martin parr célèbre la rhubarbe et l'angleterre

Parti à la rencontre des agriculteurs du Yorkshire, le photographe cynique et toujours plein d'humour partage avec i-D sa vision du monde, ses projets en cours et de son addiction à Ebay.

par Stuart Brumfitt
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29 Février 2016, 2:15pm

USA. Georgia. Atlanta. Autoportrait. World of Coca Cola. 2010. © Martin Parr/Magnum Photos. 

"La vie est tellement étrange. Si seulement le monde en avait conscience,'' ces mots de Martin Paar ne pourraient pas mieux refléter son oeuvre ni son habilité à déceler le bizarre autour de nous. Sa nouvelle exposition à la galerie Hepworth à Wakefield, ne déroge pas à la règle. Parti à la rencontre de la communauté agricole du Yorkshire en Angleterre, d'où son grand-père est originaire, l'artiste continue de s'immiscer dans le quotidien d'anonymes. C'est donc à l'intérieur des maisons éclairées à la bougie, dans les champs de rhubarbe (la région en est la plus grande productrice) et aux côtés de la prêtresse de la communauté, Janet Oldroyd, que Martin Parr a posé son objectif et en a tiré sa série, The Rhubarb Triangle.

Cette série autour des chapelles des années 1970 illumine les scènes de déjeuner semblables aux séquences d'un film de Chabrol, les champs du Yorkshire, sa rhubarbe verte et met en lumière l'Angleterre rurale comme jamais. Mais son travail exposé à la Hepworth Galerie dépasse ce seul corpus : ses autoportraits, sa série légendaire The Last Resort mais aussi ses portraits de la classe moyenne des années 1980 avec The Cost of Living et une vidéo on ne peut plus énigmatique, Think of England ponctuent cette rétrospective du photographe plus anglais que la reine d'Angleterre. Rencontre avec l'artiste. 

Pourquoi t'es-tu intéressé à la région de la rhubarbe ?
Le marché de la rhubarbe fluctue. Il a ses hauts et ses bas. Dans les années 1960, il a connu une chute phénoménale. Et depuis peu, il renait. Les restaurant servent de plus en plus de rhubarbe, les gens l'incorporent de plus en plus dans leurs menus. Elle connait une certaine renaissance. 

Combien de temps as-tu passé à Wakefield ?
J'y suis allé trois ou quatre fois pendant la saison de la rhubarbe, histoire de mieux saisir son évolution, sa production et sa croissance. La rhubarbe met environ six à huit semaines pour pousser.

Tu as fait la fête avec les fermiers. Comment c'était ?
Ils sont tous venus me voir, leur exemplaire du livre à la main et ils étaient tous assez fiers. J'étais content qu'ils aient pu voir le rendu final du projet. Ils m'ont traité comme un prince. Je n'aurais pas pu être mieux accueilli. 

'The Rhubarb Triangle & Other Stories: Photographies de Martin Parr à The Hepworth Wakefield. Photo © Justin Slee

Ceux que tu prends en photo sont-ils au courant du projet en cours ? De ton identité ? As-tu l'habitude de les inclure dans le cheminement de ton projet ?
Pas vraiment. Je les préviens juste au début. Et puis je leur envoie les impressions si je fais un portrait. Je viens pas avec mes gros sabots en criant "hey, je suis un putain de photographe." Je suis juste un type avec son appareil photo qui s'intéresse à ce qu'ils font. Alors je ne ressens pas le besoin de leur en dire plus, je n'y pense même pas. Il suffit d'être investi et présent. Tout le monde se fout de qui vous êtes. Ce qui importe, c'est la direction dans laquelle vous regardez.

Tu prépares également une exposition au Barbican, dans laquelle tu présentes le travail d'autres photographes. Curater, c'est un truc qui te plait ?
J'oscille toujours entre editing, scénographie et création. Enfin, bien sûr, faire de la photo reste ma priorité mais j'aime m'engager dans d'autres projets, comme au Barbican, et mettre en valeur le travail d'autres photographes que moi. Cette exposition regroupe des visions complètement différentes de l'Angleterre. 

GB. England. West Yorkshire. Wakefield. Martin Bramley. The Rhubarb Triangle. 2015. ©Martin Parr/Magnum Photos. 

Quels photographes recommanderais-tu ?
À cette exposition, on retrouvera Cartier-Bresson, Bruce Davidson, des photographes que tout le monde connaît mais aussi Okamura, du Japon. Les photographes japonais présentés sont brillants, pourtant, peu de gens estiment leur travail à leur juste valeur. Il y a aussi un Italien, Butturini, qui a fait un livre sur l'Angleterre des années 1960 dont personne ne connaît l'existence. En fait, il y a plein de photographes super et émergents, à côté d'autres plus connus.

Tu parlais de Cartier-Bresson. Il était président de l'agence Magnum. Aujourd'hui, c'est toi qui occupe ce poste.
C'est un poste à durée limitée, pas plus de trois ou quatre ans. Ce n'est pas défini. Rien à voir avec un mandat présidentiel, donc j'imagine que je ferai encore 18 mois avant de passer le flambeau à un autre.

Tout le monde sait que tu es un grand collectionneur. Quelle est ton obsession du moment ?
En ce moment je suis sur Martin Luther King. Toute l'imagerie autour de sa mort me fascine. C'est une icône, donc son influence sur le monde est immense. Pareil pour les Space Dogs. Je suis accro à eBay. Vraiment. C'est une obsession. 

Martin Parr lors du vernissage de son exposition The Rhubarb Triangle & Other Stories: Photographies de Martin Parr à The Hepworth Wakefield. Photo © Justin Slee.

Comment trouves-tu tes idées de sujet ? C'est une question de feeling ?
Je savais que la rhubarbe forcée du Yorkshire serait un sujet intéressant. Chaque sujet nécessite une phase de recherche qui varie, inévitablement en fonction du sujet à traiter. C'est comme pour vos articles finalement : certains sont toujours meilleurs que d'autres.

Tu as toujours eu un don pour nommer tes séries…
Les noms viennent comme ça, sincèrement. Sans pression aucune. The Rhubarb Triangle, c'était juste une évidence. Je ne suis pas allé chercher très loin…

Comment parviens-tu toujours à faire ressortir le bizarre d'une situation à travers tes images ?
Je ne vais pas te donner mes tricks ! I'm an English ! Nous ne nous mettons jamais en valeur. C'est sûr, rien à voir avec les américains. Il faut savoir se dévaloriser de temps en temps. C'est important. C'est votre travail à vous de mettre des mots sur mes aptitudes. Pas le mien ! 

Credits


Texte : Stuart Brumfitt
Photographies courtesy Martin Parr et The Hepworth Wakefield/hepworthwakefield.org

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