avec baroness, l'érotisme appartient aussi aux femmes

Matthew Holroyd et Ché Zara Blomfield nous parlent de leur nouvelle publication, le plus beau magazine érotique du moment ; un hommage moderne et passionné à la sexualité féminine.

par Lynette Nylander
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05 Août 2016, 8:45am

Art by Penny Slinger

Lassée des publications érotiques dominées par une hétérosexualité masculine, la talentueuse équipe derrière Baron a dévié le propos du côté du regard féminin ; la manière dont il est sexuellement représenté et ce que les femmes ont véritablement envie de voir. Pour analyser ça, elle a fait appel à de nombreux talents. Les contributeurs d'i-D Harley Weir, Eloise Parry et Penny Singler figurent d'ailleurs dans cette nouvelle publication, Baroness, un hommage sexy et stylisé au désir féminin, et certainement le plus beau magazine érotique du moment. Pour en savoir un peu plus, on a assis les fondateurs du magazine, Matthew Holroyd et Ché Zara Blomfield, pour discuter de leur approche personnelle, non-conventionnelle et révolutionnaire de la sexualité féminine. 

Art Colette Laboratoire Lumiere

Qu'est-ce qui manquait aux magazines en général et que vous avez voulu intégrer à Baroness ?
MH : Je pense rarement aux autres magazines quand j'en crée un. Je n'ai pas envie d'être trop influencé. Je travaille principalement la photo ; je crois que le format magazine ou livre est l'idéal pour présenter de la photographie, donc j'utilise ça comme plateforme. Autrement, je serais curateur pour une galerie. Mais je crois que les magazines, et particulièrement les publications mode en ce moment, forment l'endroit le plus intéressant où regarder des photos. Il a juste à regarder Baron, Dis ou même Arena Homme + comparés à The Photographers Gallery ; les magazines sont bien plus excitants, bien plus contemporains. J'ai quand même regardé pas mal de magazines gay, comme BUTT, Beefcake et Straight to Hell, qui développent brillamment une imagerie homo-érotique pleine d'humour. À part dans Playgirl et dans certaines publications féministes ou pornographiques, il n'y a pas eu tant de publications autour de la nudité masculines vue de l'extérieur au format magazine. Il y avait un vide à combler, ça rendait ce projet vraiment attirant.

CZB : Je lis très peu de magazines. Au début j'étais contre l'idée de Baroness. J'avais l'impression que ça créerait une sous-division de Baron, de laquelle on veut justement s'éloigner, de la même manière que l'on veut abolir les toilettes publiques genrées. Puis avec le temps j'ai réalisé que Baroness s'apparenterait à une quatrième sortie de Baron, simplement recentrée sur le thème du regard féminin. Un thème très compliqué à illustrer visuellement, on s'en est rendu compte en bossant dessus. 

Photographie Harley Weir

Combien de temps a pris le processus de création, de la naissance de l'idée au magazine imprimé ? Comment vous est venue l'idée et qu'est-ce qui vous a inspiré ?
MH : Ça a pris pas mal de temps, sûrement un an. Il y a à peu près dix shoots qu'on n'a pas sélectionnés pour la version finale, parce qu'ils étaient trop proches de ce que font les magazines cités plus haut. Et puis on a mis pas mal de temps à trouver notre voie. À la base on avait prévu de se concentrer sur cette idée de « regard féminin » confrontée à la nudité masculine. Ça a changé en cours de route : le résultat final présente différents regards en réponse à ce thème, donc la nudité masculine est parfois absente. On a changé six fois la maquette du magazine. Au début on voulait que la mise en page évoque un livre de Marion Keys, mais notre imagerie était trop intense pour ça. J'ai aussi changé de directeur artistique pour travailler avec Bill Sullivan de S U N Editions.

CZB : Énormément de temps. On a dû couper la moitié de notre contenu à mi-chemin et changer de designer, comme l'a dit Matthew. La photographie, c'est pas mon domaine, et c'était compliqué de trouver des visuels qui collaient parfaitement à notre concept et nos objectifs. Même si ça n'apparaît pas dans la version finale, j'ai été très inspiré par mes conversations avec Ella Plevin et par son intérêt pour l'homoncule moteur, une représentation physique du corps humain située dans le cerveau. Le regard féminin, s'il existe en tant que tel, semble être beaucoup plus discret et interne. L'homoncule moteur pourrait en être une métaphore. 

Photographie et art Federico Radaelli et Sarah Baker

C'était important d'offrir un contrepoids féminin à Baron ?
MH : À la base l'idée ne nous attirait pas trop. Comme j'adorais les magazines comme BUTT, ça me semblait compliquer de capturer la nudité masculine d'une manière qui ne soit pas homo-érotique. Mais quand j'ai commencé à faire des recherches et à me pencher sur le sujet, ça m'a vraiment excité et j'adorais l'idée de créer un personnage qui s'appellerait Baroness. Cette Baroness est un peu inspirée d'un personnage d'un livre de Jackie Collins, qui a des hommes à sa botte ; et aussi de ma meilleure amie entourée de gays qu'elle appelle ses boys. Elle fait 1m20 et c'est une mangeuse d'hommes.

CZB : C'était indispensable d'expérimenter. Pendant le processus créatif j'ai compris pourquoi il y avait si peu de magazines s'attardant sur le désir sexuel féminin. En bossant sur le magazine, j'ai pris conscience que les femmes sont davantage créatives et cérébralement stimulées. On a moins besoin d'images. Après, Baron n'a jamais eu comme objectif d'être sexy. Ce qu'on recherche c'est l'exploration de qui est provocateur dans le porno et dans l'art ; et ce qui ne l'est pas. 

Art Anastasios Logothetis

Vous pensez que ce magazine aurait pu exister il y a 10 ans ?
MH : Il y a 10 ans les propositions des magazines étaient quasi exclusivement masculines. Comme si tous ces hommes photographes traversaient leur crise de la quarantaine, qu'ils avaient besoin de s'exhiber un peu partout, donc je pense qu'on aurait trouvé notre place aisément. Les années 1990, ç'aurait été une période super pour publier ce magazine. Il y avait une sorte de révolution féminine en marche. Y a qu'à voir Ann Summers ou Samantha de Sex and the City.

CZB : Lisa Crystal Carver était elle aussi sur ce terrain-là à l'époque. C'est l'auteur de Drugs Are Nice et de Rollerderby Magazine. Vague Paper aussi, le précédent mag de Matthew, par lequel on s'est rencontré. Ça n'existait peut-être pas sous la même forme, mais ça existait. Ce qui est intéressant aujourd'hui, c'est qu'il n'y pas vraiment d'underground ; tout peut rapidement être aspiré dans le mainstream.

Photographie Gosha Rubchinskiy

Tour à tour, le mainstream se tourne vers la nudité et la sexualité avant de se rétracter (Kim Kardashian peut être nue sur une couverture de GQ mais une image de Klara Kristin pour Calbin Klein peut être censurée). Comment vous expliquez ça ?
MH : Je pense que ces différentes réactions sont dues à la photographie en elle-même. La plupart du temps, une photo laisse à celui qui la regarde le luxe de développer sa propre analyse. Il n'y a généralement aucune narration et la photo peut être très évocatrice, à part si l'image en question est très claire, directe et lisible. Une photo de Kim sur la couverture de GQ va toujours être conçue de manière très simpliste. On va comprendre que c'est Kim, qu'elle est à l'aise avec sa nudité et que ce n'est justement qu'une couverture pour GQ. Mais cette image Calvin Klein était pleine de sens différents, notamment sur la binarité du genre. C'était bien plus que de la comm, qu'une pub, et ça fait peur aux gens parce qu'ils doivent alors décider ce que ça veut dire, de sa signification sociale. Si Harley Weir avait précisément expliqué le sens de cette image, elle n'aurait pas fait autant de bruit.

CZB : Exactement. On est familiers de l'image "sexy" de Kim Kardashian, son aspect flashy, direct. On comprend le contexte. C'est familier et surtout ennuyeux. Alors que la photo de Klara Kristin est beaucoup plus personnelle, elle peut toucher les gens, d'une manière ou d'une autre. On a aussi commencé Baron en se disant que de toute façon, la mode était pornographique. On a été surpris de ne pas faire de pub. On faisait trop dans la "provoc", même pour les marques de lingerie qu'on a contacté. On en revient au contexte. 

Où en est la sexualité féminine aujourd'hui ?
MH : Cette notion de "sexualité féminine" a été entourée de nombreuses problématiques et dualités au cours du temps. Clairement, il existe un vocabulaire qui nourrit des idées préconstruites sur la "sexualité féminine". Il a été difficile pour de nombreuses femmes d'exprimer leur sexualité à cause de ces idées préconçues sur l'identité féminine et la définition du genre. Mais je pense que les choses changent, avec des magazines comme Baroness, des photographes comme Harley Weir, et surtout via l'éducation - par exemple ces universités qui intègrent des livres comme The Cyborg Manifesto dans leur bibliographie.

CZB : Je suis d'accord, c'est parfois difficile d'exprimer sa sexualité à cause de ces constructions mentales, à cause de la compétitivité entre les femmes et à cause d'une certaine zone de confort qu'il est difficile de quitter. J'ai été touchée par des commentaires et par les performances sexuelles de mon entourage (par là j'entends les gens qui posent pour Instagram), et je me suis retrouvée à me questionner sur le pouvoir inhérent à l'exploitation de sa sexualité. Ce que je ne me sens pas de faire en public. Se demander si je passe à côté des bénéfices d'une réification de moi et de mon corps c'est triste, mais c'est arrivé. Personne ne devrait avoir à se forcer à une telle approche. 

Photographie Charlotte Wales 

Comment vous avez réuni autant de contributeurs prestigieux ?
CZB : En leur passant un coup de fil pour leur demander ☺

MH : On n'a pas eu tout le monde. J'avais vraiment envie d'avoir Marilyn Manson dans le magazine. On était censés le photographier avec un faux vagin, mais il a annulé. On voulait aussi Andrew Richardson, mais ça n'a pas marché non plus. Autrement, la plupart sont des contributeurs avec on a déjà bossé ou des collaborateurs, comme Harley Weir et Neil Drabble. 

Qu'est-ce qu'on peut attendre du numéro 2 ?
MH : La deuxième publication de Baroness sera un livre ; un gros libre, un peu comme ce qu'on a fait avec Tyrone Lebon.

CZB : Encore plus de sexualité masculine du point de vue féminin. Ce sujet m'intéresse encore. J'ai l'impression qu'on a seulement effleuré la surface avec ce premier numéro.

Si vous voulez rajouter quelque chose que vous jugez d'intérêt pour nos lecteurs…
MH : The Baroness va sortir son premier disque. Pour le premier son, on a bossé avec Victoria Smith, qui a été batteuse pour Jamie T et M.I.A. Donc attendez-vous à ce qu'on occupe la 69ème place des charts sous peu.

CZB : Vous saviez qu'à une époque on pensait que l'esprit se situait dans le diaphragme ? Et sinon, on travaille aussi à l'ouverture d'une boutique pour dildos, avec des godes, des strap-ons artistiques et designs ; des objets beaux et drôles. 

Vous pouvez vous procurer Baroness Issue 1 here.

Credits


Texte Lynette Nylander 

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