The Dictators, 1976, et Blondie, 1977. Photographies GODLIS.

ces photographes ont documenté la scène punk légendaire de new york

De Blondie aux Ramones, Roberta Bayley et GODLIS ont photographié les groupes qui sont passés au CBGB, club de légende new-yorkais.

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29 janvier 2019, 10:31am

The Dictators, 1976, et Blondie, 1977. Photographies GODLIS.

45 ans qu'il existe et pourtant, depuis qu’il a ouvert ses portes sur Bowery, le club CBGB reste vivace dans les mémoires de ceux qui l'ont connu. Les clichés devenus cultes de Roberta Bayley et David Godlis y sont sans doute pour quelque chose, figeant la scène punk new yorkaise dans le temps – celui où l'on pouvait croiser la jeune Patti Smith fumer une cigarette entre deux concerts, ou bien les Ramones accroupis dans une allée. Si vous avez connu le CBGB entre 1975 et 1978, il y a de fortes chances pour que vous ayez croisé Roberta, fidèle à son poste où elle récoltait les 3 dollars d'entrée, sauf lorsqu'elle prenait une pause pour photographier ses amis en train de jouer – Richard Hell avec les Heartbreakers, les Talking Heads ou Blondie pour ne citer qu'eux. Des clichés qui furent nombreux à se retrouver dans les pages de Punk Magazine, où elle officiait en tant que responsable du service photo.

En 1976, Roberta accueille David Godlis (a.k.a. GODLIS) à l’entrée et se lie d'amitié avec lui. Après avoir quitté Boston, une ville dans laquelle il a étudié la photographie aux côtés de Nan Goldin, GODLIS emménage à New York, où il se fascine pour la scène underground du CBGB. Il raconte cette époque dans le livre History Is Made At Night, publié l’an dernier. « Dans les années 1970, les gens voyaient New York comme le dernier endroit où ils avaient envie d'être. Mais je peux vous assurer que tous ceux qui traînaient au CBGB ne voulaient vraiment pas être ailleurs, dit-il. Ils savaient que quelque chose d'important était en train de se passer. Il était impossible de ne pas s’en rendre compte… On était en plein dans ce genre de moment dont on ignore toujours combien de temps il va durer, mais que personne n'a envie de louper. »

Roberta Bayley at CBGB's
Roberta Bayley, 1977. Photographie GODLIS.

Roberta et Godlis vivent toujours à St. Marks aujourd'hui. i-D les a retrouvés pour comprendre ce que ce club new-yorkais avait de si spécial à photographier.

Quand avez-vous commencé la photo ?
Roberta Bayley : J’ai pris quelques cours au lycée, quand j’avais 15, 16 ans. C'est là que j’ai appris à développer mes images dans ma propre chambre noire et à les imprimer. Mais il s'agissait juste d'un moyen de m’amuser, ça n’avait rien de sérieux. À la fac à San Francisco State, le département photo était très populaire : tout le monde voulait devenir photographe. Dès le début, j’ai commencé à vendre mes photos très bon marché. Je n'arrivais pas à voir l’intérêt de prendre des photos sans les vendre, ce qui me semble un peu stupide quand j'y repense. Aujourd’hui, je me dis que j’aurais dû prendre dix mille photos de plus !

David Godlis : J’ai acheté un appareil en 1970, quand j’avais 18 ans – un Pentax Spotmatic. J’avais vu le film Blow-Up un ou deux ans plus tôt, et cette histoire m'avait beaucoup impressionné. Je me suis donc mis à la photo au moment où je pensais encore vouloir devenir écrivain. J’ai commencé à emprunter des livres sur la photo et à m'incruster dans un cours, après avoir persuadé le prof que je voulais apprendre à me servir d’une chambre noire. Après ça, je suis allé chez Imageworks à Boston : j'étais le stéréotype du mec qui fait de la photo de rue. C'est à ce moment-là que je me suis dit qu'il fallait que je parcoure le monde entier et que j'arrête avec l'école. Je suis allé à New York et le hasard a bien fait les choses : les Velvet Underground en sont originaires, et grâce à eux, j'ai pu découvrir toute cette scène.

Heartbreakers at CBGB's
The Heartbreakers, de gauche à droite : Walter Lure, Johnny Thunders, Richard Hell, et Jerry Nolan, 1976. Photographie Roberta Bay
Ramones at CBGB's
Ramones, 1977. Photographie GODLIS.

Comment avez-vous découvert le CBGB ?
RB :
Je suis arrivé à New York en avril 1974 après avoir vécu à Londres par intermittence pendant deux ou trois ans. Je ne connaissais personne, mais j’ai pris un aller simple. Quelqu’un m’a demandé : « Que venez-vous faire ici ? ». Vous savez, quand vous êtes nouveau, tout le monde veut vous montrer les environs ! J'ai donc répondu que je voulais voir les New York Dolls. Il s’avère que ce type, Dave, avait été leur ingénieur du son pendant une tournée européenne et qu'il vivait au-dessus du Club 82, où les Dolls se produisaient la semaine suivante. La première fois que j’ai vu David Johansen, il portait une robe, des talons hauts, et une perruque bouffante. À partir de ce moment-là, j'ai commencé à me familiariser avec cette scène. J’ai vu Television Chez Max avec Patti Smith. Peu de temps après, j’ai rencontré Richard, et nous avons entamé une relation. À l’époque, Television faisait une résidence au CBGB, et Terry Ork, leur manager, m’a demandé : « Est-ce que tu peux t’asseoir devant la porte ? » Il y avait au moins 20 personnes dehors. Les groupes cherchaient un lieu où ils pourraient jouer régulièrement, apprendre à se produire devant un vrai public, parfaire leur prestation. Ce qui est logique, quand on y repense. C’est un peu ce que les Beatles ont fait au Cavern Club.

DG : Il suffisait de jeter un coup d’œil à The Village Voice pour comprendre que c’était un lieu étrange. Bowery était un quartier assez vide, à l’époque. Il n’y avait rien d’autre que des stations-service et des hôtels de passe. J’y suis entré, et la première personne que j’ai rencontrée devait être Roberta. À New York, il existait des lieux professionnels où se produisaient les groupes signés avec des maisons de disques, mais le CBGB avait l’air roots, différent. Ça m’a intéressé. La journée, je travaillais en tant qu’assistant, mais j’emmenais mon appareil partout avec moi. Au départ, je n'étais pas parti pour prendre des photos de stars du rock and roll, mais ça me changeait de mes habitudes. C’était une vraie scène.

Patti Smith at CBGB's
Patti Smith, 1976. Photographie GODLIS.
CBGB's
De gauche à droite : Arthur Kane, Dee Dee Ramone, et Richard Loyd, 1977. Photographie Roberta Bayley.

Qu’est-ce qui faisait du CBGB un endroit si génial à photographier ?
RB :
J’ai pris quelques photos des groupes que j’aimais, mais pas plus. J’ai très peu de photos de Blondie dans le club, parce que c'était toujours bondé. C’est pour ça que j’ai de bonnes photos des Ramones : au début, il n’y avait personne à leurs concerts. C’était encore trop tôt. On pouvait sentir quels étaient les groupes cools et ceux qui ne l'étaient pas. Il y avait des gens qui jouaient dans des groupes pas cool qu'on aimait beaucoup - on n'aimait juste pas leurs groupes.

DG : J'étais très fan de Robert Frank et de son livre, The Americans. C'était une clé de voûte pour moi. J'avais en tête l'image d'un groupe de gamins assis près d'un jukebox dans une confiserie des années 1950 et je voulais faire une photo dans le même esprit avec les gens qui traînaient près du CBGB. Il y avait un vrai sujet, que ce soit dans l'allure des gens, le lieu en lui-même, il se passait toujours quelque chose. Vous êtes en train de pisser dans les toilettes des hommes et d'un coup vous vous dîtes, peut-être que je devrais prendre une photo de ça ? Tout devenait simple, naturel,, jamais bizarre ou étrange - et c'est la raison pour laquelle tout le monde s'éclatait. Entendre les Ramones n'avait rien d'hallucinant, il s'agissait juste de ce qu'on avait envie d'entendre à ce moment-là - et de ce qu'on ne pouvait pas entendre dans un autre club.

Virginia at CBGB's
Virginia Mason dans les toilettes du CBGB, 1976. Photographie Roberta Bayley.
Talking Heads at CBGB's
Talking Heads, 1977. Photographie GODLIS.

Quand vous les avez prises, auriez-vous imaginé que vous continueriez de parler de ces images autant de temps après ?
RB: Non. Il y a eu une grosse période d'accalmie de 1985 à 1995 environ : ces photos donnaient occasionnellement lieu à un article mais la plupart du temps, c'était le silence radio. C'est au moment où le bouquin Please Kill Me est sorti que j'ai été exposée pour la première fois dans une galerie. Je n'avais jamais vendu un tirage à qui que ce soit. À quel moment Nirvana a commencé à exploser ? Au début des années 1990 ? Je crois que ça a aidé, parce que Nirvana faisait référence à ces groupes. Mais à ce moment-là, j'étais loin d'imaginer que j'en reparlerais et surtout, j'étais à dix mille de penser que je ferais de l'argent, que ce travail donnerait lieu à des expositions etc... Aujourd'hui, tant que l'art fait vendre, la photo de rock reste un combat incessant.

DG: Non, mais j'espérais en faire un livre. Les années 1980 ont vu les Sex Pistols voler en éclat, Sid Vicious et Nancy mourir d'overdose, et je crois que tout ça a fini par transformer le punk rock en New Wave. À l'époque, personne n'avait envie de faire un livre à partir de ces images. Les gens ont fini par se réintéresser à cette période quand ils ont compris que Nirvana était influencé par cette scène des années 1970. Et le rôle du CBGB a vraiment gagné en notoriété lors de la sortie du livre Please Kill Me - une plongée dans l'histoire du punk racontée par ses acteurs. Le livre a permis de comprendre que le mouvement avait pris à New York avant de s'exporter en Angleterre et qu'il fallait considérer les deux courants avec la même importance. Chacun avait envie que cette musique dure le plus longtemps possible. Très vite, ce qui se passait à New York est devenu synonyme de nostalgie, comme si un éclair avait frappé cet endroit. Lorsque je me suis attelé à ce livre, tout ce que j'avais à faire était de mettre des disques - Television, Richard Hell - pour que les souvenirs me reviennent instantanément.

Blondie at CBGB's
Blondie, 1977. Photographie GODLIS.
Richard Hell and Elvis Costello
Richard Hell, Elvis Costello, et Robert Quine en backstage, 1978. Photographie Roberta Bayley.
No Wave Punks
No Wave Punks, de gauche à droite : Harold Paris, Kristian Hoffman, Diego Cortez, Anya Philips, Lydia Lunch, James Chance, Jim Sclavunos, Bradly Field, Liz Seidman. 1978. Photographie GODLIS.
Hilly Kristal
Hilly Kristal, propriétaire du CBGB, 1977. Photographie GODLIS.
CBGB's
CBGB, 1977. Photographie GODLIS.

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