© Sophie Hemmels

« on ne cherche pas à être chelou à tout prix » – columbine

Deuxième album en deux ans pour Columbine, et une confirmation : Foda C et Lujipeka sont aussi intéressants en interview qu’ils le sont sur leur nouvel album, « Adieu bientôt ».

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sept. 27 2018, 9:21am

© Sophie Hemmels

Comme n’importe quel jeune groupe, Columbine a eu peur au moment d’entamer l’enregistrement d’Adieu bientôt, successeur du très acclamé Enfants terribles. Peur de se retrouver enfermé dans un registre limité et stéréotypé, peur d’être en quelque sorte rattrapé par sa propre mythologie, peur de cette fameuse page blanche. En manque d’inspiration, la formation rennaise l’a d’ailleurs été pendant quelques mois, s’exilant à Paris pour s’enfermer en studio. On est pourtant prêt à parier que cette période de doute n’a pas duré bien longtemps, tant Adieu bientôt déborde d’idées et même de titres : vingt au total, pour un résultat qui se rapproche encore un peu plus du format chanson et d’une esthétique foncièrement hybride. En interview, Foda et Luji ne s’en cachent pas, parlent volontiers d’un album hétérogène et chaotique, tout en précisant : « On ne cherche pas à être chelou à tout prix ».

Est-ce que vous avez ressenti de la pression pour l’enregistrement d’Adieu bientôt après l’engouement suscité par Enfants terribles ?

Foda C : On avait surtout envie de se faire plaisir personnellement. Après la tournée, on a connu une petite période de trouble, on se demandait comment on allait faire pour se réinventer et pour continuer à se faire accepter tout en évoluant.

Lujipeka : C’est aussi pour ça que l’on retrouve plus de morceaux en solo sur ce disque. On a passé beaucoup de temps ensemble, et on a sans doute ressenti le besoin de s’essayer chacun à des choses plus personnelles. Ça peut en étonner certains, mais on n’a pas de limites, on est un collectif où tout est possible et on ne se voit pas faire un seul type d’album. Là, on tient un disque long et varié à la Outkast, période Speakerboxxx/The Love Below.

J’ai été étonné de lire qu’Adieu bientôt était votre premier album. Enfants terribles n’était qu’une mixtape en fin de compte ?

Lujipeka : Tous nos projets sont des albums à part entière. Là, c’est juste une appellation commerciale, un truc de label pour vendre au mieux les disques. Nous, en revanche, on ne fait pas de différence entre nos projets.

Foda C : J’ai l’impression que c’est le truc du moment de vendre un projet comme un premier album, comme s’il fallait continuellement miser sur la nouveauté et le phénomène viral qui va avec. Ça donne aux gars des maisons de disques une barrière de sécurité, un truc qui leur permet de se défendre si l’album est mal reçu. Ce n’est pas notre vision.

Lujipeka : Une mixtape, en plus, c’est souvent un projet enregistré à l’arrache, pas mixé et bourré de trucs différents. Nous, au contraire, tous nos projets sont pensés et arrangés, même si on a évolué dans ce domaine et que nos premières productions ne sont pas au même niveau que ce que l’on peut entreprendre aujourd’hui.

C’était important pour vous de rester en indé malgré les sollicitations des majors ?

Lujipeka : On a créé VMS qu’on co-exploite avec une branche d’Universal, ce qui nous apporte un soutien en termes d’organisation pour la tournée et pour la promo. Ça nous offre aussi plus de budget pour les clips, ce qui n’est pas négligeable.

Foda C : Avant même Enfants terribles, on était en contact, mais on n’est pas dans un délire de major à tout prix. On veut garder le contrôle sur le message que l’on souhaite transmettre. Aussi, on veut que les sons sortent peu de temps après leur conception. Là, on a enregistré ce disque en début d’année, et il sort fin septembre. C’est parfait !

Le fait de bosser avec de nouveaux producteurs, comme Seezy, Ponko ou Junior à la Prod, ça n’a pas trop retardé votre processus ?

Foda C : Non, parce que ces rencontres se sont faites au fur et à mesure, on ne s’est pas senti obligé de les inviter simplement parce que ce sont les beatmakers stars du moment. D’ailleurs, on a même encouragé nos fans à nous envoyer leurs prods ces derniers temps, ce qui prouve que l’on est ouvert à tout, et surtout que l’on fait d’abord attention à l’instru avant de s’intéresser au nom du mec qui l’a composé.

Un morceau de l’album s’appelle « La gloire ou l’asile » et j’ai l’impression que ça aurait pu servir également de titre à votre disque ?

Foda C : Ça aurait pu carrément être le titre, dans le sens où Adieu bientôt est peu hétérogène, très chaotique. C’est un peu notre façon de prouver que l’on refuse d’être dans un entre-deux. Après la tournée, on s’est demandé comment on allait graille l’année prochaine et on en est arrivé à ce constat : soit on devient des reustas de ouf, soit on retourne à une vie normale. L’entre-deux, c’est une sorte d’échec quand on y pense.

Lujipeka : « La gloire ou l’asile », c’est en référence à une phrase qu’Etienne Daho a tenue dans une interview où il parlait de la gloire et du caniveau. Ça nous a plu. D’autant qu’il y a eu plein de remises en questions et d’histoires d’ego au sein du collectif ces derniers mois. On se disait : « soit on nique tout, soit on pète un câble ». On trouvait que ce titre symbolisait bien ce paradoxe entre l’envie de connaître un grand succès et le désir de conserver une vie normale.

Comme chez beaucoup de rappeurs à l’heure actuelle, vos textes contiennent toutefois une vraie mélancolie. Votre vie semble ne pas vraiment être « normale »…

Lujipeka : Le truc, c’est qu’on est issus d’une génération qui a eu des choses à gérer beaucoup trop tôt, qui voit le vice dans ce qui peut lui être proposé et qui entretient un jeu très malsain et stressant à l’image.

Foda C : Je pense que les réseaux sociaux contribuent en partie à ce mal-être au sein de notre génération. Bien sûr, on n’a rien contre Instagram ou autre, on a été révélé grâce à Internet et on est davantage sollicité sur ces médias que dans la rue. Mais on a la chance d’entretenir un rapport uniquement professionnel à ces réseaux, contrairement à plein de jeunes qui y consacrent tout leur temps. Nous, honnêtement, si on n’était pas dans le rap, on aurait beaucoup plus de distance avec tout ça.

On dirait qu’après avoir incarné des « enfants terribles », vous en êtes maintenant à un stade où vous avez peur de vieillir ?

Foda C : On a surtout peur de mal vieillir, un peu comme tous ces gens de pouvoir qui finissent inévitablement par vriller. Il suffit de regarder l’actualité pour le constater : chaque jour, on voit des mecs puissants qu’on accuse de pulsions sexuelles ou d’abus de pouvoir. Forcément, quand tu commences à avoir du succès, ça fait réfléchir. Je ne dis pas que l’on est tenté d’abuser des petites jeunes qui se jettent sur nous alors qu’elles ont dix ans de moins, mais c’est clair qu’on a peur d’abuser de certains de nos privilèges.

Lujipeka : On ne veut pas être assimilé à ce type de succès. Autant tout arrêter plutôt que devenir fou.

Vous êtes devenus responsables, en gros ?

Lujipeka : Il faut accepter le fait que beaucoup de gens nous écoutent et peuvent donc être influencés par nos paroles. Qu’on le veuille ou non, on peut avoir à jouer ce rôle de grand frère. Donc autant tirer les gens vers le haut et ne pas toujours être dans un délire trop violent ou misogyne.

Ça veut dire que vous regrettez certains de vos anciens textes ?

Lujipeka : Non, du tout. C’est pas parce qu’on est connu qu’on change de message, c’est juste que l’on a une autre vision de vie et qu’on veut que nos textes soient moins gratuits, qu’ils contiennent moins de gros mots. Parfois, tout un morceau peut tomber dans le pathos à cause d’une simple insulte, autant éviter ça. En revanche, on raconte toujours des histoires trashs, sauf qu’elles peuvent désormais être écoutées en famille.

Justement, l’album est finalement très pop, très chanté. C’est dans l’idée de toucher le plus de gens possible, de composer des tubes ?

Lujipeka : On a toujours voulu chanter, donc ça se fait très naturellement selon les différentes instru. Ça n’a rien d’une démarche commerciale. Pour tout dire, avant d’entamer un morceau, j’ai plus souvent en tête un air de chanson ou un flow mélodique qu’une envie de rap brut.

Foda C : Pareil : j’ai remarqué ces derniers temps que, lorsque j’adopte une attitude plus sauvage et rageuse, je suis moins satisfait de mon travail. Ça doit venir du fait que l’on écoute plus de rap chanté que de rap brut, finalement.

En tant que Rennais, vous vous sentiez obligés de faire un clin d’œil à Daho sur « Puzzle » ?

Lujipeka : C’est un bel hommage, mais c’est un peu un hasard. En fait, ça nous amusait beaucoup de sampler un de ses titres récents, « Les flocons de l’été », et pas un de ses tubes connus de tous. Mais ça aurait pu être n’importe quel autre artiste, finalement. En revanche, le fait que l’on soit rennais a peut-être joué un rôle dans le fait que Daho ait accepté de nous livrer ce sample.

Il y a également deux-trois références à Renaud sur le disque. C’est une vraie influence ?

Lujipeka : C’est sans doute le chanteur que j’ai le plus écouté étant gamin. C’était mon chanteur préféré, je me levais en chantant certaines de ses chansons et ma mère m’en parle encore aujourd’hui… Et puis, c’est un des premiers rappeurs français quand on y pense.

Foda C : Comme beaucoup de MC’s, on fait surtout pas mal de références à des artistes qu’on n’écoute plus forcément. C’est un peu comme si leurs chansons étaient des souvenirs ancrés dans nos têtes et notre imaginaire.

Vous aimeriez que Columbine devienne une figure aussi populaire que Daho ou Renaud au sein du paysage musical français ? Ou c’est quelque chose qui vous fait peur ?

Lujipeka : L’attitude de Renaud est un peu plus foireuse aujourd’hui, mais ce sont des artistes qui n’ont pas niqué leur éthique et qui n’ont pas trop vrillé. Daho, par exemple, garde une vibe très cool à l’heure actuelle, ça donne forcément envie de connaître une aussi longue carrière.

Foda C : En vrai, j’imagine qu’il y a pas mal de contraintes malgré tout. Quand tu fais trop de Zénith, que tu enchaînes les interviews et que tu es une figure reconnue de tous dans la rue, tu ne dois jamais voir le jour. C’est forcément pesant, et on ne souhaite pas cette vie-là. Par contre, c’est sûr que l’on mise sur le long terme. Faire un gros braquage et disparaître, ce n’est pas notre but.

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