punks, bikers et hackers : bienvenue au japon en 1995

Au milieu des nineties, trois jeunes réalisateurs australiens ont décidé de monter un documentaire sur l'autre visage du Japon – celui des contre-cultures, de la jeunesse et de la musique. 20 ans plus tard, i-D a retrouvé l'une des réalisatrices pour...

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avr. 12 2017, 8:20am

The movie poster for Hell Bento.

L'obsession actuelle de l'occident pour le Japon ne vous aura pas échappée. Mais de la musique à la mode en passant par la beauté et le cinéma, notre fascination pour la culture et l'esthétique de ce pays a quelque chose de réducteur - elle a du mal, parfois, à éviter les clichés. Dans les années 1990, c'était une autre histoire. Avant que Sofia Coppola n'entraine son héroïne nationale Scarlett Johansson à Tokyo, avant que les mangas soient traduits en Français et en Anglais, l'image qu'on se faisait du Japon était fortement liée au massacre de Pearl Harbour, la bombe atomique et les Salarymen. Trois jeunes réalisateurs se sont attelés à présenter une autre histoire du pays du Soleil Levant à cette époque. 

Anna et Adam Broinowski et Andrew Sully ont écrit Hell Bento ensemble. Les premiers, jumeaux et dont les parents étaient diplomates, ont passé la majeure partie de leur enfance et adolescence au Japon. C'est à cette époque qu'ils vivent au plus près l'effervescence des contre-cultures locales, largement sous-estimées par les médias occidentaux. Alors qu'ils s'étaient retrouvés dans un café un jour, Anna et Adam ont eu l'idée de gribouiller quelques idées sur une serviette en papier qui a servi de trame narrative à leur futur documentaire. Leur note d'intention, écrite sur une page recto, a été envoyée à SBS. Son ambition ? Raconter la scène underground japonaise de l'époque. SBS a aimé leur point de vue, leur a prêté 250 000 dollars pour réaliser leurs 60 minutes de documentaire - Hell Bento était né.

L'occasion de découvrir à travers lui l'explosion de la noise, les dessous de la scène bondage, ou de partir à la rencontre de la communauté LGBT locale, de comprendre la fulgurance des drogues, approcher le gang des Yakuza et les partisans du mouvement nationaliste d'extrême-droite. L'occasion, aussi, de se familiariser aux futurs héros des groupes 5.6.7.8's, Guitar Wolf et Merzbow. 60 minutes dans les tréfonds du Japon, en somme. Alors que le film refait surface dans les cinémas de Sydney à l'occasion du festival For Films Sake, i-D a retrouvé Anna Broinowski pour parler du Japon des années 1990. 

Au milieu des années 1990, la perception qu'on avait du Japon était en tous points différente. Vous avez grandi là-bas, vous étiez donc plus à même d'en déceler les nuances. C'était le but de votre film, Hell Bento ?
L'idée était de contre-carrer les clichés des occidentaux - et ils étaient nombreux. Le spectre de la Seconde Guerre Mondiale planait encore beaucoup sur le Japon, ce qui n'a pas participé à sa bonne réputation. Il se trouve qu'il existait à l'époque de nombreuses contre-cultures sous-jacentes dont le monde n'avait pas idée. On avait donc très envie de les partager, d'autant qu'on avait beaucoup d'amis qui y étaient directement affiliés. Notre ambition était de capturer les figures iconiques de notre génération, celles qui nous ressemblaient et étaient à la fois créatives et révolutionnaires.

Les Otaku futuristes prédisaient déjà l'avènement des réseaux sociaux avant même qu'ils n'existent, ils hackaient des tonnes de trucs. La communauté queer qu'on a rencontrée à Osaka sensibilisait les gens au fléau Sida alors que le gouvernement de l'époque refusait d'y voir un problème majeur. Dans ces communautés se dessinait une autre vision du monde, inédite et nécessaire.

Le fait que vous ne soyez pas Japonais ne vous a pas porté préjudice ? Vous n'aviez pas peur d'avoir un œil trop extérieur ?
On avait vraiment conscience d'être des infiltrés. Mais notre démarche n'avait rien de cynique. On était pas là pour juger les Japonais. Mon frère et moi, on s'est rasés, teints en blond et tatoué « exit » à l'arrière du crâne. On se moquait de nous-mêmes, en fait. En tant qu'outsiders. Les kids nous regardaient avec tendresse l'air de dire 'ça va, ils sont avec nous'.

On parle beaucoup de notre obsession occidentale pour la culture et l'esthétique japonaises. Mais qu'en était-il du Japon à l'époque ? S'(inspirait-il des Etats-Unis ?
J'ai surtout compris à quel point les Japonais étaient méfiants à l'égard de l'impérialisme américain. Je me souviens de ce groupe de bikers qui ne se déplaçait qu'en Harley Davidson, portait de lourdes vestes en cuir tout en se réclamant d'une culture anti-américaine. Dans les années 1990, le Japon ressemblait à l'Allemagne d'après-guerre : il était dans le déni le plus total vis-à-vis de son passé. Il voulait à tout prix oublier le spectre du nationalisme qui l'avait mené au désastre. Ce n'était pas très bien vu ni « tendance » d'être patriotique au Japon. L'autre truc assez dingue, c'est que les groupes à l'image du 5.6.7.8's se réappropriaient ouvertement les codes de l'esthétique américaine en les parodiant. La chanteuse du groupe, Yoshiko (Fujiyama), racontait qu'elle admirait Jayne Mansfield pour sa décadence. Elle adorait ça. Et beaucoup d'autres grossissaient les traits de la culture américaine pour en faire ressortir le grotesque. 

Yoshiko, a founding member of The 5.6.7.8's.

Que vous inspire l'obsession occidentale actuelle pour la culture japonaise ? De quel œil la voyez-vous ?
Je ne veux émettre aucun jugement là-dessus. Les stéréotypes ont la dent dure. Ils sont partout. J'aime le fait que les Australiens voient le Japon un peut autrement, dans sa poésie, sa beauté et ses nuances. J'aime le fait qu'un ami à moi fasse de l'Ikebana son hobbie. J'ai l'impression que le monde d'aujourd'hui n'a plus rien à voir avec celui qu'on filmait pour Hell Bento. Les Australiens partagent peut-être plus que les autres, quelque chose avec le Japon - au-delà des stéréotypes, il existe une vraie connaissance mutuelle de la culture de l'un et l'autre. Alors peut-être que les nouvelles générations voient le Japon autrement que nous, nous le voyions à l'époque. Mais ça ne veut pas nécessairement dire que ce regard n'est pas bienveillant ni unificateur.

Est-ce que vous voyez toujours certaines des personnes que vous avez filmées ?
Je suis retournée au Japon plusieurs fois depuis le tournage du film. J'y retrouve vite mes repaires, c'est un peu ma seconde maison. Parmi ceux et celles qu'on a filmés, certains étaient de véritables héros de l'underground. Le directeur du cabaret de Kyoto (il n'est pas peut-être plus de ce monde aujourd'hui) était un vrai héros et un pionnier de la sensibilisation sur le sida au Japon. Avec du recul, on a eu la chance d'arriver à un moment charnière où le Japon était en pleine ébullition. Nous avons fait des rencontres extraordinaires à cette époque. Aujourd'hui, ce qui me fascine c'est de voir comment ceux qui ont fait naître la scène underground sont aujourd'hui devenus des icônes du mainstream. Depuis que Trump a été élu, le Japon se réfugie dans le nationalisme et c'est quelque chose d'effrayant à voir parce qu'une fois que les Japonais ont décidé un truc, c'est du sérieux et ils vont jusqu'au bout. Voir les anciens démons du Japon renaître aujourd'hui a quelque chose de terrifiant. Et en même temps, ce quelque chose gangrène le monde entier.

Qu'est-ce que ça vous fait de revoir Hell Bento aujourd'hui ?
Je ne veux pas être mauvaise langue, mais il a pris un petit coup de vieux. Quand on l'a fait, l'accéléré était le dernier truc en vogue. Aujourd'hui, ça fait tout de suite moins d'effet. Heureusement qu'on peut apprécier le côté rétro du film !

Credits


Texte : Wendy Syfret