clara 3000 : " je ne suis pas une fille dj, je suis dj "

On s'est plongé le temps d'un long café dans les yeux piscine de Clara 3000 et on en est ressorti tout énamouré. Rencontre.

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sept. 24 2015, 11:00am

Les règles de bienséance journalistique devraient m'interdire de commencer un article comme ça mais je crois qu'il est humainement impossible de ne pas tomber amoureux de Clara 3000. J'ai longuement hésité à démarrer cet éloge par un acrostiche. Heureusement, la raison (et la dignité) me sont revenues. Quand j'ai retrouvé Clara, j'ai eu l'impression de me retrouver dix ans en arrière, planquée dans la cafet du lycée en train de scruter, bouche ouverte, la meuf "cool-sans-le-vouloir" qui déboule blouson de cuir à l'épaule. Et si vous avez par mégarde omis d'appliquer un effet slow-motion à cette vision, je vous invite à recommencer.

Enfant sauvage de la scène électro, Clara parle de sa passion avec un naturel décontenançant et sans emphase. Nous avons discuté de la sortie de son prochain EP, de mode, de Paris et de culture rave - droit dans les yeux. Un moment coeur-océan. 

Comment as-tu été initiée à la techno, et quels ont été tes premiers pas dans la musique ?
Plus jeune, j'allais voir plein de concerts mais j'étais pas du tout dans la musique électronique. Pour moi c'est un truc de fête. Jusqu'à ce que par accident, un pote m'emmène avec lui - on pensait aller à un concert, c'était une soirée. On était mineurs, on pensait se faire recaler et finalement on est rentrés. À l'intérieur c'était du gros son, c'était différent de ce que je connaissais, il y avait une énergie dont je suis tombée amoureuse. J'allais avoir mon bac quelques mois après, un nouveau monde s'est offert à moi. Je me suis installée à Paris. J'ai commencé à beaucoup sortir. J'ai fait un stage pour un magazine de musique électronique, ça me permettait de sortir, faire des comptes rendus, j'observais les djs, la nuit. Je me suis acheté des platines, j'ai appris à mixer dans ma chambre et de fil en aiguille, quelques mois plus tard, je bossais avec Pedro Winter. Peu de temps après il m'a appelé et m'a dit : "tu vas faire le warm-up de Justice." C'était en 2008, j'étais complètement flippée. J'avais les genoux qui tremblaient derrière les platines. J'ai jamais arrêté depuis.

Tu as eu un mentor ?
Non, j'ai observé. Je regardais les djs faire, épiais leur façon d'appuyer sur les boutons.

Tu évolues dans un monde très masculin qui a tendance à se féminiser, surtout ces dernières années. Comment expliques-tu cette évolution de la scène techno ?
Il y a sûrement de plus en plus de femmes qui mixent. Moi je n'ai jamais envisagé le problème sous cet angle-là. Ado, je faisais du skate, je jouais au foot et au basket. Je ne me suis jamais mise de plafond de verre. Beaucoup de filles, à cause de la position dans laquelle on les tient, s'interdisent beaucoup de choses - elles s'autocensurent. J'espère que ça évoluera et que certains promoteurs se mettront à les suivre et pas seulement pour remplir un quota. La plupart du temps, les soirées sont uniquement composées de mecs, et ça paraît tout à fait normal. Par contre quand il y a une soirée avec des djs filles uniquement alors on parle de soirées "spéciales". C'est quelque chose qui évolue mais c'est un peu lent. J'aimerais bien que ça s'accélère un peu. 

J'ai cru comprendre que tu détestais l'étiquette de Djette...
Parce que c'est réducteur. Dans la langue française il n'y a qu'un nom masculin qui finit par "ette". Ça me casse les couilles. Un Dj, une Djette. Je ne comprends pas. Comme si on nous prenait à la légère alors qu'on se donne à fond et on prend notre boulot avec au moins autant de sérieux que les mecs parce que pour se faire une place et montrer que tu n'es pas que de la déco, c'est beaucoup de taff. Moi je fais ça pour la musique, rien que pour la musique; ça m'énerve d'être une petite mascotte. On est là pour la musique. Moi quand je joue, je viens avec mes tripes.

Tu as souvent eu l'impression d'être considérée comme faisant "partie du décor" ?
C'est surtout les médias qui sont malgré eux porteurs de ce genre de discours. Dans la musique, les gens savent ce que je fais, ils comprennent. Dans les magazines féminins, on me prend uniquement sous un certain angle. Je suis hyper contente qu'on m'invite, qu'on me demande mon avis mais je ne suis pas une fille Dj, je suis Dj. Point. C'est pas que de l'exotisme. Sur les festivals, il y a des line-up avec 100 musiciens et une seule fille, je trouve ça scandaleux. C'est important de parler de ce type de clivages mais les magazines m'interrogent plus sur mon shopping et pas sur ma musique, si je voulais parler de ça j'aurais fait un blog mode.

Penses-tu que ta sexualité a eu un impact dans ta carrière de dj ?
Tout à fait. Moi j'étais dans ma bulle, un peu autiste, jusque très tard. J'ai vécu mes premières histoires d'amour à 20 ans. À ce moment-là, la musique club qui me fascinait était celle du label avec lequel je bosse maintenant, Kill The Dj qui organisait des soirées au Pulp. Leurs soirées sont à la fois hétéro, gay et lesbiennes et je me suis très vite sentie à l'aise là-bas. Je me suis un peu trouvée grâce ou avec eux. C'est un label féministe et politisé qui reste fidèle à l'héritage black et gay de la house, ce qui m'a beaucoup influencé. Donc finalement ce sont plus que des relations de travail que j'entretiens avec ce label, c'est ma famille. Dès le tout début, quand j'allais à leurs soirées je me sentais moi-même et libre d'être ce que je veux.

Tu aurais pu t'exporter ailleurs comme à Londres ou Berlin, là où les scènes underground battent leur plein. Pourquoi rester à Paris ?
Paris n'est pas nécessairement une ville qui m'inspire plus que les autres mais je crois qu'elle revit depuis deux ans. Il y a un renouveau, un air frais. Les jeunes se bougent, ils font des trucs, dans les hangars, aux portes de paris, sous le périph' - des trucs très excitants. Si je suis restée ici c'est par fidélité. Quand j'ai commencé avec mon label, j'en pouvais plus de Paris mais partir à ce moment-là aurait été une fuite en avant. Je voyage grâce à mon travail, ça me plaît énormément mais je suis toujours contente de rentrer à Paris. J'ai une relation d'amour et de haine avec cette ville mais c'est un endroit auquel je suis très attachée. J'ai été déracinée toute ma jeunesse, Paris est devenu ma maison.

Et pourquoi cette relation d'amour et de haine avec Paris ?
Parce que Paris a des côtés insupportables! Il y a un passéisme assez douloureux quand tu es jeune artiste et que t'as envie de donner une voix à ta génération. C'est une ville qui n'aide pas trop en ce sens. Mais ça provoque de l'énervement et ça pousse à l'action.

 Pour toi, y a-t-il un second souffle dans la scène techno et underground à Paris ?
Oui. C'est n'est plus une question de clubs mais de collectifs qui s'inscrivent dans l'héritage de la scène rave . Une scène que je n'ai pas connue mais qui me fait rêver. C'est un état d'esprit de plus en plus fort, parfois illégal. Les gens sont plus en demande aussi, ils veulent écouter de la musique. Avant, ils sortaient de manière mondaine. Ça existe toujours bien sûr, mais il y a autre chose maintenant - et ça fait du bien.

Tu as dit lors d'une interview pour Crack Magazine que les moments de crise étaient les moments les plus prospères en termes de création…
Nous vivons dans des schémas politiques plutôt inquiétants. Les périodes qui m'intéressent artistiquement, c'est l'entre-deux-guerres, Weimar. Les générations en Europe de l'est et Russie ont vécu le chaos des années 1990, il y a un truc qui m'inspire là-dedans. Grâce à internet aujourd'hui, on casse les frontières, on se rend compte que c'est la merde partout. Ça crée de l'urgence. Et ça rend les gens plus positifs, plus créatifs. Je le sens. Je le sens dans la musique et dans ces influences des années 1980, 1990. Quand j'étais petite je regardais pas mal de films dystopiques, des westerns, des Carpenter, Total Recall, Mad Max, etc. Je pense que je suis à l'aise dans ce genre d'atmosphères un peu menaçantes - elles m'inspirent.

Tu as aussi été égérie mode Jacquemus. Tu coches quelques cases de la it-girl (Dj, muse, etc). Tu en as conscience ?
Certains disent que je suis "muse" mais ce que j'ai fait dans la mode était avant tout le fruit d'une amitié. Pierre-Ange, mon ami, était pote avec Simon. Il n'avait pas de moyens. Simon crée pour des femmes qui existent, de vraies femmes. Sans budget, il a donc commencé par demander à ses amies de marcher pour lui. Je fais pas mal de trucs avec Vetements aussi, les bandes-son pour leurs défilés entre autres. C'est une question de génération je crois. On est une bande. On est à Paris, on sort dans les mêmes soirées, on a une vision commune et au final on est sur la même longueur d'onde. C'est une question d'émulation, tout simplement.

C'est quoi ton rapport à la mode ?
Ça ne m'avait jamais intéressé, par mon manque de connaissance probablement. Ça me semblait superficiel. Et ça reste ce que je pense à 90% mais j'ai des amis passionnés, qui ont une approche artistique, sociétale, générationnelle de la mode - c'est ça qui m'intéresse. La mode comme un reflet, quelque chose de très expressif.

J'ai écouté ton mix "Overdrive Infinity" avant de te retrouver. Je trouve que tu as une approche très expérimentale de la musique. Tu introduis des sons, des cris de films d'horreur, le bruit de l'eau qui coule, etc. Quelle place laisses-tu à l'expérimentation dans ton travail ?
Ça fait longtemps que je suis dans la recherche musicale, j'ai toujours été curieuse. J'adore la pop mais je suis très attirée par l'étrange. J'ai commencé à écouter de la musique expérimentale il y a 5 ans en achetant des disques. J'ai tendance à chercher et trouver de l'intérêt dans des choses très diverses, c'est ce qui donne à ma musique cet esprit un peu "mutant". Je peux mixer un vieux morceau des Beach Boys avec un truc beaucoup plus hardcore. Et je sais que ça va marcher.

Cette exploration, tu l'exportes sur les dancefloors aussi ?
Le mix que tu as écouté c'était filmé dans un studio : j'étais assez libre. En club la nuit, je dois faire attention à l'ambiance, c'est mon travail de dj, du dancefloor. Je suis assez situationniste dans ma manière de mixer. Je ne ferai jamais le même set selon l'endroit où je suis. C'est moi et moi par rapport à là où je suis et avec qui.

Quels sont tes projets pour la suite ?
Je travaille sur mon prochain EP qui va sortir cet hiver. C'est mon premier EP et j'ai tout fait toute seule : je fais, j'apprends, je passe des journées à me prendre la tête. Mais ça y est, je vois le bout. C'est très personnel. J'ai l'impression que c'est mon mémoire ou mon bilan psychanalytique de l'année passée. Ça sortira sur Kill the Dj. Bref. Je suis contente. 

Credits


Photographie Alice Moitié 
Texte Micha Barban-Dangerfield