i-D a rencontré leroy burgess, élève de stevie wonder, bête de scène et pionnier de la dance

Au Worldwide Festival de Sète, où il proposait un live électrisant, le grand Leroy Burgess a pris le temps de discuter avec nous de ses 50 ans de carrière et de l'industrie musicale actuelle.

par Antoine Mbemba
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11 Juillet 2019, 9:26am

Le dimanche 30 juin au soir, dans l’enceinte du Théâtre de la Mer de Sète, le public du Worldwide Festival a été le témoin privilégié de l’énergie folle d’un homme et de ses musiciens. Eux sont français, plutôt jeunes et fringants ; lui est américain, a 50 ans de carrière au compteur et tient la cadence, chante debout, galvanise à la James Brown, s’assoit au clavier pour laisser briller ses choristes et dépose régulièrement un mot reconnaissant pour Dieu. Le tout avec une aisance qui transpire l’expérience, malgré la chaleur caniculaire qui étourdit la ville du Sud de la France.

Cette armée d’un seul homme s’appelle Leroy Burgess. Vous ne le connaissez peut-être pas, et pourtant – indirectement ou non – vos oreilles sont forcément déjà tombées sur les résultats de sa longue et fructueuse carrière. Chanteur, compositeur, parolier, producteur, claviériste, arrangeur, Leroy Burgess fait partie de ces artistes qui traversent les genres et les époques, souvent dans l’ombre, équipés d’un flair et d’un talent qui les distingue de la moyenne. Et si l’homme regrette que l’industrie musicale ne soit plus aussi versatile qu’à son époque, c’est bel et bien parce que lui n’a cessé de l’être.

Dans les années 1970, alors qu’il n’est encore qu’un adolescent nourri à Nat King Cole, il se lance dans la musique, au sein du trio Black Ivory. L’heure est alors aux ballades slow jam et le groupe signe quelques grands hits R&B. Mais les années 1980 approchent, la musique s’accélère, le disco débute et Leroy veut suivre le rythme. Il s’aventure alors en solo, se plonge dans la dance pour en devenir l’une des figures les plus impactantes du genre. Il signera de grands hymnes clubs au fil des années 1980 et 1990. C’est sans parler de son mentor d’un temps, Stevie Wonder ou de ses collaborations avec Rick James, Phreek, Inner Life ou Cassius – il rendra d’ailleurs un hommage vibrant à Philippe Zdar pendant son concert à Sète. En bref, Leroy Burgess est un monstre sacré, qui aura attendu 2016 pour donner son nom à un groupe de musique, le Leroy Burgess Full Band. Nous devions le rencontrer.

Comment avez-vous rencontré le groupe avec lequel vous jouez aujourd'hui ?
En 2016, j'étais invité à Lyon pendant les Nuits Sonores pour jouer avec un groupe de 16 personnes. Je ne les avais jamais rencontrés. Je suis arrivé deux jours plus tôt que prévu pour faire plusieurs répétitions avec le groupe. Ils étaient tellement bons qu'une seule à suffi. C'est devenu mon groupe européen, je les appelle mes « anges ». Ils vivent pour la musique, ils se connectent à la musique, avec eux je me sens chez moi sur scène. Il est important de savoir s'entourer faut s'entourer des meilleurs. Ceux qui savent ce qu'ils font et qui aiment le faire, comme toi tu aimes le faire. C'est ce que je ressens avec ce groupe. J'ai 9 autres personnes comme moi, qui chantent, qui jouent derrière moi. On entend leur dévouement dans le son et j'adore ça.

Ça doit leur faire plaisir d'entendre ça, vous qui avez côtoyé énormément de musiciens au fil de votre carrière.
Oh oui ! Ça fait 50 ans que je suis dans la musique. J'ai commencé dans les années 1970 avec mon groupe Black Ivory, je devais avoir 17 ans. J'ai fini par quitter ce groupe, pour le retrouver en 1995, et aujourd'hui on célèbre nos 50 ans d'activité ! C'est fou.

« La musique est une force qui ne peut pas être stoppée et qui exerce son influence sur absolument tout ce qui l'entoure. C'est une erreur d'essayer de la contenir. »

Vous imaginiez, à 17 ans, que la musique allait prendre une telle place dans votre vie ?
Ma mère était chanteuse, elle avait une voix magnifique, et ça m'a énormément inspiré quand j'étais petit. À côté de ça, mon père aimait beaucoup la musique afro. Leurs deux influences ont nourri mon envie de faire de la musique. J'ai commencé à chanter à 2 ans, et à faire du piano à 4 ans ! J'ai toujours su que je prendrais le chemin de la musique, mais je ne m'attendais pas du tout à avoir l'impact que j'ai eu ! Aujourd'hui, 50 ans plus tard, on joue encore le premier morceau que j'ai sorti avec Black Ivory et les premiers morceaux que j'ai composés seul ! Si la musique traverse les décennies, ça veut dire qu'elle était bonne. C'est une bénédiction, je suis très reconnaissant de voir ma musique aussi bien reçue, encore aujourd'hui.

C'est ce dont vous êtes le plus fier, cette longévité ?
Je suis fier de plein de choses ! Je suis fier de tous les gens que j'ai eu la chance de rencontrer. J'ai eu la chance d'être l'élève de Stevie Wonder. C'était mon mentor, en 1972, et j'ai eu d'autres très grands professeurs après lui. J'ai pu compter sur des partenaires incroyables : James Calloway, mon frère ; Sonny Davenport, mon cousin aujourd'hui décédé, avec qui j'ai écrit beaucoup de chansons ; les frères Aleem... J'ai toujours été entouré d'équipes formidables qui ont fait ressortir le meilleur de moi-même.

Vous faites partie des rares personnes dont on peut dire qu'elles ont créé de nouvelles sonorités au fil de leur carrière. C'était une ambition ou un hasard ?
C'est venu naturellement. J'ai commencé par de la musique très lente, des ballades, avec Black Ivory. Plus on avançait vers les années 1980, plus la musique s'accélérait. Le disco en était à ses premiers balbutiements, et j'ai voulu me lancer dans la dance music. Mais on n'attendait de notre groupe qu'il reste lent ! Dès qu'on accélérait un peu la cadence, c'était très mal vu. J'ai dû m'écarter de Black Ivory pendant un temps, parce que j'évoluais en même temps que la musique de l'époque. J'ai quitté le groupe en 1977, puis je suis revenu en 1979 pour produire ce qui est considéré comme le plus grand hit de Black Ivory, « Mainline ». C'est comme si je n'étais jamais parti. Je suis juste allé explorer ce que je pouvais être ailleurs, mais Black Ivory n'a jamais quitté mon esprit. Et aujourd'hui on est de nouveau ensemble !

Quel regard portez-vous sur l'industrie musicale aujourd'hui ?
Elle n'a rien à voir avec quand j'ai commencé. À l'époque, l'industrie était ouverte à tout ; différents genres musicaux, du rock des Beatles et des Stones à la soul de Motown. Au fil du temps, l'industrie a eu tendance à uniformiser la musique, a lui enlever de sa versatilité et de sa créativité. La musique est plus facile à contrôler quand elle ne va pas dans tous les sens. La musique est une force infinie. Quand on la laisse suivre son cours, il se passe des choses merveilleuses : jazz, boogie, dance, house, blues.. Elle doit revenir à cette diversité. Quand cette force est soutenue par l'industrie, c'est génial. Mais tu sais comment sont les corporations, elles pensent d'abord au contrôle. Et c'est néfaste d'essayer de contrôler quelque chose d'infini. La musique est une force qui ne peut pas être stoppée et qui exerce son influence sur absolument tout ce qui l'entoure. C'est une erreur d'essayer de la contenir.

Quel rôle a joué le streaming dans cette évolution, selon vous ?
Avec cette nouvelle manière d'écouter de la musique, les gens ne soutiennent pas réellement les musiciens, les compositeurs, les producteurs... En gros, la musique est gratuite. Ça précarise les musiciens ! Ça devient très dur de vivre de son art et il faut prendre ça en compte, légiférer rapidement là-dessus. À l'époque, en groupe, tu prenais 1$ sur un disque et tu divisais. Aujourd'hui, tu prends 0,000001 centime ! Il n'y a plus rien à diviser. Je vais te donner un exemple parfait : « Happy », de Pharrell, l'un des morceaux les plus populaires de l'histoire de la musique. Eh bien après 42 millions de streams, il a gagné quelque chose comme 24 000 $ ! C'est dingue, il y a un souci. Il faut qu'on s'ajuste aux changements, et qu'on soutienne au mieux les artistes.

« La technologie n'est pas une mauvaise chose en soi. Elle est mauvaise quand elle convainc les gens qu'ils n'ont pas besoin d'être talentueux et qu'elle sert de cache-misère. »

Quel regard portez-vous sur la musique afro-américaine actuelle ?
La musique issue d'artistes afro-descendants continuera d'évoluer, peu importe le contexte. Son influence a toujours été puissante, et elle le restera. En tout cas tant qu'elle n'est pas tirée vers le bas par certains pans de l'industrie. Mon ami Patrick Adams, mon mentor, répète souvent qu'à l'époque, en allumant la radio, en une heure tu pouvais entendre tous les sons possibles et imaginables. Les Beatles, les Stones, Ottis Redding, Aretha Franklin, Gladys Knight, Yes... On était exposé à tout ça. Aujourd'hui, pour caricaturer, il y a une grande tendance musicale à laquelle tout le monde ou presque souscrit. Et puis, avec les avancées technologiques, le vocoder, l'autotune, les chanteurs ne sont plus obligés de savoir chanter ! La technologie n'est pas une mauvaise chose en soi. Elle est mauvaise quand elle convainc les gens qu'ils n'ont pas besoin d'être talentueux et qu'elle sert de cache-misère.

Vous avez traversé plusieurs styles durant votre carrière. Qu'est-ce que vous avez essayé de transmettre à chaque fois ?
Peu importe le genre dans lequel je performe, que ce soit la dance, le R&B, j'essaye de transmettre ce qu'il y a dans mon cœur, dans mon âme. Mes idées viennent de mes expériences, de ce que j'ai vécu, où je l'ai vécu. Les hauts et les bas de la vie, je les exprime à la fois dans mes paroles et mes compositions. J'essaye de capturer tout ça et d'en faire quelque chose de réel, d'authentique. Ce n'est qu’en se connectant au réel que tu peux toucher un public, et qu'il peut partager cette expérience avec toi.

Vous avez passé du temps en studio, avec de nombreux artistes. Qu'est-ce qui vous plaît le plus entre ces moments de création et le live ?
J'aime beaucoup le live, c'est beaucoup plus spontané. Le studio est très structuré, très spécifique, très précis. Dans le live, tu as aussi une forme de précision, mais tu as la liberté d'être spontané. Tu peux changer ce que tu veux. Par exemple, si je fais « Big Time » de Rick James, je peux amener le groupe dans une nouvelle direction à tout moment, en une indication. C'est ce qui rend le live amusant. C'est sans compter les interactions et les réactions du public. Mais le studio a quelque chose de magique aussi, ça te permet de mettre en forme la vision, le son qui tu as en tête. C'est une naissance. Et quand tu joues ce morceau, tu commences par la précision, et puis tu t'ouvres doucement vers la liberté, obligatoire en musique.

Quels sont les musiciens qui vous impressionnent, encore aujourd'hui ?
Je suis toujours soufflé par Stevie Wonder. Peu importe ce qu'il fait et quand il le fait, il est incroyable. Je suis également impressionné par Quincy Jones, mais j'aime aussi beaucoup de musiciens plus récents, comme Dr. Dre, Timbaland, ce genre de producteurs très inventifs et ingénieux. La musique m'impressionne toujours autant que quand j'étais petit. Je suis né en 1953, alors en grandissant, j'écoutais la musique des années 1940 et 1950 ! C'était du jazz, des chansons romantiques, Nat King Cole, Johnny Mathis... Puis on est passé au r&b et à la dance, et puis à tout ce qu'on a aujourd'hui. Comme je l'ai dit : la musique est une force qui ne peut pas être stoppée et qui exerce son influence sur absolument tout ce qui l'entoure. C'est une erreur d'essayer de la contenir.

Après Sète et Bruxelles, le Leroy Burgess Full Band se produira le 3 août à Amsterdam, la 9 août à Helsinki, le 30 août à Moscou, le 11 octobre à Berlin, le 15 octobre au New Morning à paris et le 19 octobre à Londres.

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