au cinéma, les amours adolescentes se déchirent dans « genèse »

i-D a rencontré Noée Abita et Théodore Pellerin, les jeunes acteurs de « Genèse », un film qui traverse, gracieusement, la violence de l'amour adolescent.

par Marion Raynaud Lacroix
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11 Avril 2019, 11:20am

C'est une histoire d'amitié et de déceptions, de haine de soi et d'amour débordant. Celle de Guillaume (Théodore Pellerin) est prise entre les murs d’un internat bourgeois, où il est de bon ton de rentrer sa chemise, de faire du tennis et de se taper sur l’épaule entre garçons. Un monde contenu jusqu'à l'étouffement, qui déraille pourtant le jour où il tombe amoureux de son meilleur ami. C'est aussi l'histoire de sa demi-soeur, Charlotte (Noée Abita), qui croit être amoureuse jusqu'à ce que celui qui prétend l'aimer lui propose une relation libre. Et aussi celle d'un enfant, Félix, terrassé par son premier coup de foudre dans un camp de vacances. À travers trois parcours qui s'étreignent sans se croiser vraiment, le nouveau film du québécois Philippe Lesage capte les tremblements de l'adolescence - ce moment où l'innocence se heurte à l'autorité et où le sexe prend, violemment, le dessus sur les sentiments.

Noée Abita

« Guillaume, c'est un romantique fini, un garçon qui découvre son intériorité à travers l'émotion très forte de l'amour, explique Théodore Pellerin, le jeune acteur canadien à qui a été confié le rôle de ce grand garçon sentimental. Ce qui est troublant pour lui, c'est que cet amour-là se développe pour son meilleur ami. Le film questionne cette sexualité naissante mais aussi l'amour, l'amitié et les limites entre les deux. Guillaume croit en la grandeur de l'amour, ça lui donne un vrai espoir en la vie, une croyance en quelque chose de très grand. » Pour Noée Abita, interprète de Charlotte – déjà repérée, rayonnante, dans le très beau Ava les deux personnages se retrouvent dans leur quête d'absolu : « Pour moi, Charlotte et Guillaume sont deux âmes entières, pures et intactes - qui errent dans un monde de tricheurs. Ce qui les lie, c'est l'inévitable souffrance des expériences qu'ils traversent. Ils ont tous les deux ce besoin d'aller vers l'avant, vers quelque chose de plus grand. »

C'est que Charlotte et Guillaume taisent leurs sentiments à s'en faire mal au coeur et au ventre - quand il faudrait penser aux cours, à leur avenir et à ce que les autres attendent d'eux. Leurs sentiments ont beau être purs, ils sont jugés avec la condescendance des adultes, qui préfèrent n'y voir que du sexe ou de simples enfantillages. Mais peut-on s'aimer plus fort qu'à l'adolescence, quand on ignore encore la tempérance et les compromis de l'âge adulte ? C'est la question au centre de Genèse, qui filme ces premières amours comme des moments de grâce douloureux, heurtés au poids des normes et des conventions. « Je crois que quand on est enfant ou adolescent, l'amour a quelque chose de l'ordre de la pureté. À ce moment-là, être amoureux, c'est juste rechercher l'amour de l'autre en échange, dit Noée. La chose se banalise en grandissant : on se met à convoiter le corps de l'autre pour ce qu'il représente de sexuel. Pour Félix, le petit garçon de la dernière histoire, le simple fait de tenir la main d'une fille est un bouleversement. C'est ce qui est magnifique et qu'il faudrait apprendre à garder. »

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Les sentiments qui traversent Genèse n'en font pas un conte de fées. Plutôt une comète blessée par le pragmatisme des adultes, balayant les tourments d'une jeunesse qui semble loin derrière eux : « Je me sens plutôt heureux mais c'est assez récent, confie Théodore. Quand on est adolescent, on gère toutes sortes d'affaires : notre intériorité, notre anxiété, nos amis, notre futur... La nostalgie que les adultes peuvent avoir pour la vingtaine est peut-être belle, mais je crois qu'elle couvre quelque chose d'autre, qu'elle pose un voile sur cette période. »

« J'avais vingt ans. Je ne laisserai personne dire que c'est le plus bel âge de la vie. Tout menace de ruine un jeune homme : l'amour, les idées, la perte de sa famille, l'entrée parmi les grandes personnes. Il est dur à apprendre sa partie dans le monde. » L'extrait pourrait être en préambule du film de Philippe Lesage, il est le commencement d'Aden-Arabie, un livre de Paul Nizan publié en 1931, qui résonne, intensément, aux oreilles de tous ceux qui voudraient faire un bon dans le temps pour cesser d'être traversés par les déchirements adolescents. « Je pense que les adultes qui disent qu'avoir 20 ans est le plus bel âge, ce sont des adultes qui sont frustrés de vieillir, de voir le temps passer, qu'ils sont nostalgiques de leur jeunesse alors que les adolescents sont dans le moment présent, poursuit Noée. C'est ce qui rend l'adolescence si difficile : c'est un temps qui recouvre tellement de choses que j'ai l'impression qu'il pourrait équivaloir à 20 ans d'une vie adulte. » Et Théodore de conclure : « S'il faut c'est vraiment de la merde quand on a 40 ans, je sais pas, c'est peut-être pour ça qu'ils disent que c'était super à 20 ans. Mais j'ai l'impression qu'on devient de plus en plus heureux en vieillissant, qu'on se libère, qu'on apprend à vivre, à aimer, à être en amitié, à être seul, à être bien entouré. Je crois qu'au contraire, plus on vieillit, plus on voit la vie pour ce qu'elle est vraiment. »

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Crédits

Texte : Marion Raynaud Lacroix
Photographie : Roddy Bow

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