kaytranada : "j'essaie juste de faire danser les gens"

L'homme derrière les sons les plus fous de ces cinq dernières années a 23 ans, est aussi talentueux qu'il est timide, et sort enfin son premier album, 99.9%.

par Lynette Nylander
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25 Mai 2016, 7:45am

En écoutant la musique de Kaytranada, on peut facilement s'imaginer un homme assez prétentieux. Pensez-y deux secondes. Faut quand même une audace monstre pour se risquer à remixer des classiques R&B type Creep des TLC, If de Janet Jackson, Be Your Girl de Teedra Moses ou Sock It 2 Me de Missy Elliott. Le tout sans peur. Sans appréhension des conséquences d'une réappropriation de ces emblèmes générationnels, repensés en hybrides funk, soul, dance et hip-hop. Bien au contraire, lorsque l'on rencontre ce Louis Kevin Celestin (Kay pour les intimes) de 23 ans au QG de son label XL, à Ladbroke Grove, on est accueilli par la timidité incarnée. Le contact visuel est évité ; le langage corporel refermé - en tout cas au début. Plus l'interview avance et plus son regard s'illumine. À la fin de l'interview, il est engagé, énergique, drôle, terriblement adorable. Et finalement ça tombe sous le sens : c'est quand Kaytranada parle de musique qu'il est le plus à l'aise et le plus naturel. "En grandissant, j'ai toujours été très timide et réservé. J'ai l'impression que c'est encore le cas. Je n'avais pas beaucoup d'amis, à part mon frère. Je passais beaucoup de temps seul, dans ma bulle, et j'aimais ça."

Kaytranada est né à Haïti dans une famille traditionnelle, puis a été élevé à Montreal après le départ de son père, laissant sa mère seule pour le nourrir lui, son frère et ses deux sœurs. Il se rappelle précisément de la musique emplissant la baraque, et de l'osmose des goûts entre lui et ses deux grandes sœurs : l'âge d'or de la néo-soul, du R&B et du hip-hop des années 1990. "D'Angelo, Biggie, Jill Scott, Erykah Badu… des rappeurs comme Jay-Z, 50 Cent… Impossible d'échapper à la musique chez moi."

La banlieue montréalaise n'offrant que peu de loisirs, Kaytranada passait le gros de son temps avec son frère de deux ans son cadet à s'essayer à faire de la musique. "Je voulais d'abord être un rappeur, quand j'étais genre en 6ème. En y repensant aujourd'hui, je m'en foutais un peu des rimes. Je m'intéressais plus à la qualité de la musique." Une fois les ambitions de rappeur à la fenêtre, il se met au DJing, à la maison. Les premiers beats viendront "à 14 ou 15 ans". "J'ai été inspiré par les Neptunes, Just Blaze, J. Dilla… j'apprenais tout juste qui ils étaient. Leur musique me transportait." La musique, ce sera à la maison pendant longtemps. Sa maman, assez protectrice, l'empêchera de sortir le soir jusqu'à 19 ans. Une fois libre, alors que le blaze est encore Kaytradamus, il fait son premier concert et déroule ses sons fait-maison via Fruity Loops (logiciel qu'il utilise encore aujourd'hui). Le buzz est instantané. "Tous les MCs de Montréal étaient là. Les plus populaires. C'était un honneur pour moi ; ça m'a donné la confiance et le coup de pouce nécessaires. C'est à ce moment-là que mon frère a saisi ce qui allait se passer. Il a dit à ma mère 'voilà, c'est Kevin qui va nous sortir de la misère !"

La reconnaissance traverse le Canada à toute vitesse. Pour l'international, il faudra attendre une nuit particulière, pendant que Kaytranada roupillait après un concert de Flying Lotus. Moment clé. "J'étais tellement inspiré que j'ai composé le remix de If de 3 à 5 heures du matin, et je me suis mis au lit. En me réveillant à midi, j'ai vu un tas de notifications de mon Soundcloud et de ma chaîne YouTube sur mon téléphone. Majestic Casual l'avait posté. Encore aujourd'hui les gens sont dingues sur ce son. Je ne comprends pas trop, mais ça fait plaisir !"

Suivront les tournées en Europe et en Amérique, une douzaine d'EP et de mixtapes, des prods pour The Internet, Rejjie Snow et Katy B, et des remix pour AlunaGeorge, Beyoncé, Snakehips et Flume qui deviendront sa marque de fabrique. Il signe chez XL Recordings en 2014 et commence rapidement à bosser sur son premier album, 99.9%. "Ça fait deux ans que je bosse dessus. J'étais assez frustré avant ça. Je ne faisais que sortir des singles, et je voulais faire un album, mais je n'avais pas le temps, je n'arrêtais pas de tourner. L'album est le résultat de tout ça. C'est l'expression de ce que je ressentais. J'avais quelque chose à prouver, et surtout à moi-même." L'éternel recommencement qui a marqué la production de cet album en a inspiré son titre. "Quand je revenais de tourner pour travailler sur l'album, je disais tout le temps à mon label ou mon manager 'ok, c'est la version finale !' J'ai dû répéter ça dix fois, mais chaque fois je n'étais que 99.9% sûr de moi. Donc je me suis dit que j'allais l'appeler comme ça. J'aime bien comment ça rend visuellement, en plus. C'est frais."

On ne peut pas s'empêcher de penser que 99.9% sert de schéma narratif sonore à ses 23 années. Les clins d'œil au R&B et au rap old school de son enfance croisent la funk sucrée, la soul, la dance. Et, du groove de la batterie de Karriem Rigins sur le morceau d'ouverture, Bus Ride, à la collaboration avec l'homme du moment, Anderson Paak ("il a fait dix démos sur mes beats. J'étais dingue, tout était parfait !"), écouter cet album c'est voler de surprise en surprise, sans aucun indice sur la teneur du son suivant. Cette longue liste de collaborateurs aide l'album à s'élever en y injectant la maturité nécessaire. Craig David se pointe pour fredonner sur le beat trippant de Got It Good, et la voix de Vic Mendosa s'intègre à merveille dans la mélodie quasi transcendantale de Drive Me Crazy ("On a bossé sur plein d'autres trucs ensemble. Les gens ont encore tellement de sons lourds à entendre… !").

Quand on lui demande ce qu'il a prévu pour la suite : retour à la case départ, la timidité est de retour et on a devant nous le Kay de 15 ans qui écoutait les albums de sa sœur. "Franchement, je veux juste bosser avec ces soeurs néo-soul : Jill Scott, Erykah Badu, Teedra Moses. Et puis si les Neptunes m'appellent, je veux bien annuler ma tournée ! Je serais curieux de voir comme ça pourrait sonner, mais bon, je les laisserai faire leur magie." On voit mal comment l'élan qu'il a initié pourrait s'arrêter de sitôt. Ce mois-ci, il a gagné une place à la production du nouvel EP de Chance The Rapper, Coloring Book, et son futur proche - immédiat - l'emmènera travailler avec le trio de jazz canadien BadBadNotGood, finir un projet avec son frère Lou Phelps et commencer à penser à son deuxième album. Quand on lui demande l'héritage qu'il souhaite laisser derrière lui, l'humilité éclate. Un trait de caractère peut-être trop rare dans ce milieu. "J'essaye juste de faire danser les gens. J'aime jouer avec la foule, tout le temps. Je veux que tous ressentent quelque chose, en osmose avec moi - qu'ils soient amoureux ou qu'ils sortent d'une rupture."

Credits


Texte Lynette Nylander
Photographie Liam MacRae