pouvons-nous faire confiance à faceapp ?

Si l'application FaceApp permet de vieillir ses traits en quelques secondes et de revenir en aussi peu de temps à son vrai visage, il semblerait que nos données soient elles, divulguées à tout jamais.

par Douglas Greenwood
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26 Juillet 2019, 9:57am

C'est dimanche, il est tard et allongé sur mon lit, j'observe des photos de moi-même : j'ai 80 ans et mon visage ressemble à un scrotum. Je retire le filtre et me revoilà, jeune à nouveau. Ouf.

Dès l'âge de 20 ans, on nous apprend à essayer de ralentir le vieillissement naturel de nos cellules. N'avez-vous pas déjà entendu quelqu'un vous dire que si vous commenciez une routine de soins hydratants très tôt, vous vous en remercieriez plus tard ? Nous avons tous vu nos parents et grands-parents se scruter dans un miroir de salle de bain, guettant les signes de l'âge de leur visage : pattes d'oies, lèvres pincées, tâches brunes... Ils appartiennent à la génération qui n'a pas connu l'acide hyaluronique, les masques en tout genre et le boom de l'utilisation des rétinoïdes. La plupart de nos parents passaient leurs vacances à cuire au soleil dans des clubs de vacances de la Costa Brava sans se préoccuper des conséquences. En ce sens, les nouvelles générations ont l'avantage d'être mieux informées, de prendre davantage soin d'elles et d'avoir appris des erreurs de leurs ainés. Sauf que notre société nous a aussi appris, sans réelle preuve, qu'on pouvait lutter contre la nature à l'aide de produits joliment emballés. Aujourd'hui, anticiper ce à quoi nous ressemblerons quand nous serons vieux et fripés a quelque chose d'amusant et non plus d'inévitable.

C'est qui pourrait expliquer pourquoi nous aimons tant FaceApp. L'application, capable de retoucher facilement n'importe quel portrait, permet, de manière assez dystopique, de « rencontrer son futur soi ». C'est angoissant, mais un selfie avec cette application fera tomber vos pommettes, affinera vos lèvres et vous fera cadeau d'une belle ride du lion. Au Royaume-Uni, l'engouement autour du concept est tellement fort que FaceApp est en tête des téléchargements App Store. Tout le monde se plie au jeu : les stars - de Lil Nas X aux Jonas Brothers - vos proches, votre cousin éloigné et cet ami que vous avez perdu de vue. Donnant à chacun les marques d'une vie qu'ils n'ont pas vécue, directement sur leur visage. Amusant, n'est-ce pas?

En réalité, ça l'est un peu. Il y a quelque chose de fascinant à se reconnaitre tout en restant totalement étranger à soi-même, un peu comme quand on croit reconnaître quelqu'un dans la rue, alors qu'on ne l'a vu qu'en rêve. Mais comment en sommes-nous arrivés à rechercher ce sentiment ? Pourquoi partageons-nous des selfies ridés, alors qu'il y a seulement trois ans, toute l'estime de soi de notre génération se fondait sur des images lourdement retouchées grâce à Facetune ?

Pendant des années, le principe d'Instagram reposait sur l'idée d'être constamment au top de soi-même. Pourtant, Facetune (qui permettait d'adoucir ses traits) a fini par chuter après avoir atteint des sommets. D'après les statistiques, l'application serait de moins en moins utilisée depuis Avril, tandis que les effets ravageurs des filtres sur notre santé mentale font l'objet d'études médicales de plus en plus alarmantes. La fameuse « Dysmorphie Snapchat » désigne le phénomène qui amène les 18-34 ans à faire plus de chirurgie que leurs parents pour ressembler à leur filtre Snapchat préféré. Mais apparaitre sans défaut sur Instagram n'est plus une nécessité pour beaucoup et les influenceurs beauté semblent avoir maintenant pris le monopole de l'utilisation abusive du maquillage - au détriment des filtres chien.

Ce qui nous laisse face à un choix décisif : devons-nous publier des images retouchées qui véhiculent une certaine idée de la perfection et sont en désaccord avec la réalité, ou accepter que notre propre image puisse nous échapper ? Il semblerait que nous allions vers la deuxième option : le déclin du règne de Facetune à l'heure où FaceApp connaît un pic de popularité pourrait être un pas dans cette direction.

Mais la popularité de FaceApps revêt une signification plus profonde (et plus inquiétante). Même si ce genre d'application réserve des moments amusants, ce passe-temps inoffensif en apparence soulève des préoccupations plus sérieuses. À en croire les rumeurs qui fleurissent sur internet, des informaticiens russes auraient créé cette application pour télécharger toutes nos données personnelles et nous feraient perdre tous nos droits sur notre propre image - ainsi qu'une grande partie de nos informations personnelles. Les conditions d'utilisation signées par n'importe quel utilisateur téléchargeant l'application stipulent: « Vous accordez à FaceApp le droit perpétuel, irrévocable, non exclusif, gratuit, international, libre et transférable d'utiliser, de reproduire, modifier, adapter, publier, traduire, créer du contenu dérivé à partir de, distribuer et publiquement utiliser vos données d'utilisateur et tout nom, surnom, en rapport avec vos données dans toutes les formes de médias et chaîne connues à ce jour ou développées plus tard, sans compensation à votre égard. »

« Imaginez simplement que FaceApp fasse faillite dans un an, et qu'une entreprise saisisse l'opportunité de s'approprier toutes vos données libres de droit en achetant l'application. »

Ces affirmations sont suffisantes pour faire frémir tous ceux parmi nous qui ont téléchargé la fameuse application. D'après certains, l'application pourrait collecter les selfies des utilisateurs pour les vendre afin d'améliorer les logiciels de reconnaissance faciale. Dans une interview pour la BBC, le directeur de l'application Yaroslav Goncharov a affirmé que ce n'était pas le cas. Mais comme le fait remarquer le Docteur Seeta Peña Gangadharan, professeure assistante en média et communication à la London School of Economics, ce n'est pas parce que l'entreprise agit selon ses droits qu'elle ne le fait pas avec nos données personnelles. « FaceApp devrait nous inquiéter, mais ce n'est pas la seule application qui récolte les informations des utilisateurs ayant consenti à partager du contenu avec elle et ses éventuels partenaires, explique-t-elle à i-D. C'est simplement l'un des derniers exemples marquant en date, ce qui nous [montre] à quel point nos données sont importantes et pourquoi il est nécessaire de les protéger. »

Courrons-nous réellement un risque ? « Il est vrai que nous mettons nous-mêmes en péril notre capacité à faire des choix en toute connaissance de cause, remarque Seeta Peña Gangadharan. Imaginez simplement que FaceApp fasse faillite dans un an, et qu'une entreprise saisisse l'opportunité de s'approprier toutes vos données libres de droit en achetant l'application.» Elle compare cette éventualité à une catastrophe naturelle, une marée noire. « Nous ne savons pas précisément combien d'entre-nous seront affectés plus tard. Il s'agit du genre d'application parfaite pour mener à bien des expériences, tester le développement de logiciels de gestion et d'utilisation des données. Dans ce cas précis, il est clair que ce type de pratique - la simulation du vieillissement - permet de perfectionner la technologie de la reconnaissance faciale. C'est ce que nous autorisons avec FaceApp. On donne le droit de faire librement des expériences sur nous. »

Nous vivons dans une ère technologique où il est difficile de ne pas penser que nous sommes devenus de parfaits rats de laboratoire, faisant l'objet d'expériences sociales et psychologiques sur le long terme. N'oublions pas non plus à quel point nous sommes accros à ces réseaux sociaux jouant sur l'idée de notre pseudo popularité. Et si la beauté n'est plus leur seul critère, peut-être que cette évolution est aussi un symptôme de la perversité que ces mêmes réseaux nous imposent, nous invitant à partager toujours plus de nous.

Si la suppression des likes sur Instagram a quelque chose à nous apprendre (elle est déjà à l'essai dans des pays comme la Nouvelle-Zélande, l'Italie et l'Irlande), c'est que notre quête permanente d'attention nous fait perdre de vue ses possibles conséquences. Donc oui, se vieillir peut être amusant, mais il est important de savoir ce qu'il se passe réellement en coulisses. Car s'il suffit d'une seconde pour revenir à son âge initial, nos vies privées semblent elles, envahies pour l'éternité.

Cet article a initialement été publié sur i-D UK.

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