en france, un projet de série lesbienne dérange la communauté lgbt

Récemment dotée d'une aide au développement, la série « Purple » entend raconter le Paris lesbien des années 1990 - sans le concours des personnes concernées.

par Marion Raynaud Lacroix
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24 Avril 2019, 4:44pm

« Après Dix pour cent, voici Purple, la nouvelle série française qui intrigue » titrait le magazine Elle en mars dernier, révélant un pitch faisant du « Paris lesbien des années 1990 » sa toile de fond. Toujours au stade de développement, la série dévoilait néanmoins son scénario « intriguant » : 8 épisodes circulant entre les parcours de « Diane, étudiante et mannequin, Manu, propriétaire de boîte exubérant, Rebecca, prof de lettres qui combat le patriarcat, Zoe, DJ en devenir et Samia, à la personnalité audacieuse et craintive à la fois. » Des personnages fictifs inspirés de personnes bien réelles qui n'ont elles, jamais été consultées. Ecrite par Judith Havas et Noémie de Lapparent, produite par Harold Valentin, Aurélien Larger et Simon Trouilloud de Mother Production (à qui l'on doit le succès de Dix pour Cent) ; Priscilla Bertin et Judith Nora de Silex Films (dont la société a notamment produit la série Connasse) ; Purple s’est vue récemment couronnée du « prix du Meilleur Projet » dans le cadre du festival Séries Mania. À la clé de cette récompense, une aide à la création de 50 000 euros saluant « les thèmes fondamentaux abordés dans Purple, son traitement de l’émancipation, son optimisme », des personnages « campés de manière dynamique et originale », ainsi qu'un scénario construit autour des « possibilités » et du « positif de l’existence ».

Le Paris lesbien des années 1990, c'est - entre autres choses - le Pulp, ce club fermé en 2007 dont les nuits laissent à celles et ceux qui les ont vécues le sentiment d'avoir été témoins d'une époque qui n'est plus. Des nuits sur lesquelles ont régné Chloé, Dj Sextoy et Jennifer Cardini, où l'on ne connaissait ni le mariage pour tous, ni la pénalisation de l'homophobie, où la transidentité figurait sur la liste des maladies mentales et où l'on ignorait que la lutte LGBT céderait, comme d'autres avant elle, face au cynisme de la récupération politique et du marketing. Un Paris qui a laissé derrière lui son lot de souvenirs et de témoins - de puissants alliés pour quiconque souhaite s'en inspirer. Il semblait donc logique de s'adresser aux personnes qui ont vécu et façonné le Pulp avant d'entamer le récit de cette période. Un processus scrupuleusement évité par la production de la série Purple d'après les personnes interrogées. Scénariste et réalisatrice, Lidia Terki aurait pourtant eu des choses à dire et à montrer sur ces années qu'elle a traversé, documenté et dont elle a déjà témoigné à travers un film consacré à la figure de Dj Sextoy, pionnière du Pulp disparue en 2002. Faire une série autour de cette période, elle y travaille depuis 2004 : « Pendant 10 ans, j'ai filmé le Pulp : les dj, les filles qui y travaillaient, les gouines qui y venaient. Sauf qu'à ce moment-là, les lesbiennes, c'était pas franchement au goût du jour. Tout le monde s'en foutait, personne n'était intéressé par le projet à l'exception des personnes concernées. Je me suis lancée toute seule, parce que j'en avais marre d'entendre les gens dire que cette culture ne les intéressait pas. »

« Quand j’ai vu passer l’info, j’ai eu l’impression qu’on cambriolait ma vie. » Fany Corral, ancienne directrice artistique du Pulp

« En septembre dernier, l'une des scénaristes m'a appelée pour consulter mes images. Elle disait avoir une commande d'une boîte de prod pour créer une série. J'ai refusé et elle m'a répondu que je n'avais pas à m'inquiéter vu qu'il s'agissait de deux projets différents et que mon approche était ancrée dans la réalité. Je me suis dit qu'elle était très bien renseignée étant donné que jusqu'à présent, personne ne m'avait demandé ce que je faisais, explique Lidia Terki. Je trouve que c'est vraiment dommage : on aurait pu travailler ensemble, être associées au projet. Au lieu de ça, on fait comme si on était pas là, on dirait qu'on est mortes, qu'on n'existe plus ! » Pour Fany Corral, ancienne directrice artistique du Pulp, la démarche porte directement atteinte à la mémoire de l'époque et des personnes concernées : « Ce genre de pratique relève de l’appropriation culturelle : se servir d’histoire ou de culture de minorités, faire du business dessus sans que ces mêmes minorités ne soient impliquées et n’en profitent. Quand j’ai vu passer l’info, j’ai eu l’impression qu’on cambriolait ma vie. »

L'histoire peut sembler anecdotique, elle rappelle néanmoins la difficulté des minorités à accéder à des moyens de production suffisants pour raconter, elles-mêmes, les histoires qui les concernent. En octobre 2017, Netflix lançait un documentaire intitulé The life and Death of Marsha P.Johnson : l'histoire d'une activiste noire transgenre surnommée la « Rosa Parks LGBT ». Réalisé par David France, le film avait d'abord suscité l'enthousiasme avant que sa légitimité ne soit contestée par Reina Gossett, une femme noire transgenre accusant le réalisateur de s'être approprié des années de recherches personnelles. « Le travail d'une femme noire et trans sur une femme noire et trans a été utilisé pour faire un film réalisé par un homme blanc et cisgenre, aidé par les millions de Netflix, » résumait alors l'auteure Janet Mock, dans un long post publié sur Twitter. L'exemple a beau concerner un travail documentaire, le processus reste le même : s'appliquer à raconter une histoire qui n'est pas la sienne, et écarter ses protagonistes principaux pour mieux s'en attribuer le mérite.

« J'ai mené un travail de longue haleine, d'archives, pour lequel j'ai recueilli beaucoup de témoignages. Autour de moi, tout le monde savait que je travaillais sur ce projet. Quand l'info de la série a commencé à circuler, les gens ont logiquement pensé qu'il s'agissait de la mienne. Ils ont été très étonnés d'apprendre que ce n'était pas le cas. Déontologiquement, je trouve la démarche hyper limite. Mais ces gens sont dans leur droit et j'ai envie d'aller de l'avant, conclut Lidia Terki. Depuis que je sais que cette série se prépare, j'ai encore plus de pression pour terminer ce travail, et je n'ai jamais eu aussi envie de me démener pour qu'il voie le jour. Aujourd'hui, c'est l'aspect positif sur lequel j'ai envie de me concentrer. »

Contactée par la rédaction, l'équipe à l'origine de la série n'a pas souhaité répondre à nos questions.

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