Tasmania ?
Pas mal de préoccupations de l’album tournent autour de cette envie permanente d’essayer de faire quelque chose face au réchauffement climatique mais aussi face au bruit permanent : celui des réseaux sociaux, de la pression qu’on subit… Cela devient de plus en plus réel, désespéré aussi. Faire des protest-songs bruyantes et pleines de colère est devenu compliqué aujourd’hui, au moment même où le danger se rapproche et devient effrayant. Tasmania représente cet état actuel où les gens pourraient finir par fuir en Tasmanie.

Est-ce l’Australie que vous pointez du doigt ?
Notre gouvernement est l’un des plus rétrogrades au monde. Il est comme aveugle et décide par exemple d’ouvrir encore de nouvelles centrales à charbon, des mines, en dépit de l’opinion publique. C’est embarrassant, on éprouve comme une honte par rapport à tout ça. C’est ce dont on parle dans l’album, et aussi de la difficulté à prendre des décisions. Comment faire pour avancer de façon productive ? Est-ce mieux de ne rien faire ? Est-ce mieux de partir en Tasmanie pour profiter, faire de la plongée ? Avec ces températures qui vont grimper ? Ou est-ce au contraire de se dresser, de rester fort et ferme ? Ce sont des choix difficiles.

Comment expliques-tu la présence de plus en plus importante des synthés et de l’électro dans votre musique ?
C’est vrai qu’on les utilise de plus. Je pense que ça vient de notre environnement et de son évolution. Quand on a commencé dans des groupes, il n’y avait pas encore Internet. On avait juste des disques de classiques rock qu’on écoutait en se disant que c’était génial, et que c’était ce qu’on voulait faire. Mais depuis, les choses qui m’attirent, musicalement et artistiquement, ont évolué. Et aussi, nous nous sommes améliorés dans notre capacité à développer nos idées, à atteindre ce que nous voulons obtenir et ressentir.

C’est paradoxal car les débuts de Pond, à la fin des années 2000, correspondent à une énorme vague synthétique en Australie avec Midnight Juggernauts, Pnau, Empire Of The Sun…
Quand cette scène (qu’on pourrait nommer Modular du nom du label) est apparue, aucun de nous n’avait la moindre idée de qui elle était composée. Nous vivions à Perth, totalement isolés du monde dans notre bulle. Ces gars semblaient sortis des années 60 mais cette vague débarquée de Sydney, qui prenait plein de cachetons, nous est arrivée de façon naturelle. Nous étions collés à notre plage sur la côte ouest à fumer des pétards. Nous avions grandi dans une scène musicale « organique » mais l'apparition de ce mouvement musical nous a ouvert à la scène club. C’est à ce moment-là qu’on s’est mis aux synthés.

Certaines chansons de Tasmania possèdent la même efficacité que MGMT à ses débuts, ça a été un groupe important pour vous ?
Oui, ils ont eu une influence énorme sur nous, de même que les Flaming Lips. Cette collision entre modernité, pop, groove… Le type de production où tout est poussé pour sonner parfois inhumain ou psyché. Au point de rendre les sons incompréhensibles, proches de ce qui viendrait d’un alien.

Quand as-tu senti que Pond devenait un projet à part entière ?
Après une paire d’albums, on a commencé à avoir plus d’ambitions, on s’est rendus compte que nos albums pouvaient avoir leur propre vie. En écoutant ce que nous faisions, on a commencé à vraiment trouver ça bien et la confiance s’est installée.

En lançant le groupe en marge de Tame Impala, y’a-t-il eu de l’émulation pour Pond, un truc à prouver ?
Probablement. Quand tu es dans ta vingtaine, l’égo a plus d’importance, tu veux te prouver que tu possèdes ta propre personnalité.

Comment c'était de grandir dans une ville un peu perdue comme Perth ?
J’ai été très chanceux d’y rencontrer des amis qui étaient comme moi car c’est un endroit très paumé. Il doit y avoir plein de gens avec les mêmes envies mais qui n’ont pas rencontré les bonnes personnes pour les développer. On a appris ensemble, écouté les mêmes albums, joué en groupe, dans une sorte de trajectoire commune.

C’est aussi avec ces amis que tu t’es forgé une culture musicale ?
Aux premiers jours, la musique qu’on pouvait trouver restait assez réduite. Ça se limitait à ce que les amis te faisaient découvrir, en fonction de ce qui avait été acheté chez les disquaires ou emprunté à d’autres amis. J’étais obsédé par cette idée de collectif libre comme Hawkwind. Toute la musique psychédélique m’a intéressé mais pas pour le côté drogues, plutôt pour la possibilité d’aller vers des choses imprévisibles, loin de tout pragmatisme humain. Elles restent accessibles sans prendre de drogues mais par des voies plus intrigantes comme la philosophie, la méditation, ou simplement l’ouverture au monde. Je suis ensuite passé par plein d’autres phases.

Tu utilises plusieurs fois l’auto -tune pour ta voix comme sur « Goodnight P . C . C . » , qu’est-ce que tu y trouves ?
Cela renvoie à ce que je disais aimer dans le côté inhumain ou alien de la musique. L’autotune créé une séparation que j’adore entre ta voix et ce que tu es réellement. Tu peux ainsi la changer pour sonner de façon infantile, digitale, ou comme un alien. J’aime l’idée d’une voix pleine d’émotion ou de pathos, mais aussi hyper stérilisée. Ça sonne bien par rapport au monde dans lequel on vit, fait d’émotions en 0 et 1.

Certains artistes t’ont décomplexé par rapport à l’usage de l’auto-tune ?
La performance de Kanye West à la fin de son morceau « Runaway » est juste incroyable. Je peux aussi citer Bon Iver, Frank Ocean et Black Moth Super Rainbow, une de mes premières influences à utiliser le vocoder. Air aussi a été énorme. Et bien sûr des rappeurs comme Future, Travis Scott ou Young Thug. Future est un super exemple car il symbolise cette sorte de nihilisme moderne. Si tu cherches des sentiments à travers des liens humains, tout ce que tu obtiens est un monde numérique. J’aime l’idée de se servir de l’auto-tune comme d’un coup de pinceau sur la voix plutôt que pour corriger les erreurs.

L’Australie est aussi célèbre en Europe pour sa pop, de Kylie Minogue à INXS, ce sont des artistes aussi importants dans ton parcours ?
Gosse, ils ne l’étaient pas du tout pour moi. C’était de la pop et je n’aimais pas ça, c’était l’ennemi. Mais maintenant, je les adore. Que s’est-il passé ? Juste que j’en apprécie les qualités. Certains morceaux de Kylie Minogue comme « Slow » figurent même parmi mes chansons préférées.

Tu vis à Londres, comment définis-tu ton rapport à la culture européenne et son influence ?
Les cultures du monde entier sont importantes mais le fait d’avoir pas mal vécu en Europe l’a été aussi. En France tout particulièrement, je trouve les gens en accord avec eux-mêmes. J’y ressens moins d’agressivité passive, plus d’honnêteté, de passion, et moins de gens frustrés dans des campagnes reculées. L’Australie, les Etats-Unis ou l’Angleterre souffrent bien plus de problèmes avec la nourriture par exemple, là où les Français entretiennent une relation plus saine. Ils ont d’ailleurs une meilleure relation à eux-mêmes et aux autres. Ça fait des Européens des personnes moins isolées. Pendant un temps, j’étais obsédé par la culture classique de l’Europe, spécialement l’art allemand. Maintenant, j’apprécie plus spécialement la culture moderne, les collisions qui donnent naissance à de nouvelles tendances, que ce soit en musique ou dans la mode. J’ai par exemple remarqué que ça les choses bougeaient beaucoup dans la banlieue parisienne. C’est incroyable, j’adore !

Pond sera en concert à Paris le 2 juin au festival We Love Green

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