les tristes tropiques de grace wales bonner

Retour sur le défilé automne/hiver 2016 pour homme de Grace Wales Bonner, la chouchou d'i-D, qui nous parle de passé et de traditions, de présent et de futur. Rencontre.

par Steve Salter
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03 Février 2016, 2:40pm

Le monde, l'oeil rivé sur Grace Wales Bonner, mourrait d'impatiente de découvrir la prochaine collection de la jeune créatrice. Le défilé s'est déroulé sous le signe de la spiritualité et de l'introspection. Dès que Tunde Jegede, le compositeur irlando-nigérien, a joué la première note sur son kora, le public de MAN savait que le défilé de Bonner serait plus qu'un défilé. Grace est une artiste, une ethnographe, poétesse, rêveuse mais scolaire, bref, une force de la nature qui a choisi d'habiller les hommes et de faire du vêtement le medium capable de transcender, bousculer et terrasser les codes culturels préétablis. Sa douceur et sa sensibilité distillent la moindre de ses collections. 

Tunde Jegede, lui, est non seulement compositeur mais aussi "griot" (personne qui officie en tant que communicateur dans l'Afrique de l'Ouest, ndt), un rôle que lui a laissé Grace Bonner lors de son défilé. "Tunde était le maître de cérémonie, confiait la jeune créatrice en backstage. C'est avec lui qu'on pénètre dans mon univers. Comme pour un rituel." Les premières minutes de son show nous ont littéralement transportés. Tandis qu'ils défilaient un à un, chaque mannequin s'arrêtait soudain, prenait la pause pendant que Tunde battait la mesure. Puis tous le saluaient, humblement avant de repartir. "J'avais envie que les mannequins expriment leur respect au passé, avant de s'avancer vers le futur", expliquait-elle. Un jeu sur la temporalité qui s'inscrivait avec clarté dans son désir de mêler références afrofuturistes et rapsodies chrétiennes. Pour mieux vous imprégner de cet univers, i-D partage aujourd'hui la bande-son du défilé et parle du passé, du présent et du futur avec sa créatrice. 

À quel point la musique est-elle ancrée dans ton processus de création ?
Je faisais des recherches sur la kora et le rôle des griots traditionnels en Afrique. Le paysage musical était censé activer une concentration, une réflexion et une remise en question de soi. Je pense que pour mon défilé, la musique a aidé à concentrer l'énergie en rendant l'espace plus étroit, plus intimiste, plus en phase avec ma vision du monde. Je voulais à tout prix garder cette intimité lors de mon défilé. 

Tu peux nous parler de Tunde Jegede ? Quand l'as-tu rencontré pour la première fois ? Comment s'est déroulé votre collaboration ? 
J'avais déjà un aperçu du travail de Tunde, vu qu'il travaille avec African Music Ensemble. Je l'ai tout de suite remarqué, parce qu'il avait une facilité incroyable à jongler entre les instruments occidentaux et la kora à 21 cordes, une harpe-luth traditionnelle africaine. Ses origines métissées n'y sont pas pour rien (il est irlandais et nigérien). De mon côté, j'ai tout de suite compris son approche et appréhendé sa musique comme une prolongation de mon univers. Le rencontrer et travailler avec lui, c'était une expérience inspirante et un acte d'humilité. Il m'a encouragé à poursuivre et étendre mes recherches sur les griots et leurs rôles lors des cérémonies. J'ai compris alors que les griots en étaient les maitres, qu'ils servaient d'intermédiaire entre nous et nos ancêtres, qu'ils pouvaient nous connecter à eux. Tunde a eu un rôle essentiel lors de mon défilé : il a ancré les mannequins dans une certaine lignée.

Le griot est un homme très respecté dans les communautés traditionnelles. Je voulais qu'on retrouve cette interaction, ce partage de connaissance entre Tunde et les garçons. La musique a, de son côté, créé cet espace méditatif, intimiste. 

Si on se penche sur tes vêtements, avec ta collection et ton défilé (musique incluse), cette saison se place sous le signe de l'exploration et de la quête de la spiritualité. D'où vient ce désir, d'après toi ?
Les sonorités et les rythmes de Sun Ra m'ont beaucoup inspirée. L'idée d'un échappatoire et d'une interaction avec le passé aussi. Mon travail s'imprègne énormément de l'histoire et j'avais besoin de l'explorer différemment pour cette saison, via l'afrofuturisme justement. Au cours de mes recherches, j'ai trouvé qu'il serait intéressant de chercher à accéder à une certaine forme de liberté par le biais de la réflexion personnelle et de la spiritualité. Les notes de la kora encouragent cette dimension réflexive : c'est un instrument d'Afrique de l'Ouest qu'on jouait traditionnellement à l'intention du roi. 

Quelle est la définition de l'homme que tu offres à travers cette performance ? Et comment as-tu trouvé les mannequins pour ton défilé ?
Avec Joyce NG, nous avions plusieurs idées en tête et plusieurs visages. Le thème du pasteur et du musicien nous ont pas mal hanté. 

Dans une industrie qui va de plus en plus vite, comment trouves-tu ton rythme ?
Je veux prendre mon temps et en vrai, j'ai le temps - parfois je dois me le rappeler. Je veux que chaque chose soit pensée et pesée avec la même durée de réflexion et le même niveau aussi - tout doit être vrai. Je vais passer un mois au Sénégal avec la Fondation Josef Albers cette année, ce genre de projet me tient énormément à coeur. 

Quelle est la plus grande leçon que tu aies apprise cette année ?
Suivre mon instinct.

Qu'est-ce qui te fait te lever le matin ?
L'idée de grandir et d'apprendre. De travailler avec des artistes et des penseurs géniaux. 

walesbonner.com

Credits


Texte : Steve Salter
Photographie : Mitchell Sams

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