la reconversion musicale de wolfgang tillmans

Alors que le photographe, gagnant du prix Turner, termine l’année 2016 avec une troisième sortie musicale, nous avons discuté avec lui de ses inspirations et des raisons pour lesquelles il s'est lancé dans la musique.

par Felix Petty
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02 Janvier 2017, 9:00am

Au cours d'une année pleine de déceptions et de tumulte politique - contre lesquels il s'est activement engagé - l'une des rares éclaircies a été la réinvention aussi belle que surprenante de Wolfgang Tillmans en tant que musicien.

Ayant toujours été associé à la musique depuis ses débuts en tant que photographe pour i-D, Tillmans a fait une entrée fracassante sur la scène cet été avec son EP Make It Up As You Go Along. La chanson-titre, une chaleureuse tranche de house en quatre temps, nous a étrangement prouvée qu'il était totalement naturel pour lui de faire de la musique.

Mieux qu'une réinvention, on pourrait même parler d'une résurgence. Sur la face B de ce dernier, il a repensé le travail du groupe New Wave dont il faisait partie avec son ami Bert Leßmann lorsqu'il était adolescent en Allemagne. En s'inspirant du passé et du futur (les deux faces de l'EP retraçant 30 années d'existence) Wolfgang annonce sa nouvelle carrière à sa façon. Le titre Songs of Innocence and Experience aurait pu convenir à cet EP, dommage qu'il ait déjà été utilisé par William Blake. Il y a en effet une sorte d'innocence et d'exubérance adolescente dans la musique de Wolfgang.

Le second EP Device Control était un « banger » techno de sept minutes qui trouvait son inspiration dans l'album visuel qui a précédé la réapparition tant attendue de Frank Ocean, Endless.

En lançant la semaine dernière sur Youtube un clip long de 30 minutes réalisé dans la galerie Maureen Paley à Londres, sous le nom de son groupe Fragile, il nous a rappelé qu'il a désormais son propre album à promouvoir. Principalement enregistré et écrit à Fire Island cet été, après le Brexit et avant l'élection de Trump, ce projet est certainement le plus abouti qu'il ait créé jusqu'à présent. En effet, Wolfgang apparaît ici tel un maestro.

Cet EP est aussi profond que polyvalent. That's Desire ouvre parfaitement la voie à travers une sorte d'infusion électronique (dans laquelle le rappeur du New Jersey Ash B fait une brève apparition). Fast Lane est un remix dance-punk d'une chanson que Wolfgang avait écrit à 17 ans et qui traite de l'angoisse provoquée par la guerre froide. Anderes Osterlied est un autre remix, cette fois-ci, d'une chanson révolutionnaire chrétienne des années 1960. Here We Are est une chanson d'amour bercée par un orchestre de violons, alors que Naïve Me traite des désillusions politiques actuelles. Enfin, le dernier titre de l'album, Warm Star, allie les deux en une chanson d'amour dont les textes (très politisés) mettent en avant sa propre campagne anti Brexit.

A la suite de la soirée de lancement de l'album, nous avons pu nous entretenir avec Wolfgang pour discuter de son année musicale.

Salut Wolfgang, ça va ?
Pas mal. Je suis de retour à Berlin, après avoir fait le lancement du nouvel album et du nouveau film à Londres. Je n'arrête pas de faire des aller-retours en ce moment.

Comment était le lancement ?
Génial ! Je suis toujours inquiet, j'ai peur que personne ne vienne, mais ça fini toujours rempli. L'atmosphère était superbe, les réceptions ont été bonnes, je pense. J'ai senti beaucoup de soutien.

Ça te plaît d'avoir un groupe, d'en être le frontman ? Comment tu vis la scène ?
On est passé au Fire Island festival l'été dernier, et on a joué à l'Union Pool à Brooklyn - un tout petit endroit, vraiment sympa. Honnêtement, je n'ai jamais prévu de faire du live. Quand j'ai sorti le premier EP cet été, si tu m'avais posé la question du live, je t'aurais répondu « pas moyen ! »

Ça te plaît ?
Je ne dirais pas que la scène est quelque chose de naturel pour moi. Mais je n'ai pas l'impression que ça m'est totalement étranger, étonnamment. J'ai réalisé que ce n'était pas si différent que de donner un cours, surtout que j'essaye de rendre mes cours les plus performatifs et divertissants possibles. La seule différence, bien sûr, c'est qu'avec le groupe, tu dois te caler sur la note et le tempo.

Comment les gens ont-ils accueilli ton nouveau choix de carrière musicale ?
Il y a une tendance naturelle à la critique quand les gens changent de territoire créatif, et ça se comprend, finalement. Je suis moi-même très critique de ce genre de démarches. Mais j'étais assez heureux de voir que personne ne remettait vraiment en question ma légitimité à faire ça. Les gens ont trouvé ça plutôt naturel je pense, ils savaient que j'avais la tête dans le musique depuis déjà un moment.

Et qu'ont-ils pensé de la musique en elle-même ?
Je suis fier de constater que personne n'a dit que c'était de la merde ! Bien sûr, ce genre de critique n'arriverait pas à mes oreilles. Mais j'ai tendance à pêcher plus de critiques que de compliments. Mais cette fois-ci, je n'ai eu que des critiques constructives.

L'anticipation des réactions des gens t'as rendu nerveux avant la sortie du premier EP ?
J'avais confiance en le bien fondé de ma démarche. Ce n'était pas quelque chose de calculé, d'inventé, mais la réponse à une vraie envie. Un appel. Je retournais à une discipline que j'avais un peu rôdée en fin d'adolescence, et à laquelle j'ai toujours voulu retourner. Le live m'a rendu nerveux, par contre, et cette nouvelle sortie aussi.

Sur mes deux premiers EP, je suis resté sur une production purement électronique, et notamment des sons que je faisais depuis 30 ans. J'étais en sécurité, je savais ce que je faisais. J'étais à l'aise. Mais sur celui-ci, je joue avec un groupe, je suis dans le clip, j'accepte clairement la notion de performance qui sous-tend à tout ça. J'ai dépassé quelque chose.

Quand tu as fait le premier EP, tu pensais continuer ?
Je n'avais pas prévu de faire une seule sortie. J'avais des années d'idées musicales à travailler et concrétiser. Beaucoup de paroles, surtout. Par exemple, dans la chanson de cet EP, Warm Star, il y a ces mots, « What is lost is lost forever » - que j'avais écrit il y a quelques années. Et ça a fini dans ce son, que j'ai écris en janvier - et c'est aussi seulement après ça que m'est venu le slogan de la campagne anti-Brexit.

D'où te vient l'inspiration ?
Du langage, en grande partie, et d'un intérêt porté au parlé, à l'usage des mots. C'est une approche que je veux approfondir.

Tu chantes aussi en allemand, cette fois. Pour la première fois.
Je sais que dans certains cercles, l'allemand est considéré comme une langue cool, en ce moment. Mais pour ma génération, qui a grandi en Allemagne, c'était tout sauf cool. C'est seulement au moment du Neue Duetsche Welle, dans les années 1980, que les gens ont commencé à penser à parler allemand. De mon côté, c'est un héritage que je ne peux pas renier. Il y a de très belles manières de dire les choses en allemand. J'y suis très attaché, même si je suis bilingue depuis plus de 25 ans maintenant. Certaines personnes ont été particulièrement touchées par la chanson en allemand de cet EP ; j'ai une intonation différente quand je parle et chante en allemand. Peut-être que ça me va mieux ?

De quoi parle cette chanson ?
Il va piocher dans les années 1960 - dans le mouvement de contestation chrétien - et parle d'inégalité. Je trouve très puissant.

Tu peux traduire les paroles ? J'ai un allemand niveau 6ème.
Ça fait : « Les seigneurs et maîtres du monde se satisferont d'un monde sur terre qui resterait le même, qui ne rendrait justice qu'après la mort, et qui perpétuerait pour toujours l'esclavage et la servitude des pauvres. »

Pour changer un peu le propos, qu'est-ce qui t'as donné envie de revisiter la musique que tu faisais dans les années 1980 ? Pourquoi la mélanger avec des choses plus récentes ?
J'avais enregistré une cassette à l'époque, mais je ne l'ai jamais écoutée pendant les 25 ans qui ont suivi. J'ai perdu confiance en ma musique quand la collaboration avec mon ami Bert s'est rompue. Il a quitté la ville et ça m'a vraiment retourné, j'étais vraiment triste, et mon intérêt pour l'art a pris le dessus sur le reste.

Je m'intéresse tout le temps à mes propres motivations. Si je ressens une envie aujourd'hui, j'ai envie de savoir d'où elle a germé dans le passé. Où était ce sentiment avant ? Je pense que rien ne vient de rien. J'ai aussi une confiance très sereine en mes années adolescentes. C'est un moment de la vie très troublé, on est un peu perdus, mais one st aussi plein d'émotions et d'une très belle énergie. Bizarrement, j'ai trouvé qu'il y avait beaucoup de choses que j'avais écrites à l'époque qui faisaient parfaitement écho à ma vie d'aujourd'hui. J'ai un carnet de paroles daté de 1986 dans lequel je vais encore piocher. C'est incroyable d'avoir ce genre d'outil, une fenêtre sur une autre version de soi-même.

Qu'est-ce qui t'as donné envie de refaire de la musique cette année ?
Ça fait deux ans, presque jour pour jour, que m'est revenue l'envie de faire de la musique, de redevenir DJ. J'avais le sentiment qu'il se passait quelque chose de passionnant et de très pertinent dans le monde de la musique. Cette année-là, j'ai fait un DJ set au Panorama Bar. J'ai pris ça très au sérieux, comme tout le monde devrait le faire. Je m'y suis énormément préparé, et j'ai réalisé à quel point j'aimais faire de la musique.

Je m'intéresse à l'immatérialité, de différentes manières. Mon art visuel est toujours rattaché à des objets, à une galerie, il est très physique, mais il y a dans la musique un sens de l'immédiateté - la performance, les paroles parlées - qui me semblait être le moyen le plus approprié de mon expression.

En parlant de différentes manières de distribution, l'album « visuel » est une manière très 2016 d'offrir sa musique.
Ce n'était pas vraiment un clin d'œil à mes collègues plus célèbres qui ont aussi sorti des albums visuels cette année. À la base, je voulais juste faire deux vidéos pour les deux chansons-titres. Mais finalement je me suis dit (…) C'est à ce moment-là que j'ai commencé à voir l'EP comme une seule grande pièce, et en éditant on s'est rendu compte qu'on avait fait une seule longue vidéo. Ce genre de diffusion, via YouTube, est incroyablement directe, et très expressive.

Ça fait quoi de travailler et de collaborer avec un groupe ?
J'aime beaucoup cette idée de collaborer avec d'autres personnes. Je me suis même surpris moi-même en prenant assez facilement le micro devant des inconnus. Quand Juan Pablo - mon guitariste et assistant - et moi sommes à l'étranger entrain de bosser sur des expos, on se rend dans des lieux de répétition pour trouver des musiciens locaux. C'est comme un blind date !

Ce n'est que grâce aux encouragements, à l'enthousiasme et à la collaboration des autres que j'ai eu le courage de faire ça. Juan Pablo Echeverri, Jay Pluck, Kyle Combs, et bien d'autres… Tom Roachn Daniel Pearce, Tim et Klaus Knapp qui ont le studio d'enregistrement dans lequel on bosse. J'ai vraiment la chance d'avoir ces gens-là autour de moi. Ils m'enlèvent mes peurs et prennent mes idées au sérieux. Ce processur collaboratif a été la plus grosse révélation pour moi. Mon art est pour grande part très solitaire. C'est très différent de faire de la musique, d'être dépendant des autres. En ce sens, je trouve la musique très libératrice.

On sent vraiment l'esprit de groupe dans cet EP. Il a été écrit pendant que vous étiez à Fire Island, c'est ça ?
Quatre des six chansons ont été écrites, jouées et répétées là-bas pendant trois mois. Puis on les a enregistrées à New York, après avoir fait notre concert au Fire Island festival. On a fait venir un violoniste, un saxophoniste… c'était une véritable session d'enregistrement ! Mais la chanson en allemand, on l'a enregistré à Fire Island, pendant un live. Une prise. On retrouvait un peu de mon approche de la photo dans cette approche de la musique.

Selon moi, la musique ne peut pas toujours être reproduite. Certains musiciens sont rassurés, comme ils pensent qu'ils pourront toujours faire une prise en plus, mais je sais, de la photo, qu'il n'y jamais de prise en plus ; en tout cas dans ma façon de travailler. Il y a des ingrédients intangibles dans une image, que l'on ne peut pas reproduire. Tu peux faire quelque chose de similaire - il n'y a pas que de la chance - mais mon travail, c'est de laisser le contrôle et la chance coexister. C'est une simple réalité de la vie. Donc à chaque fois que je joue de la musique avec des gens, je m'assure que tout est enregistré, même s'il n'y a qu'une voix. Sur Device Control, par exemple, j'ai chanté les paroles en une fois un matin, en m'enregistrant avec mon iPhone. Je ne voulais pas aller au studio pour les rechanter. Je veux rester fidèle à mon idée originelle et préserver sa texture. La texture, c'est tout. C'est l'essence qui fait que les choses sont exactement comme elles sont.

Comment tu vois ton avenir musical ?
Il y a bien sûr ce projet en cours, qui va avec mon retour à la musique, qui s'appelle Playback Room. À Between Bridges, à Berlin, pendant six mois, on a installé une salle d'écoute. On a voulu offrir un espace où enregistrer de la musique pop qui puisse être considérée comme de l'art.

Donc pour l'exposition du Tate Modern de l'an prochain, je vais faire de la place à Playnack Room, pour présenter le travail de duo londonien Colourbox. Je trouve ce genre de démarche très intéressante, c'est un projet que je veux pousser encore plus loin. Au mois de mars, pendant neuf jours, je vais prendre le contrôle d'une partie du Tate Modern. Je vais y développer des installations sonores, musicales et visuelles, qui se baseront en partie sur les enregistrements de terrain que j'ai récolté pendant des années.

Et pour finir, cette année, le 30 décembre, je vais officier comme DJ au Berghain. Pour la première fois, pour un set de 2h30. Donc autant te dire que ça me rend assez nerveux.

Une case de plus de cochée dans ta liste de choses à faire avant de mourir.
Ça va être génial, je pense que je vais m'en souvenir longtemps.

Credits


Texte Felix Petty

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