les derniers jours de liberté des kids ukrainiens

Le photographe Daniel King est parti en 2013 à la rencontre d'une certaine jeunesse à Kiev, l'été précédant la révolution. i-D l'a rencontré pour en savoir plus.

par Alice Newell-Hanson
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19 Août 2016, 12:40pm

Photography Daniel King

Une nuit d'Aout, en 2013, dans un parc du centre de Kiev, Dimitri, un kid ukrainien de 20 ans, a filé au photographe originaire de Brooklyn, Dan King, un tatouage éphémère, appliqué à la lumière d'une torche iPhone. Quand on se penche sur le symbole qu'il représente, un genre de koala raté, on se dit que la vodka locale fait son petit effet. King a voyagé un Ukraine juste avant que le pays n'entame sa lente et douloureuse révolution, à l'automne 2013. Il a documenté, seul, avec l'aide d'une traductrice rencontrée sur place, le quotidien des kids de Kiev avant qu'ils ne descendent dans les rues, à l'unisson, trois mois plus tard. Ses clichés capturent la vie des ados qu'il a rencontrés sur place : chez eux, dans les McDo locaux ou à l'arrêt de bus. À travers ses photographies estivales, et son livre, sobrement intitulé Ukraine Youth, c'est une Ukraine jeune et libre qui transparait à l'image. 

Quelles étaient les raisons de ta venue en Ukraine ?
Elles n'étaient pas politiques à la base, même si on retrouve dans mon livre, les prémisses de la révolution ukrainienne. J'y suis allé car ce pays m'a toujours fasciné. C'est un pays qui se situe à la charnière entre deux mondes, l'Europe et la Russie. Evidemment, la Russie n'avait pas tellement envie que l'Ukraine rejoigne l'Europe, et c'est là qu'elle a coupé l 'accès au gaz au pays pendant plus d'une semaine. Mes photos racontent cette histoire, silencieuse, de l'Ukraine à cette époque. 

Pourquoi t'es-tu penché sur la jeunesse en particulier ?
Les kids, c'est le futur de n'importe quel pays. Ils se débrouillent alors que leurs parents triment pour ramener un peu d'argent à la maison. Depuis l'indépendance de l'Ukraine en 1991, la situation économique s'est empirée. Et les gamins ne savent pas par où commencer pour faire la révolution.

Comment as-tu rencontré les gens qui sont sur tes photos ?
Je n'ai fait que du street casting. Quand je suis arrivé le premier jour, je n'avais pas encore saisi à quel point Kiev était la capitale du tourisme sexuel. Du coup quand je demandais aux jeunes de venir dans mon studio pour faire des photos, ils me regardaient hyper mal et j'ai même reçu quelques : 'va te faire foutre'. Fort heureusement, une copine traductrice a fini par mettre un peu d'ordre dans tout ça et les kids ont accepté de poser sous l'objectif. 

Quel âge ont-ils et que font-ils dans la vie ?
Tous avaient entre 15 et 22 ans. C'était l'été, donc les kids glandaient, pour la plupart. Une nuit, certains m'ont emmené près de Donetsk dans une petite ville qui bouillonne en ce moment. C'était assez délirant. Nous avons loué une petite baraque à l'architecture soviétique pour 50 euros. La propriétaire était une vieille dame édentée. Après, nous avons fait la fête ensemble. J'avais envie d'en savoir plus sur eux, leur vie, leurs espoirs et comment ils imaginaient le futur de l'Ukraine. C'était une très belle soirée.

Pourquoi ont-ils accepté de participer au projet, selon toi ?
Je n'avais encore rien publié à ce moment donc c'était vraiment un truc de feeling. Ils m'ont fait confiance et m'ont laissé une petite place dans leur univers. L'intérêt que je leur portais les a sans doute intrigués. 

Qu'est-ce qui t'as le plus surpris, chez eux ?
Leur vivacité, leur force. Leur sens de la communauté, envers leurs amis comme envers leur pays.

Tu penses que les jeunes là-bas sont plus engagés en politique qu'aux Etats-Unis, par exemple ?
Définitivement, oui. 

Pourquoi selon toi ? Est-ce que la crise a déclenché une prise de conscience chez les jeunes ?
Je pense qu'ils ont grandi conscients. Ils ont vécu les lendemains de l'Union Soviétique, dans toute sa détresse et sa difficulté. Le gamin qui m'a filé un tatouage bosse un jour par semaine comme graphiste et il se fait plus d'argent en un jour que son père en un mois. Son papa travaillait dans une usine et s'occupait des tâches ménagères. À la fin de l'ère communiste, on lui a demandé quelles étaient ses aptitudes et comme il n'avait jamais fait autre chose de sa vie que ça, il a galéré à trouver un emploi. les kids que j'ai rencontrés, ils ont en eux l'espoir d'un monde plus beau et la liberté de bouger, de partir. Ils veulent intégrer l'Union Européenne- ils veulent le meilleur pour leur pays. 

Tu es resté en contact avec eux ?
Grave, on se donne des nouvelles via Facebook et Instagram. Une des filles que j'avais rencontrée s'est rasé la tête peu de temps après, lorsque les manifestations ont éclaté. Le couple de potes que j'ai suivi et photographié s'est séparé, depuis. Je parle beaucoup avec le producteur, Yevgeny. J'étais tout seul là-bas, donc forcément disponible et heureux de forcer le destin. Tous mes modèles sont devenus des amis.

Qu'espèrent-ils, pour leur futur ?
Beaucoup veulent partir. Voyager. Quand j'étais auprès d'eux, avant Maiden, les kids avaient des idées douces et folles en tête. Et pas trop de souci à se faire. Aujourd'hui et plus que jamais, ils doivent prendre des décisions importantes - rester ou partir. 

danielking.com

Credits


Texte : Alice Newell-Hanson
Photographie : Daniel King

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