neneh cherry est l'icône de notre génération (depuis 1988)

Du Buffalo Style à son engagement politique aujourd'hui, Neneh a encore tellement de choses à nous apprendre.

par Micha Barban Dangerfield
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24 Octobre 2018, 2:35pm

1988. Le titre «Buffalo Stance » colonise les ondes londoniennes et survole l’Europe d’est en ouest. Les auditeurs, puis les spectateurs de MTV, comprennent très vite qu’il se joue un moment charnière : ce nouveau son, à l’intersection de tout, surgit dans le paysage musical comme la feuille de route de tout ce qui adviendra par la suite. Le titre est porté par une voix éraflée à la surface, brûlante à l’intérieur, celle d’une certaine Neneh. Neneh Cherry, un nom joyeux qui augure du génie. Sourire épinglé aux oreilles, chouchou dans les cheveux et dollars au cou, Neneh récite sur fond vert la profession de style d’une génération qu’elle rendra éternelle. Cette génération porte un nom : « Buffalo ». Elle est menée par une joyeuse bande londonienne comprenant le styliste visionnaire Ray Petri, le musicien (et futur mari de Neneh) Cameron McVey, les photographes Jamie Morgan et Mark Lebon ou encore le créateur Judy Blame – à qui i-D doit toute une partie de son histoire. Cette famille a inventé l’attitude de notre futur : avec elle, à partir de 1984, la rue s’empare des podiums, la mode s’installe dans la rue, les Rude Boys s’immiscent dans le sillon creusé par les punks, les cowboys de l’Americana écoutent du Dub sur des gros murs de son, les garçons portent des jupes, les filles la culotte, et les hiérarchies permutent sous le poids de cette nouvelle contre-culture transfuge – et trans-tout.

Forcément, quand Neneh Cherry revient trente ans plus tard avec un cinquième album en poche, on ne peut se refuser un tel shot historique. Aujourd’hui, elle a 54 ans et son sourire est inchangé. Sa beauté aussi. Les quelques rides au coin de ses yeux la rendent encore plus forte. Nous sommes en 2018 et Neneh tient toujours sa place d’icône comme une reine; une reine d’humilité, de poésie et de compassion. À la lumière de ce nouvel album, son opus précédent, Blank Project, sorti en 2014 apparait désormais comme le coup de semonce - un prologue nébuleux, difficile à canaliser. Dans Broken Politcs, Neneh Cherry semble davantage posée et réfléchie, nul regard dans le rétro, elle parvient à reformuler l’esprit Buffalo sans le sacrifier ni le sanctifier. Et ce n’est pas un hasard si l’album s’ouvre sur le titre « Fallen Leafs » : Neneh embrasse l’automne de sa vie mais ne succombe pas au poids des feuilles mortes. Elle préfère s'emparer d’autres sentiments, un mélange de colère engagée et de confiance assumée. Le tout déroulé sur les basses profondes de Four Tet, les arrangements de Camron McVey, les ressacs dissonants si caractéristiques du trip-hop de 3D (Massive Attack), qui l’escortent sur les douze titres de l’album.

i-D a rencontré Neneh Cherry, un dernier jour d’été, juste avant que l’automne ne s’étale à Paris. Une interview menée dans le creux d’un canapé en cuir, thé à la main, entre Poissons.

i-D Cover 1992 Think Positive

Ton morceau Buffalo Stance fait partie des sons sur lesquels j’ai grandi, qui me rassurent par leur familiarité.
Tu m’en vois ravie ! C’est incroyable comme certains morceau « feel like home ». C’est une sensation physique, c'est comme ça que tu marches, c'est qui tu es. Certains sons procurent instantanément un sentiment de sécurité. C'est intéressant, la relation que nous pouvons avoir avec la musique. C'est vraiment une part « physique » de toi.

Je pense que c'est toute la magie de la chose, ça reste en toi, quelque part.
Absolument, tes cellules le gardent en mémoire, c'est vraiment profond. C'est ce que je ressens avec la musique que j'ai écouté en grandissant, la musique que faisait ma famille. Elle est en moi, elle est ce dont je suis faite. Parfois, quand j'écoute du jazz, il m'arrive même de vouloir aller me coucher, parce que quand j'étais petite, c'était la musique sur laquelle je m'endormais dans les bras de ma mère. C'est un peu un refuge.

Parlons de ton nouvel album Broken Politics, c’est un album plein de soul, une sorte de douce révolte. Pourquoi as-tu eu l’envie de composer dans un registre plus soul que ton album précédent Blank Project ?
Je crois que j'ai atteint un point de ma vie où je me suis dit que je le méritais. Je crois que maintenant, il est simplement temps d'être. J'ai passé un moment incroyable à travailler sur Blank Project, avec Tom et Ben Page. Il y avait cette puissance, dans le dernier album, qui est plus électronique, c'était un peu comme être dans un gros moteur, et ça m'a transportée et permis d'effectuer un voyage intéressant. Cette fois-ci, je ne me sentais pas d'être transportée. Je voulais garder les pieds sur terre. C'est intéressant car ces dernières années furent un peu étranges, pour moi, et c'est peu de le dire. J'ai traversé une période réflective assez étrange. Je me suis demandé où j'en étais dans ma vie maintenant que je suis ménopausée alors que j'ai eu mes règles dès mes onze ans. Ça a été un tournant énorme. Je savais que ça arriverait un jour, mais je ne savais pas exactement comment ça se passerait, ce que je ressentirais. J'ai presque honte de dire que je n'avais aucune idée de ce qui se passerait physiquement.

En tout cas, j'étais face à cette étrange dualité. D'un côté, quand le dernier album est sorti, j'allais avoir 50 ans, et je trouvais ça plutôt cool. Puis peu de temps après, je me suis sentie perdue. J'étais très mal à l'aise. C'est comme un redémarrage, parce qu'au moment où ces choses m'arrivaient physiquement, certains aspects de ma vie ont changé. Mes enfants ont commencé à quitter la maison, et je me suis dit : « super, maintenant je peux me concentrer sur moi, je peux faire ce que je veux, aller où je veux ! » En fait, c'est plus dur que ça. Je me suis très vite sentie complètement vide, comme si je n'avais aucun but. J'ai toujours été cette femme qui, d'un côté, trouvait ça complètement naturel d'avoir un bébé à 18 ans et je crois que j'ai vraiment fait de mon mieux. En même temps, je sortais, je faisais de la musique, et bien que ma famille ait été centrale, j'arrivais à jongler entre toutes ces vies. Alors me retrouver tout d'un coup dans cette zone si calme a été une expérience vraiment étrange. J'ai eu des voyages intérieurs très particuliers.

Composer Broken Politics t’a aidée ?
J’ai voulu retrouver mon centre, et j'imagine que Broken Politics m’a aidé à le faire oui. Ça a été une expérience puissante car j’ai ressenti ce même sentiment dont on parlait plus tôt : le sentiment de rentrer à la maison. L’écriture, les sons composés et l’enregistrement avec Cameron… Je me suis dit « Waouh ! Je connais ce sentiment. » C’est intervenu à un moment de ma vie où je me sentais bancale. D'un point de vue sonore, Cameron a réussi à rassembler des bouts d'inspiration, des morceaux de choses esquissées dans le passé qu’il projetait dans le futur. C'était très profond. Une partie de la création de l'album est aussi devenue un chemin vers l'acceptation de soi. Et ce qui est génial, c'est que l'album est vraiment bien. Même s’il est composé de moments étranges : il est cool, à l’image de la vie. Depuis sa création, je me sens bien moins fragmentée. Il m’a permis de boucler la boucle. Et puis de réaffirmer la relation créative que j’entretiens avec Cameron depuis mes tout débuts. Comme un flashback, nous étions assis côte à côte, tout près l’un de l’autre, on communiquait par télépathie.

À quels échecs politiques se réfère le titre de ton album ?
L’album est une réponse à notre monde. À tout ce que l'on vit de plus beau et de plus tragique aujourd’hui. Et je pense que si le dernier projet, Blank Project, traitait pas mal de mes états d’âme perso, il ne se présentait pas pour autant comme le journal intime de ma folie. Il est l’écrin de mes flux de conscience, il est intense dans l’inconstance qu’il présente. Pour ce nouvel album, je voulais produire quelque chose de plus réfléchi, digérer tout ce qui m’a marquée en tant qu’individu participant à une entité collective ces dernières années. Je suis de nature inquiète donc j’ai voulu avancer des idées avec prudence. Il ne suffit pas d’écrire sur un sujet, il faut rentrer pleinement dedans, aboutir une pensée, s’inscrire dans l’histoire. La crise des migrants a forcé chez moi une certaine rigueur réflexive. C’est très compliqué de se retrouver face à son écran de télé, de voir des enfants se noyer et de ne pas se projeter. On se dit forcément « Mon dieu, mais ça pourrait être mon bébé ! » Mais tout le monde ne montre pas la même empathie. Il faut partir du principe que ce sont des gens comme nous pour pouvoir s’identifier.

Ton album est très politique mais tu sembles vouloir aborder ces sujets avec prudence...
Quand j’en parle ou que j’écris sur le sujet, je ne veux pas réduire l'expérience de qui que ce soit. Ça peut franchement craindre à mort d'être assis là, dans sa cuisine et d'essayer d'écrire sur ces choses-là. C’est une position délicate, l’équilibre est fragile, et lorsque j’évoque ces histoires je veux la manière la plus respectueuse possible. Je ne veux prendre la parole à personne donc je décris ce qui se passe en moi quand je me retrouve face à l’horreur de ces images.

Peut-être que la musique est un moyen de rendre ces histoires audibles.
Oui, et c'est aussi un espace naturel où l’on peut libérer son énergie, sa douleur... Je pense qu’il est important que les albums qu’on publie ne soient pas de simples bribes de style d’une certaine époque, il faut qu’ils soient témoins. Qu’ils saisissent des enjeux. Un « ici et maintenant ». Et ça ne veut pas du tout dire qu’on les condamne à l’éphémère. Tu peux choper l’intemporel dans l’instant. Et si les gens continuent à écouter ton album après l’instant qu’il commente, ça veut dire que tu tiens le bon bout !

Tu es partie passer un moment dans la jungle de Calais. Comment ça s’est passé ?
Je n'y ai été que pour une courte visite. C'est dur de trouver les mots pour décrire ce que j'ai ressenti.

Pourquoi as-tu ressenti le besoin d'y aller?
J'avais besoin de faire quelque chose. J'ai passé trois jours à couper des légumes dans la cuisine d'une communauté de réfugiés qu’une amie a établie dans un entrepôt. Elle est tenue par des volontaires. Moi j'étais juste là, j'aidais dans la cuisine, comme d'autres gens. Mais ça m'a fait beaucoup de bien de faire quelque chose, même si ce n'est pas grand chose. La cuisine parvenait à donner un repas chaud à plus de 1000 personnes par jour. Le dernier jour, je l’ai accompagnée les volontaires pour aller servir à manger dans la Jungle. Il fallait que je me rende compte par moi-même. C'était dur. J’étais triste, en colère mais aussi hyper touchée par la dignité et l’humanité des gens qui vivaient là-bas. J’étais stupéfaite par la capacité des gens à rester aussi gracieux, bons et attentifs dans des conditions de vie aussi déplorable. J’ai aussi vu des regards perdus : il faisait froid, il pleuvait, il y avait du vent… C'était hyper dur. Ces gens sont victimes des crimes de leurs pays et des nôtres aussi. Et où sont-ils maintenant? Où sont-ils allés? Personne n'ose poser la question, alors qu'il y avait des milliers de personnes là-bas. On est censé se sentir mieux en les effaçant de nos mémoires comme s'ils n'avaient jamais existé, comme si rien ne s'était passé? J'ai beaucoup de mal à en parler, et je pense que c'est aussi pour cela que j'ai besoin de chanter, parce qu'il est parfois impossible de faire des phrases, le simple langage ne suffit plus.

Tu as toujours été un animal politique ?
Je suis assez réticente à me dire « activiste » mais je pense être une personne assez sensible. Je suis Poissons c’est pour dire… Je me suis toujours sentie affectée par l’insensibilité des gens, l’incapacité emphatique de certains, et très consciente des sentiments des autres. Je n’ai jamais pu me résoudre à la réalité de notre monde. J’ai toujours ressenti le besoin, parfois illusoire, de changer les choses. Aujourd’hui, beaucoup de gens adhèrent à une voie « comateuse », un état blasé et un peu nihiliste selon lequel on ne pourra « jamais rien y faire ». J’ai du mal à entendre les gens dire des trucs comme « ça ne sert à rien de se bouger, plus personne regarde » ou « même si je vote, rien ne changera ». Je crois encore dans la force du collectif. Du toi + moi + eux.

Dans le morceau "Synchronised Devotion", tu évoques le sentiment de communion, l'état d'abandon et l'hyper conscience de l’autre qui caractérisent le dancefloor...
Je pense que les sentiments de communion et de clarté les plus forts que j'aie jamais ressenti, c’était en boite. Tu entends un morceau, et soudain, tu te retrouves avec tout le monde, c'est super fort ! C'est important, on ne peut pas saper ça. C'est aussi une façon très primaire et très « vraie » de communiquer entre humain à travers le rythme et le son. Être humain, c’est être politique. Faire la fête c’est politique aussi, qu’on le veuille ou non. Le syndrome du « big man » du politique tue le pouvoir du peuple mais il reste des moyens et des espaces pour qu’il se reconstitue. Et je trouve qu’aujourd’hui, un sentiment collectif se recréer, en dehors des sentiers battus. Ne serait-ce qu’en musique, la façon dont les musiciens se regroupent de plus en plus au sein de collectifs est pour moi significative. C’est une entraide moderne. Un nouveau vivre ensemble créatif.

Tu penses que le format du one-man show a fait son temps ?
Je pense qu’il n’a jamais vraiment existé. Tu as toujours besoin de t’entourer de gens pour créer. Le mythe du créateur tout puissant est un leurre. Composer à plusieurs ne veut pas nécessairement dire qu’individuellement les artistes perdent de leur importance, par contre il faut nécessairement gérer son ego, le ranger pour accomplir de plus grandes choses.

Quel regard portes-tu sur les nouvelles générations et leur rapport au collectif justement ?
Je pense que beaucoup de merveilleux dialogues ont lieu, j'aime la façon dont les jeunes, dont mes amis plus jeunes, pensent à plusieurs, débattent et font preuve d’empathie. Je vois la lumière. Je suis vraiment enthousiaste, parce que je pense que nous abordons une époque qui s'annonce très intéressante. Je crois qu’il sera de plus en plus possible de prendre confiance en soi, de ne pas se sentir écrasé par une norme médiane qui ne correspond qu’à une minorité de gens, de pouvoir défendre une parole libérée et sincère.. Je pense qu’à grande échelle, tout peut basculer ainsi. Et c’est justement parce qu’on se trouve dans une période très sombre, que notre humanité est mise à rude épreuve, que ce qui suit risque d’être formidable.

En parlant de générations, as-tu le sentiment de les avoir traversées ? Aujourd’hui, des gens bien plus jeunes que toi t'écoutent et te font confiance. C’est quelque chose dont tu as conscience ?
Oui, et c'est la plus belle chose qu'on puisse me dire. Parce que je pense que j'essaie d'honorer mon âge, je ne le renie pas. On parle en ce moment beaucoup de racisme de sexisme mais on vit aussi dans un monde jeuniste hyper excluant. Je m’en suis rendu compte même si je ne me sens pas forcément victime de cette discrimination. Je me sens en phase sans avoir à renoncer à mon expérience ou sans avoir à changer d’attitude lorsque je suis entourée de gens plus jeunes que moi. Et ça c’est génial, quand tu peux rester toi-même, sans crainte… Tu vois, je communique beaucoup avec les amis de ma fille et j’ai toujours des échanges hyper intéressants avec eux. J’apprends encore plein de trucs. C’est un privilège en soi. Je mixe aussi souvent avec mon ami Hakim, il a 26 ans et on se montre plein de choses.

Je pense aussi que tu as réussi à toucher cette génération avant même qu’elle existe ! Le mouvement Buffalo est la matrice de tout ce que l’on vit aujourd’hui en mode, en musique, en art. Tu ne penses pas ?
À l’époque, nous n’en avions aucune idée. C’était hyper inconscient. Ça relever de la logique en fait. Il nous fallait un style à l’image de notre créativité à tous. Ray Petri a su définir le style Buffalo et fédérer toute une famille créative. Il y avait Judy Blame, Mark Lebon… Nous nous inspirions de Buffalo, de la rue, du hip-hop, du street-wear. Une esthétique qu’on mettait au service de la musique et vice versa. Quand on me proposait de poser pour un magazine ou pour une couverture d’album, je voulais à tout prix éviter l’écueil de la jeune chanteuse étendue sur un canapé en négligé. Si je devais porter une nuisette en soie c’était avec une énorme paire de boots, tu vois ?

En parlant d'image, l'artwork de ton album a été réalisé par Wolfgang Tillmans qui est lui aussi est très engagé. Comment c'était de travailler avec lui ?
C'était vraiment cool. Je devais travailler étroitement avec Judy Blame sur l’album, mon ami de toujours. Il est tombé très malade. Il est mort en février 2016. Nous nous connaissions depuis trente ans. C’était très compliqué de confier l’image de l’album à quelqu’un d’autre. Puis Joachim, de mon label Smalltown Supersound, s'est mis à parler de Wolfgang, et on s'est dit que ça pourrait vraiment être une bonne idée, donc Cameron et moi lui avons écrit, et il a accepté. J'ai eu l'impression d'avoir la bénédiction de Judy. Nous n'avions qu'une journée, il est venu seul, avec son petit sac, son appareil. C’était évident.

Que voudrais-tu que les gens retiennent de cet album ?
J'aimerais savoir ce qu'ils en pensent après l'avoir écouté. Je pense que s'ils peuvent l'écouter, c'est déjà un bon début. Le maximum que je puisse demander, c'est que les gens l'écoutent et, qui sait, l'écoutent à nouveau, et qu'ils tirent leur propre conclusion. Le titre est une piste de lecture. La musique, parle d’elle-même. C’est elle qui dit l’histoire.

Quel conseil voudrais-tu donner à ceux qui te lisent là tout de suite ?
Je pense qu'il faut avoir du coeur. Je veux dire, avoir vraiment du coeur. Être un bon soldat avec beaucoup de coeur.

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