Balenciaga fall/winter 16. Photography Mitchell Sams.

pourquoi le monde est-il obsédé par les années 1980 ?

Cette année la mode, la pop et le cinéma se sont inspirés de la décennie 80 et de ses codes esthétiques. Un retour cyclique qui s'opère également en politique avec l'élection de Trump et la reprise d'une course à l'armement. Nostalgie ou régression ?

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déc. 29 2016, 3:25pm

Balenciaga fall/winter 16. Photography Mitchell Sams.

Certains disent qu'il faut compter 30 ans avant que les codes esthétique d'une décennie réapparaissent dans le paysage de la mode. Une formule qui pourrait expliquer le retour de l'esthétique des seventies au milieu des années 2000, comptant son lot de rollers, de pattes d'ephs et de boules à facettes. Ou celui des années 1990 il y a pas si longtemps que ça. Il semblerait même que l'avènement d'Internet ait permis l'existence de ce genre de cycles nostalgiques. En 2016, c'est au tour des années 1980 de susciter le désir et le spleen d'un monde passé. Des épaulettes exagérées sur les podiums aux innombrables séries de science-fiction en passant par la reprise d'une pseudo guerre froide : bienvenue dans le passé façon 2016.

Cette année, Demna Gvasalia et Anthony Vaccarello ont présenté leurs premières collections à la tête des maisons Balenciaga et Saint Laurent. Et si les deux créateurs ont déployé des univers divergents, Gvasalia et Vaccarello se sont tous deux inspirés d'un monde révolu. Celui des années 1980. Pour son premier défilé chez Balenciaga, la tête brulée de la mode, Demna Gvasalia, revisitait l'incontournable costume - si cher à la maison de couture espagnole - et l'exagérait en s'inspirant du film Working Girl, sorti en 1988. Des trenchs, des épaulettes, des vestes de cuir et des ensembles à carreaux jouaient des coudes sur le podium et rendaient hommage à la silhouette emblématique des années 1980. 

Chez Saint Laurent cette année avec Vaccarello, pas de working women sur le podium mais une aura très eighties se dégageait de sa première collection dans la maison de couture. Le créateur s'est directement inspiré du défilé YSL de 1982 : des pièces de cuir, du lamé, des épaules bouffantes, des talons aiguilles gratte-ciels et des minijupes s'érigeaient en pièces maitresses de la collection. Un clin d'œil au passé de la maison de couture et à son aura glam qui sied parfaitement à Vaccarello et à sa vision de ma mode. La scéno du show elle aussi rappelait l'esthétique des eighties, un environnement brut éclairé par un immense néon aveuglant. 

Saint Laurent automne / hiver 2017. Photographie Mitchell Sams.

La mode fantasme l'esthétique des années 1980 dans ce qu'elle a de plus grandiloquent, voire fantastique. Et elle n'est pas la seule. Cette année, un grand nombre de nouvelles séries ont témoigné d'un retour à la décennie 80' et ses codes cinématographiques. La série Netflix Stranger Things en est la preuve imparable. Le graphisme du titre, les synthés de la BO et les premiers mouvements de caméra suffisent à nous plonger dans le passé. Tandis que la typo évoque des films comme Star Wars, les quatre ados partis à la rescousse de leur ami à bord de vélos à fanions rappellent, eux, des films comme E.T. ou Les Goonies. Winona Ryder a probablement un grand rôle a joué dans le succès fulgurant de la série mais une chose est sûre, Stranger Things restera dans les annales - près de 14 millions de personnes auraient visionné la série durant le premier mois de sa sortie sur Netflix. Un triomphe à la mesure de la nostalgie collective de cette année pour la décennie 80 et tout ce qu'elle a de fantastique et paranormal. 

Il est possible d'expliquer le succès de la série grâce à deux éléments. Premièrement, même chez les millenials nés près de dix après les années 1980 - Stranger Things suscite une forme de nostalgie à retardement. L'identité visuelle de la série rappelle les codes esthétiques et cinématographique des eighties, au moment où les millenials, enfants, découvraient le monde sur petit écran, avec des films comme E.T. ou Une Histoire Sans Fin qui passaient toutes les semaines à la télé. Sur Viméo, un internaute s'est amusé à répertorier toutes les références ciné présentes dans la série. On y retrouve des passages de films emblématiques des années 1980 et 1990 et de toute une culture visuelle et fantasmagorique propre à la période : Alien, Rencontres du Troisième Type, E.T., Les Goonies, Explorers, Shining, pour n'en nommer que quelques-uns. 

Deuxièmement, les scénaristes de Stranger Things sont restés fidèles à ce qu'ont été les années 1980. Ici, pas de stylisme surfait, d'épaulettes trop larges ou de mulets ridicules qui auraient pu placer la série dans un registre caricatural et perdre ainsi en cours de route les moins de 25 ans qui ne partagent pas ce genre de références. Mise à part toute la dimension sci-fi de la série, Stranger Things rappelle avec beaucoup de justesse la façon dont les ados grandissaient à cette époque : en ridant des vélos à guidons hauts, en communiquant par talkie-walkie et en jouant à Donjons et Dragons. Autant de choses qui tendent à disparaitre aujourd'hui et qui s'érigent comme les reliques d'un temps révolu, un temps réel, sans Internet, Smartphones et application de rencontres en ligne. On retrouve également la garde-robe typique de l'époque, essentiellement composée de pièces militaires, de t-shirt de baseball et de sweats oversized. Et puis en fond sonore, les Clash, The Cure, ou Joy Division. Tout y est. 

Ce qu'il y a d'incroyable dans ce retour à l'esthétique des années 1980, c'est qu'il n'a pas seulement contaminé la mode et la pop culture mais aussi la sphère politique. La résurgence de politiques néo-conservatives en est l'un des symptômes les plus flagrants. Dans les années 1980, Thatcher et Reagan régnaient sur le monde occidental et lançaient les premières grandes politiques libérales tout en maintenant une forme d'autorité hyper conservatrice sur leurs pays respectifs. En fait, Reagan et Thatcher faisaient la paire sur de nombreux points : la dérégulation des marchés économiques et financiers, la centralisation des pouvoirs, la réduction des impôts, le renforcement des armées, l'envie insoutenable de faire tomber le communisme et un refus pathologique à reconnaître l'épidémie du Sida. La victoire de Trump aux États-Unis et le Brexit en Angleterre qui a porté Theresa May à la tête du pays font comme une impression de déjà-vu. Ensemble, ils s'inspirent des premiers temps du néo-conservatisme et donnent une impression de régression. 

La semaine dernière, le président des États-Unis a fait voyagé le monde dans le temps, 30 ans en arrière exactement, à l'aide d'un simple tweet. Il exprimait alors son désir de renforcer la puissance nucléaire des États-Unis et défendait le retour à une course à l'armement avant d'ajouter "Nous les dépasserons tous à chaque étape et nous leur survivrons." Un tweet qui est intervenu à la suite d'une déclaration du président russe Poutine annonçant lui aussi sa volonté d'accroître les capacités nucléaires de son pays. Ce qu'il y a d'effrayant aujourd'hui c'est que cet énième cycle nostalgique ne touche pas seulement la mode, la pop ou le cinéma. Il est devenu une réalité sociale, politique et diplomatique. Alors jusqu'où sommes-nous prêts à désirer un retour aux années 1980 ? Souhaitons-nous réellement retourner à un monde scindé en deux ? Allons-nous vraiment laisser notre nostalgie se transformer en régression ? Il est temps de quitter cet Upside-Down dans lequel nous sommes inexorablement tombés en refusant de participer à cette marche régressive. En regardant vers l'avant. En composant un nouveau futur. 

Credits


Texte Emily Manning
Photographie Mitchell Sams