si vous craignez la fin du monde, écoutez le nouvel album de mount kimbie

On les a un peu trop placardés "pionniers du post-dubstep", alors le duo anglais nous revient avec un beau troisième album qui se place sous un autre soleil. Interview.

par Antoine Mbemba
|
08 Septembre 2017, 9:40am

En musique aujourd'hui, les styles n'existent plus ou presque. Les albums s'ouvrent comme des surprises et on ne s'effraie pas de voir notre coup de cœur rap de 2015 s'essayer à la house en 2017. Et c'est tant mieux. Mais cela amène à se poser la question : qu'est-ce qui fait le sang d'une œuvre musicale ? Qu'est-ce qui bâti une identité sonore si le style est éparse. Mount Kimbie a tenté de répondre à la question.

Tout est dans le titre du nouvel album de Dominic Maker et Kai Campos : Love What Survives. « Aimez ce qui survit ». Un mantra qui se décline aux artistes, aux auditeurs, au monde finalement : quand les choses bougent autour de vous, quand le monde remue et que votre terre se retourne, regardez autour de vous et prenez soin de ce qui survit. Bouger, Mount Kimbie n'a pas arrêté depuis son premier album, Crooks & Lovers (2010), traversée minimaliste aux tréfonds du post-dubstep, genre dont l'histoire récente de la musique anglaise a fait d'eux les pionniers. Une étiquette journalistique qui leur colle à la nuque mais que le duo aime tordre et raboter.

Bien sûr, Mount Kimbie ne change pas tout avec ce nouvel album, et en cherchant bien, on y retrouve les échos des débuts du duo. Se réinventer ce n'est pas non plus se trahir ou s'effacer. Mais le groupe suit la trajectoire d'ouverture entamée par leur deuxième album, Cold Spring Fault Less Youth. À sa sortie, en 2013, dans une interview donnée au Guardian, Dominic Maker s'agaçait de certaines critiques un peu grisées par les élans jazz, vocaux et indie de certaines pistes. « La critique qui me saoule le plus c'est : ''Oh merde, ça y est vous faites du Coldplay ?'' Déjà, rien à voir, et puis c'est pas comme si on s'asseyait dans le studio en se disant : allez, on change. » « Mais bon, on s'en fout, continuait Kai. Quand on aura trente ans, on fera sûrement du U2 ! »

Cette fois-ci, le changement s'habille en featurings. On retrouve les amis du duo comme James Blake et King Krule (qu'on n'avait pas entendu sous ce pseudo depuis très, très longtemps) et d'autres collaborations plus colorées, surprenantes mais réussis avec Micachu et Andrea Balency. Finalement, Dom et Kai auraient pu la jouer tranquille, contenter un public dubstep ou faire « du Coldplay ». Ils n'ont fait ni l'un ni l'autre et le résultat est d'une beauté rare. C'est sûrement ça qui leur survivra.

Pourquoi vous faites de la musique ? Est-ce que c'est la même chose qui vous a poussé à faire le premier album, le deuxième, celui-ci ?
Kai : Oui. Et c'est tout l'esprit du titre de l'album, Love What Survives. Ça peut devenir déroutant, c'est vrai. Quand tu l'as fait une fois, deux fois, tu finis par te demander "pourquoi continuer à le faire ?" En vieillissant, tu changes, et les choses changent autour de toi, ça t'amène à te demander comment évolue le sens de ton art. Ce que ça veut dire de continuer, de continuer à essayer des choses. C'est ça le titre de l'album, c'est une référence à ce qu'il reste quand tout change autour de toi. Ce qui survit, ce qui te pousse à continuer à proposer quelque chose au monde.

La musique c'est une envie, un besoin, la seule chose que vous pouvez faire ?
Kai : C'est la seule chose qu'on veut faire. On s'est arrêté pendant un bon moment. Mais rapidement, on a commencé à ressentir cette sorte d'insatisfaction silencieuse, insidieuse. On n'a pas saisi tout de suite d'où ça venait, mais on a fini par comprendre que c'était parce qu'on ne sortait plus rien, parce qu'on ne créait plus suffisamment. Parce qu'on ne partageait plus avec les gens. On a su que c'était le moment de s'y remettre.

Et du coup, pourquoi quatre ans entre le dernier album et celui-ci ?
Kai : Parce qu'on ne sait pas toujours ce qu'on veut faire, on tâtonne. Après le dernier album et la tournée qui a suivi, on a été un peu dépassés par le fait d'être un groupe précis, identifiable, qui répond de cette même identité tous les jours. Ça peut devenir trop lourd. Après la tournée, on a voulu incarner quelque chose hors du groupe, passer du temps à penser à ce qu'on voulait faire. Donc on s'est pris du temps pour nous. Le problème, avec ça, c'est qu'il faut aussi du temps pour se remettre dans le bain, retrouver ses marques. C'était un processus assez long. Quand on s'est remis au travail, on a eu beaucoup de doutes sur ce qu'on voulait faire.

Finalement, quatre ans, dans la vie ce n'est pas grand-chose. Mais dans la musique, c'est beaucoup. Comment vous gérez les attentes qui se sont construites sur cette période ?
Kai : Pour ce qui est du label ou de notre management, ils ont été très sympas, très compréhensifs, ils n'ont jamais joué le jeu des attentes justement. Pour ce qui est des fans... J'ai du mal à penser à notre base de fans, parce que je ne la connais pas vraiment. Mais le plus grand respect que tu peux montrer aux gens qui t'écoutent c'est de sortir quelque chose auquel tu crois, peu importe le temps que ça prend. De croire en ce que tu fais, et ne pas simplement écouler et faire vivre une marque, un nom.

Il y a beaucoup de collaborations sur cet album, beaucoup plus que sur les autres, presque un son sur deux. C'était voulu ?
Kai : Ce n'était pas vraiment prévu, non. On avait même prévu d'en avoir beaucoup moins, voire aucun. Mais, inconsciemment peut-être, on a écrit des sons avec des espaces très différents d'avant. Dans le passé, on aurait rempli ces espaces avec d'autres instrumentations, mais cette fois-ci, on voulait des sons plus dépouillés, plus directs. Une ligne plus claire du début à la fin, une énergie plus constante qu'avant. Et il se trouvait que ces espaces à remplir se prêtaient plus à du vocal, la plupart du temps. On a fait écouter ça aux gens avec qui on partage de la musique régulièrement, on leur a demandé ce qu'ils en pensaient. Ce n'était pas vraiment une collaboration, on ne la pas ressenti comme ça sur le moment. On a juste demandé à des potes s'ils voulaient poser leur voix sur une track finie.

King Krule fait partie de ces collaborations. On ne l'avait pas entendu sous "King Krule" depuis très longtemps. Comment ça s'est fait ?
Dominic : On suit ce qu'il fait depuis très longtemps. C'est Kai qui me l'a fait connaître, à l'époque de "Out Getting Ribs", quand il s'appelait encore Zoo Kid. On était en tournée américaine à ce moment-là, on sillonnait les routes de Floride en écoutant ce son en boucle. On s'est dit que ce serait cool de faire un truc avec lui. On avait aucune idée de sa situation, on ne savait pas ce qu'il faisait, s'il était dispo ou même s'il bossait avec d'autres personnes. Mais il avait entendu parler de Mount Kimbie, il aimait bien ce qu'on faisait, et c'est comme ça que la collaboration s'est faite pour le dernier album. Travailler avec lui a été une super expérience... Il est monté plusieurs fois sur scène avec nous pour jouer "You Took Your Time". C'était différent pour nous, d'avoir quelqu'un d'autre que nous comme centre d'attention en concert. C'était plaisant. On a voulu renouveler l'expérience pour celui-ci. On a toujours suivi ce qu'il faisait de près et lui aussi. C'est jamais facile de rentrer en contact avec lui, mais ça vaut toujours le coup.

Les collaborations sont quasi exclusivement anglaises, londoniennes, à l'exception d'Andrea Balency.
Dominic : Je pense que c'est bien de bosser avec des gens sur Londres, on sait qu'on peut être présents au moment où ils enregistrent. Mais la géographie est assez aléatoire, l'important c'est que tous ces gens ont quelque chose en commun pour nous : ils ne cessent d'essayer de nouvelles choses. Ils sont ouverts. On voulait d'autres personnes sur cet album qui puissent nous pousser vers d'autres choses. Créer une interaction et prendre le meilleur des uns et le meilleur des autres.

En quatre ans, vous avez suivi ce qu'il se passait dans la musique, en Angleterre et ailleurs ?
Kai : On a eu plusieurs étapes à ce niveau-là. Moi je ne suis jamais totalement à jour, je suis toujours 6 mois en retard en termes de sorties musicales. Par exemple je n'écoute l'album de Frank Ocean que maintenant.

Bon, maintenant que vous avez 30 ans, vous faites du U2, comme vous l'aviez prévu ?
Kai : Ouais, carrément. Regarde, cet album sonne totalement comme les premiers U2 (rires).
Dominic : J'avais pas vu ça comme ça, tiens...!
Kai : Plus sérieusement, ça va, 30 ans ça fait pas mal. La plupart des gens passent par des phases similaires en vieillissant, des expériences similaires. Pour l'instant j'ai juste passé mes 30 à essayer de comprendre ce qu'il s'était passé de mes 25 ans à aujourd'hui. Mais c'est intéressant de sortir un album à ce moment-là. On n'a pas la même attitude qu'à l'époque. Je me sens moins anxieux qu'avant, en tout cas.
Dominic : Tu penses que tu as gagné en sagesse ?
Kai : Je suis plus sage, c'est exactement ça.

Vous vous écoutez ?
Kai : Si on s'écoute ? Non !
Dominic : En tout cas ça fait très longtemps qu'on ne s'est pas écoutés. Ce n'est pas forcément agréable.
Kai : On écoute tellement ce qu'on fait pendant qu'on le fait. Je crois qu'on perd quelque chose pendant le processus créatif. Dès que tu finis un album, tu perds quelque chose. Quelque chose que tu peux par contre retrouver quand tu montes sur scène. Ça te permet de le réentendre comme si c'était la première fois. Mais c'est un sentiment bizarre, de se réécouter. C'est toi qui as mixé le son, qui a tout bâti de A à Z, alors tu n'as aucune surprise, tu sais ce qui va se passer à chaque seconde. Mais c'est aussi ça qui nous pousse à faire de nouveaux sons. Pour retrouver ce sentiment.
Dominic : On réécoute parfois les sons les plus anciens, sur YouTube, si on a besoin d'un petit rappel, de se souvenir comment on sonnait à l'époque.

Comment vos lives ont évolué depuis les débuts ?
Dominic : À la base on montait sur scène avec James, qui prenait un peu le rôle de chanteur du groupe. Puis on a été que tous les deux, on a fait ça pendant très longtemps. Puis on a eu un batteur, un ami, on a fait ça pendant très longtemps aussi. Et maintenant... Au fil du temps on a réussi à se retrouver à quatre sur scène. Il fallait qu'on passe par toutes ces combinaisons pour en arriver là, au set-up qu'on voulait pour représenter au mieux notre musique.
Kai : Mais finalement on compose un groupe assez traditionnel, sur scène, quand tu regardes bien. On essaye de faire plus simple en s'entourant : de faire moins de choses nous-mêmes, mais de les faire mieux. C'est ce qui nous permet de nous garder un peu d'énergie et de mieux la rediriger, l'exprimer.
Dominic : On se soucie moins de comment jouer nos sons, techniquement parlant, et on a plus le temps de mettre l'accent et de transcender les moments du live qui doivent l'être.

Vous pensez au live quand vous produisez vos sons ?
Dominic : Un tout petit peu, ça vient assez naturellement. Mais j'aime bien aussi ce travail de recherche, d'adaptation, quand on se creuse la tête pour savoir comment transposer un son studio sur une scène. On en parlait hier, en dinant tous les deux. On se demandait comment on allait amener à la scène certains de nos nouveaux sons. Qui va jouer quoi ? Comment ? C'est un travail assez ludique, qu'on perd si on pense au live dès les premiers jours d'enregistrement.
Kai : Quand on écrit les sons, on ne pense pas à l'aspect pratique des choses. Ça vient après. Mais oui, ça vient naturellement, parce qu'on répète, qu'on voit petit à petit qui fait quoi, qui se sent plus à l'aise sur telle machine pour tel son, etc. Et puis le fait qu'on ait quelques années de scène derrière nous fait qu'il y a des ententes et des schémas de live qui s'inscrivent implicitement dès la phase d'écriture.

On décrit souvent votre musique comme du Post-Dubstep, et vous comme étant parmi les précurseurs de ce genre. C'est un terme qui vous semble encore pertinent, vous concernant ?
Kai : Je pense qu'on s'est graduellement écarté de ça au fil du temps, avec le dernier album, et encore plus avec celui-ci, qui n'a selon moi rien à voir avec du post-dubstep. Quand on a commencé, le dubstep était un genre très particulier, mais très ouvert et très large, englobant. Il y avait beaucoup de gens autour de nous à l'époque qui s'exprimaient musicalement dans le sillage de cette bulle créative qu'était le dubstep. Mais le dubstep aujourd'hui ne se traduit pas de la même façon, ce n'est plus du tout la même musique. Le mot lui-même n'a plus du tout le même sens aujourd'hui. Si tu écoutes nos premiers sons, que tu leur colles l'étiquette post-dubstep, ça ne fera pas sens du tout pour une jeune personne, qui ne connaît que la version actuelle du dubstep. Pour elle ce sera une référence très bizarre. Je pense que le terme s'est invalidé tout seul, du coup.

L'Angleterre a essuyé quelques derniers mois difficiles. En France, quand on a été mis face à l'horreur du terrorisme on s'est rendu compte que la musique, la fête pouvait être un remède temporaire à la peur. Comment vous vous positionnez aujourd'hui par rapport à ça ?
Kai : Parfois quand on voit ce qui se passe, on se dit qu'on fait un boulot un peu inutile. Parfois on se demande ce qu'on est entrain de foutre. On ne se dit pas non plus qu'on devrait obligatoirement faire du social ou quoi, mais c'est quand même un job bizarre à faire parfois. On n'a l'impression de ne pas apporter grand-chose. Mais malgré ce qui se passe au Royaume-Uni, malgré toutes les difficultés, ce qui me rend confiant c'est qu'il y a de plus en plus de gens qui donnent de l'importance à ça, ce qu'on fait, à la création. Même si elle est petite. Si tu as l'opportunité de faire un boulot ou tu peux t'exprimer, être toi-même, c'est déjà beaucoup, et c'est un message en soi, qu'il faut faire passer d'autant plus fort en ce moment. Quand je pense à d'autres artistes qui m'ont libéré, qui m'ont donné la "permission" de faire des choses. Et je me dis qu'on pourrait peut-être faire ça pour d'autres un jour, alors ça vaut le coup.

Qu'est-ce qu'on peut vous souhaiter l'année, les années à venir ?
Kai : Pour l'année prochaine, beaucoup de concerts. On va essayer de trouver la formule pour faire beaucoup de concerts et écrire notre musique en même temps. Et avec un peu de chance et d'organisation, on sortira un nouvel album dans deux ans ! On n'a pas envie de laisser passer quatre ans entre celui-ci et le prochain, cette fois.