tout ce que david hockney m'a appris sur la culture gay

Alors que le centre Pompidou consacre une rétrospective à l'artiste anglais, retour sur l'homme qui a participé à l'éveil, la défense et la reconnaissance de la culture gay.

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juin 22 2017, 8:45am

Nous avons tous été enfants et nous avons tous eu, un jour, besoin d'un héros sur qui compter. Le mien s'appelait David Hockney. Alors qu'une exposition majeure s'ouvre au centre Pompidou à Paris et que l'artiste fête ses quatre-vingts ans cette année, j'ai pensé qu'il était important de raconter l'impact qu'il a eu sur ma vie : celle d'un jeune homosexuel qui a grandi dans la ville de Bradford.

Ce n'est ni notre attirance partagée pour le sexe masculin, ni l'irrépressible besoin de vivre ailleurs qui m'ont fait aimer Hockney. Ça, c'est venu après. La première chose qui m'a plu dans son travail, c'est sa lumière. La joie et l'optimisme de ses piscines turquoise, l'éclat de ses vases et de ses fleurs, ses canyons multicolores qui m'entrainaient loin, très loin des palettes sombres du Yorkshire où je suis né. Loin de mon école marronnasse, loin du béton gris, loin de l'ambre de la bière brune locale. Ce qui devait arriver arriva : l'attraction que j'ai ressenti pour son univers plastique m'a poussé à creuser cette obsession. Encore plus loin.

Du temps où j'étais encore à l'école primaire, dans les années 1980, je me souviens qu'on nous emmenait souvent visiter les locaux de Salts Mill, où s'amoncelaient les toiles de Hockney (la chance à son amitié fusionnelle avec le jeune entrepreneur Jonathan Silver qui, un jour, a décidé de reconvertir ce gigantesque moulin à la lisière de Bradford en un centre dédié à l'art, le design et la culture). Armé de mes gommettes et de mes crayons, je m'amusais à copier les paysages colorés de l'artiste. Je ne savais pas encore qu'il allait bouleverser ma vision du monde, à tout jamais.

Woldgate Woods, 21, 23 & 29 November 2006, 

2006 © David Hockney

Hockney était partout dans l'air de Bradford, la ville qui l'a vu grandir. Enfant, il a côtoyé la même école que moi. Chaque maison du village possédait son poster personnel de Hockney. Les dessins de son chien « Little Boodgie », ornaient les tasses, les sauciers et les assiettes du restaurant du coin. Si j'étais né quelques années plus tôt, j'aurais même pu avoir la chance de passer une semaine à peindre à ses côtés à Malibu, à l'instar des chanceux qui, en classe de première, avaient été emmenés par leur professeur d'arts plastiques Robert Walker. Ce dernier était un ami de Hockney. 

Mais ce qui est fait, est fait. J'ai passé mon enfance et mon adolescence à considérer l'impact d'un artiste comme Hockney sur mon quotidien - et l'importance qu'il y avait à célébrer le talent d'un homme de goût, élégant, talentueux et ouvertement gay dans ma ville. C'était les années 1980, après tout : la crise avait frappé Bradford, Thatcher avait banni la « promotion de l'homosexualité » dans les écoles grâce à la fameuse section 28. L'homophobie commençait sa folle ascension (à la télévision et la radio plus que dans la vie de tous les jours, me concernant), je n'avais jamais rencontré un seul gay de ma vie et cachais mon homosexualité. Mais voilà, au moins il y avait Hockney et avec lui, tout un univers inconnu qui s'ouvrait à moi.

C'était une figure héroïque et rassurante. J'ai été adolescent à l'époque où les shows comme Queer As Folk commençaient à servir de piliers à la  culture gay populaire. Mais je ne ressentais pas le besoin d'y adhérer. J'avais mieux : le portrait de Hockney par Warhol, Hockney à Notting Hill, Hockney et sa bande en train de chiller dans une piscine californienne.

Dans les années 1960, alors que l'homosexualité était encore illégale au Royaume-Uni, Hockney s'est envolé pour Los Angeles où il pouvait s'adonner à son art, peindre de beaux jeunes hommes nus au bord des piscines. Peter Getting out of Nick's Pool, Man in Shower in Beverley Hills et Sunbather : ces trois toiles sublimaient l'amour entre hommes. Total, tendre, libre, doré par le soleil et illuminé par le bleu du ciel. C'était radical et fort, mais de la plus douce et sereine des manières. Je suis certain qu'à l'époque, ses peintures en ont choqué plus d'un. Mais l'optimisme, la gaité, la sérénité qui s'en dégageaient ont eu raison de ceux qui brandissaient l'argument d'un amour homosexuel soi-disant contre-nature et malsain. En 1967, l'année de la dépénalisation de l'homosexualité en Angleterre, Hockney a réalisé la toile la plus emblématique de sa carrière : A Bigger Splash. Comment fêter cette nouvelle plus ardemment et joyeusement qu'en sautant nu dans une piscine de Cali ?

Son art m'a convaincu que la vie en dehors du placard pouvait être belle, éclatante, colorée. J'avais en tête l'exemple d'un homme qui avait fréquenté la même école que moi et s'en était extirpé pour poursuivre une carrière dans l'art et sa vie à parcourir le monde. Il a installé ses ateliers à Londres, Paris et Los Angeles, passé ses étés à Fire Island tout en posant le pied, de temps à autre à New York, Marrakech, le sud de la France, le Grand Canyon, Hawaii, le Japon et la Chine. Il a prouvé à tout le monde que les plus grands artistes pouvaient être des êtres sociables et ouverts en s'acoquinant avec des personnalités de la mode, la littérature, la danse, le cinéma et l'art. Ossie Clark, Celia Birtwell, Wayne Sleep, Lucien Freud, Robert Mapplethorpe, Christopher Isherwood et Divine ont parcouru son existence et sa carrière, jusqu'à s'immiscer dans ses toiles. Sur une vieille photo, on peut le voir saluer Andy Warhol, entouré des figures du pop-art et de l'élite new-yorkaise. À l'image de son oeuvre, son style est une ode à la confiance en soi. Cheveux péroxydés, lunettes XXL, rayures ostentatoires, casquette, cravate et appareil dentaire : c'était ça, le style Hockney. 

Portrait of an Artist (Pool with Two Figures) 1971 © David Hockney

Pour quelqu'un qui rêve de vivre les mêmes aventures, il est toujours bon de savoir qu'un gay a déjà emprunté ce chemin. Mais ce qui m'a frappé, c'est aussi le fait qu'il n'ait jamais voulu tourner le dos à son milieu d'origine. Son accent de Bradford n'a jamais cherché à prendre de timbre nasillard transatlantique, il a peint les paysages du Yorkshire autant que les collines de Los Angeles et a conservé un lien culturel avec sa ville de naissance à travers ses collections à Salts Mill et à Cartwright Hall. Dans les années 1990, il a créé un événement mondial en faxant une image composée de 144 feuilles, Tennis, de Malibu jusqu'à la galerie Saltaire 1853. Il a continué à faire des paysages à la fois lumineux et semi-abstraits de la vallée de l'Aire ainsi que des études des collines du Yorkshire. La seule chose qui a failli lui faire couper les ponts avec Bradford est la suggestion faite au Conseil, il y a deux ans, de vendre sa collection Hockney pour lever les fonds dont elle avait besoin. La ville aurait été folle de céder l'œuvre de son plus célèbre enfant puisque comme l'un des conseillers l'a justement affirmé, « on ne vend l'argenterie de famille qu'une seule fois ».

À travers son travail, Hockney m'a aussi fourni le modèle de quelqu'un de moderne, toujours à la recherche de nouvelles choses, jamais endormi sur ses acquis. L'éventail de ses techniques est à couper le souffle : gravures à l'eau-forte, dessins, lithographies, photomontages ; et son utilisation d'une vaste gamme de matériaux allant de l'acrylique à l'huile, en passant par les photocopies ou l'iPad est tout simplement fascinante. Je suis son travail depuis maintenant près de trente ans, et même lorsque je pense avoir tout vu, un autre travail, ou même un mouvement tout entier, apparaît : ses couvertures françaises de Vogue, son affiche des jeux olympiques, son livre sur les Grands Maîtres, ses compositions d'opéra pour le Glyndebourne festival, le London Royal Opera House ou le New York Met.

Il m'a montré que l'on pouvait être Anglais, et pas seulement « Brit abroad », qu'un gars du Yorkshire pouvait être un citoyen du monde cultivé et cosmopolite, qu'être gay était une belle chose, que l'art peut être immédiat et plaisant, mais aussi intellectuel et existentiel. Grandir à Bradford en tant que gay a certainement ses inconvénients, mais cela m'a permis de me tourner vers la subtilité et le talent d'un monde en mouvement. J'y ai découvert la confiance solaire d'Hockney mais aussi toute la joie, la lumière et l'optimisme de son œuvre. 

Credits


Texte : Stuart Brumfitt
Image principale : Model with Unfinished Self-Portrait, 1977 © David Hockney