entre mode durable, féminisme et solidarité, voici « itinérance méditerranée »

Depuis 2018, Caroline Perdrix et Alexia Tronel sillonnent les rives de la Méditerranée pour faire vivre une démarche sociale et artistique qui met en valeur l’artisanat local et des communautés de femmes. i-D les a rencontrées.

par Sophie Abriat
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23 Juillet 2019, 1:37pm

Ouvrir la voie. Montrer qu’on peut faire les choses autrement, mais sans juger, ni accuser. Inventer de nouveaux rôles créatifs à l’ère de la mode responsable, créer des ponts entre les savoir-faire et les régions du monde, changer notre façon de consommer et produire la mode… « Apprendre ensemble », comme le disent Caroline Perdrix et Alexia Tronel, les deux fondatrices d’Itinérance Méditerranée, un projet associatif qu’elles ont lancé il y a déjà un an avec leur marque de prêt-à-porter Atelier Bartavelle. Présentée lors du dernier Festival d’Hyères, autour d'une table-ronde baptisée « Back to craft », cette démarche artistique fédère une communauté d’artisans et d’acteurs du changement, issus des deux rives de la Méditerranée. « Nous ne sommes pas donneuses de leçons, on essaie simplement de faire les choses différemment car on n’a pas plus vraiment le choix... Avec ce qui se passe aujourd’hui, il faut trouver des alternatives, indiquent-elles. On ne lit que des articles catastrophistes avec des données horribles disant que la mode est l’une des industries les plus polluantes au monde… Tout ça est très négatif. On veut montrer qu’il existe autre chose. »

Pour leur première escale, elles ont choisi la Grèce où elles ont tricoté des pulls avec des grand-mères de l'île de Tinos, qu’on appelle « yayas », regroupées au sein d’une association de femmes. Pour montrer qu’il était possible de développer un projet entièrement local, elles ont travaillé avec l’un des derniers fournisseurs de laine grecque : Molokotos. L’artisanat est aussi au cœur de leur second périple, en Tunisie. Ce voyage met en avant leur collaboration avec des brodeuses berbères de Guermessa, un village troglodyte situé aux portes du désert, à une vingtaine de kilomètres de Tataouine. La moitié des pièces a été confectionnée par des couturières de Tunis, avec du coton provenant des fins de stock du souk de La Médina ; l’autre moitié est constituée de chemises chinées dans les fripes de Tunis - des pièces upcycled qui font écho au rôle joué par la Tunisie en tant que plaque tournante de la fripe. Les femmes berbères de Guermessa viennent ensuite embellir ces pièces grâce à leur technique traditionnelle de broderie au point de croix, baptisée « Margoum ». Dans cette région, l’artisanat constitue l’un des rares moyens de subsistance d’une population souvent délaissée par le pouvoir central de Tunis.

Ces deux « itinérances » ont été exposées au musée Benaki à Athènes et à l'Institut français à Tunis. Documentée à la manière d’un carnet de voyage, chaque escale permet de s’immerger dans le quotidien des artisanes, notamment à travers des vidéos, où elles livrent leurs visions du vêtement, de la tradition et de la transmission ainsi que leurs perceptions de la place des femmes dans leur société. Des photos signées Philippine Chaumont et Agathe Zaerpour enrichissent le carnet, ainsi qu'une série de podcasts initiée avec Léa Capuano et Clara Lacombe, documentaristes de France Culture, qui part à la rencontre des tunisiens. Une étude autour du circuit de la fripe tunisienne a également été réalisée par la photographe Lucile Gruntz et la sociologue Emma Grosbois. Que raconte un vêtement de celui qui le porte, de celui qui l’a fabriqué ou encore vendu ? Itinérance Méditerranée soulève, à travers la mode, des problématiques économiques, environnementales et sociales et montre que l’artisanat loin d’être « une idée du passé » est « peut-être un nouveau commencement. »

Pouvez-vous vous présenter ?

Alexia Tronel (A.T.) : Avant de créer la marque Atelier Bartavelle en 2014 avec Caroline, j’ai travaillé dans le développement durable, à Rome auprès de l’ONU et à la Paz dans une ONG. Je ne viens pas du monde de la mode, j’ai étudié l’économie du développement et les sciences politiques à la Sorbonne et à l’Université de Melbourne.

Caroline Perdrix (C.P.) : J’ai étudié à l’école de la Chambre Syndicale de la Couture Parisienne et aux Arts Décoratifs de Paris. Ensuite, j’ai travaillé chez Louis Vuitton puis David Koma. Je présentais une collection artisanale au MUCEM, au moment où Marseille était « Capitale Européenne de la Culture », quand j’ai rencontré Alexia et nous avons décidé de lancer une marque pour incarner notre vision commune, entre développement durable et artisanat.

Comment est né Itinérance Méditerranée ?

C.P. : Avec notre marque, on a toujours été dans une démarche responsable. Mais, après quatre ans de collections automne/hiver, printemps/été, on s’est remises en question. On a voulu aller plus loin dans notre engagement : c’est comme ça qu’est née cette association autour de la Méditerranée, comme une prolongation de l’ADN d’Atelier Bartavelle, très imprégné de Marseille.

A.T. : Aujourd’hui, en tant que marque, notre impact est forcément limité et puis, l’offre de vêtements est saturée. On se rend compte qu’il faut redévelopper des circuits locaux dans la mode. Notre but est de mettre en relation des marques de prêt-à-porter avec des acteurs locaux pour créer des projets qui donnent du sens aux vêtements. Avec des artisans, nous éditons des pièces qui servent de vitrines pour inciter d’autres marques à réintégrer ces savoir-faire en déclin dans leurs modèles de production. L’objectif n’est pas de vendre mais de donner envie à des marques de collaborer avec ces artisans ou répliquer ce modèle économique dans des pays où elles produisent déjà. L’industrie textile a un fort impact environnemental et social sur le bassin méditerranéen qui regroupe une grande partie des ateliers des marques européennes. La mer Méditerranée est aussi l’une des mers les plus polluées au monde, la Turquie est le second fournisseur de l’Union Européenne après la Chine… L’artisanat traditionnel de ces pays est en déclin. Sans modèle économique viable, des artisans avec des savoir-faire incroyables n’ont pas assez de commandes. Si nous n’agissons pas maintenant, ces savoir-faire pourraient disparaître .

C.P. : C’est un projet artistique qui montre la richesse de ces savoir-faire, c’est aussi une manière de valoriser cette mémoire.

À travers votre projet, vous soutenez les communautés locales de femmes. Qu’est-ce qui motive votre choix ?

C.P. : Oui nous soutenons des communautés de femmes ayant un accès limité au marché et avec des profils très variés : minorités ethniques, réfugiées, personnes âgées, etc. Par exemple, à Guermessa, la broderie est un art domestique. Ce n’est pas le travail principal des femmes berbères qui s’occupent du foyer la journée, l’idée est de leur apporter un complément de revenus tout en respectant leur mode de vie, c’est très important pour nous. On les aide à s’autonomiser en mettant en place une infrastructure qui leur permet aussi de se retrouver entre elles, de tisser des liens et de s’exprimer.

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Photographie : Philippine Chaumont et Agathe Zaerpour

Pourquoi avez-vous fait le choix de documenter le processus de création et de production des vêtements ?

A.T. : Pour donner de la valeur aux vêtements, pour montrer que derrière tout cela il y a des personnes. Mais aussi pour dresser un portrait de la création d’un pays et permettre à un maximum de personnes de s’immerger dans la communauté de femmes que l’on suit. On archive beaucoup de témoignages, cette documentation est précieuse.

C.P. : On expose aussi nos projets dans des espaces publics, plein de gens différents peuvent ainsi y avoir accès. L’idée est de sensibiliser le public à une autre manière de voir le vêtement.

Quel est donc le rapport au vêtement en Tunisie ? En quoi diffère-t-il du nôtre ?

A.T. : La Tunisie est une plaque de tournante de la fripe. Toute la fripe de nos pays arrive là-bas et est triée sur place. Une partie est renvoyée ici, une autre part en Afrique ou en Asie, selon le cahier des charges. Même dans le petit village de Tataouine, les femmes, le dimanche marchent pour aller acheter leurs habits au souk et reviennent avec des vêtements européens, du H&M sur les épaules.

C.P. : Mais c’est avant tout pour être à la mode, il n’y a pas le même souci écologique qu’ici. Les femmes nous ont ouvert leur armoire et j’ai assisté à une cérémonie traditionnelle berbère, habillée en jeune fille. Elles nous ont raconté leur rapport aux vêtements traditionnels, leur histoire dans les années 60,70 quand elles ont quitté leur village troglodyte, sous Bourguiba qui proposait de l’eau et de l’électricité, une école pour les enfants… mais instaurait aussi un rejet des minorités. Notre projet n’est cependant pas politique, nous faisons attentions à rester concentrées sur le vêtement, le savoir-faire, la transmission.

Vous citez néanmoins le poème de Sghaier Ouled Ahmed, intitulé « Les Femmes de mon pays » sur vos pièces. Ce poème est devenu un symbole pour les femmes militant pour leurs droits lors de la révolution de 2010.

C.P : Oui , cet hymne féministe était chanté à chaque mobilisation. Notre projet est axé sur la sororité et ce poème correspondait bien au message qu’on voulait faire passer. Dans cette édition, nous rappelons à travers le vêtement les problématiques liées au statut des femmes en Tunisie. Nous avons travaillé avec un designer graphique Ali Almasri [calligraphe jordanien résident à Tunis], pour transcrire le poème d’Ouled Ahmed. Le titre est brodé en gros plan sur les chemises. À l’intérieur, on retrouve l’intégralité du poème sur une étiquette.

Avez-vous été en contact avec la jeunesse tunisienne ?

A.T. : Oui, ce projet est une histoire de rencontres et nous avons noué des amitiés. On a rencontré des personnes très engagées avec qui on a envie de continuer de collaborer. On veut aussi continuer à accompagner les brodeuses, et nous sommes en contact avec des jeunes pour nouer des partenariats, ce sont des militants qui ont envie d’être optimistes. Mais ce n’est pas évident… La situation est compliquée, on sent bien sûr que la révolution n’a pas tenu toutes ses promesses. Mais il faut continuer à y croire.

Votre projet rencontre-t-il un écho favorable ?

A.T. : Avec ce projet, on sort du système et on propose de revenir à un sourcing local. On est en contact avec plusieurs marques, l’idée étant de les accompagner pour qu’elles puissent intégrer ces savoir-faire à leurs systèmes de production. On est parties en Grèce un été et les portes se sont vite ouvertes… On a eu une belle couverture médiatique là-bas, les yayas sont même allées (très fières !) sur un plateau tv à Athènes. Aujourd’hui elles vendent beaucoup plus de tricots et elles ont pu financer un centre médical sur place. A Tunis ou à Paris, l’idée a été bien accueillie et il faut aujourd’hui la développer encore plus.

C.P. : On commence petit, l’idée est bien sûr de faire grandir le projet. Tout ça m’anime vraiment, c’est une passion. Et quand on voit l’impact que ça peut avoir, même sur 20 femmes dans un village à côté du désert, on se dit que c’est essentiel de pouvoir faire ça !

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Photographie : Caroline Perdrix

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