qu'y a-t-il dans la tête (et le coeur) des fans de k-pop ?

Il y a quelques jours, le groupe BTS donnait un concert (archi complet) au stade de France. L'occasion pour moi de tenter de comprendre l'engouement général que le boys band génère dans le monde entier.

par Sylvain di Cristo
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12 Juin 2019, 2:05pm

Je n’ai pas connu l'époque des 2B3, Alliage, G Squad et autres boys band des années 90. Ils étaient les héros de la génération qui a précédé la mienne. Mais je les imaginais, et me faisais tout un puzzle mental composé des images d’hystérie collective que je voyais à la télé, des posters dans les chambres des grandes sœurs de mes potes et des émissions de Charly et Lulu. De cette période, on retient également un son strident : celui provoqué par les hurlements des dizaines de milliers de fans en délire ; aussi puissants que ceux qui s'échappent du Stade de France ce vendredi 7 juin 2019 alors que je m'apprête à assister au concert des BTS.

Deux soirs d’affilée, sept jeunes garçons coréens vont jouer devant 160 000 personnes. Les guichets ont fermé en deux heures seulement. Le phénomène s’appelle BTS, pour Bangtan Sonyeondan (« Boy-scouts à l’épreuve des balles »), et domine la K-pop. « Le nom est naze et même les membres du groupe ne l’aiment pas, me raconte ma voisine de 23 ans qui me servira de guide pendant le concert, aujourd’hui ils préfèrent lui donner un nouveau sens, Beyond The Scene. » Il faut comprendre qu’ils n’ont pas choisi leur nom de scène mais que leur label, Big Hit Entertainment, l’a fait pour eux. Tout ça sent la grosse industrie à plein nez mais la recette fonctionne et tous les fans qui m’entourent sursautent et hurlent au moindre mouvement sur scène tandis que le concert tarde à commencer. Un rien embrase le stade, un courant d’air dans le grand voile qui recouvre le décor thème Grèce antique ; les sticks lumineux synchronisés qui se monnayent entre 50€ et 100€ ; les clips du boysband qui passent sur les écrans et que tous les fans connaissent par cœur. Et même plus que par cœur si l’on tient compte des « fan chants », ces chants complémentaires aux lyrics originales, imaginés par l’A.R.M.Y. (le comité de fans officiel) et validés par BTS eux-mêmes.

Le volume augmente de chanson en chanson, le stade semble sur le point d’imploser quand tout s’éteint soudain. Tremblement de terre. Mes tympans saturent des cris aigus qui couvrent complètement la musique – mais dont personne ne semble se soucier vu que tout le monde connaît les chansons sur le bout des doigts – en coréen bien sûr. Les garçons déboulent sur scène en courant accompagnés d’une armée de danseurs. « Au fait, les costumes de cette tournée sont signés Dior », me précise mon guide. Feux d’artifice, confettis, EDM et trap music, on en prend plein les yeux et les oreilles. Les chansons et les chorégraphies s’enchaînent avec la précision d’un défilé militaire mais avec des paillettes et du rose un peu partout. Chaque membre du groupe s’adonne à des pauses malicieuses portant la foule jusqu’au délire, sans parler de l’effet que déclenchent les apparitions furtives de morceaux de peau ou la révélation d’un nouveau tatouage sur les corps des chanteurs…

Par intervalle de trois titres, les garçons vont et viennent des loges sur scène avec de nouveaux costumes flamboyants et prennent même le temps de se présenter en exécutant un gimmick propre à leur personnalité, à la façon d’un Power Ranger. L’anglais ou le français ne sont pas parfaits mais les fans jubilent quand même. On imagine que les cours de langues dispensés dans leur programme d’entraînement n’ont pas duré longtemps. C’est ma voisine qui me l’apprend : dans le monde de la K-pop, il existe des pools de talents regroupés par label qui forment ce qu’on appelle des « trainees » (prononcez à l’anglaise). Comme des chevaux que l’on entraîne pour gagner, des Coréens vont s’enrôler parfois très jeune dans cette filière pour y suivre un entraînement intensif qui peut, pour certains, durer plusieurs années : « C’est l’enfer parce que tu arrives avec plein de rêves et tu peux te retrouver à être trainees pendant dix ans sans jamais intégrer un groupe. Jimin a été trainee pendant un an avant de rejoindre BTS, ça a été rapide pour lui. Mais quand tu rentres dans le programme, tu ne sais pas où tu vas finir, chanteur, danseur, artiste solo ou en groupe… Donc ils t’entraînent à tout et au bout d’un moment ils vont avoir besoin de talents en fonction du marché (qu’ils ont eux-mêmes modelé, ndr). » La suite ressemble encore plus à un épisode de Black Mirror ou Hunger Games. Chaque année, les trainee doivent se soumettre à une série d’examens en forme d’épreuves lors d’un grand show organisé pour l’occasion dont il ne ressort qu’un seul gagnant. « C’est marrant à regarder mais assez cruel », commente-t-elle. Il arrive aussi, plus rarement toutefois, que cela se passe comme pour BTS dont certains des membres ont été directement repérés sur la scène underground.

En plus du message d’empowerment général qu’il véhicule, c’est par un autre artifice que se démarque BTS des autres très nombreuses formations de K-pop : un effet « authentique » dans un monde fake. Selon la légende, les membres du groupe composent leurs propres chansons, en écrivent les paroles et gèrent eux-mêmes leur image sur les réseaux. Sur ce dernier terrain, les BTS se sont hissés au rang de petites divinités, en assurant une proximité affective avec leur armée de fans via Instagram et consorts. Un effet de réciprocité pour le moment unique sur cette scène pop qui s’explique « par la façon dont ils traitent leurs fans, rapporte un journaliste au quotidien Korea Times interrogé par l’AFP , alors que les autres groupes de K-pop sont inabordables et gardent volontairement leurs distances ». Au point d’arriver tout en haut du Billboard 200 en mai de l’année dernière, un jalon historique dans l’industrie de la musique qui n’avait encore jamais vu un groupe de K-pop occuper le premier rang du prestigieux classement des meilleures ventes d’albums aux États-Unis. Cette sincérité artistique, ma fan et compagne de concert veut y croire : « On peut dire que c’est fake pour les autres groupes, mais pas pour eux. Dans leurs petites vidéos sur les réseaux sociaux, on les voit en coulisse sans maquillage, parfois ils se vannent, se chamaillent gentiment entre eux alors qu’en Coréen ça ne se fait pas du tout, c’est très impoli… Eux, ils sont plus naturels, en tout cas ils donnent l’impression de l’être, mais c’est vrai qu’on ne peut pas réellement le savoir. »

Le spectacle est bientôt terminé. Tout le monde semble passer un moment inoubliable et moi aussi. J’ai envie de demander à ma voisine si elle est satisfaite de son investissement (elle m’a dit plus tôt que le billet en pelouse or se vendait autour des 300€), mais son exaltation est telle que je la prends pour réponse. Reste que je me demande quand même si le fait de connaître les rouages de cette industrie n’entame pas sa passion pour la K-Pop. « Oui un peu, parce que tout ça est plutôt horrible quand on y pense, mais ça ne s’applique pas à BTS parce qu’ils ont l’air d’aller bien, bien dans leur tête, parce que leur label s’occupe bien d’eux. Ce n’est pas une énorme machine comme les autres. » Une machine qui, en juin 2019, a tout de même permis à leur label Big Hit Entertainment d’atteindre le milliard de dollars de valorisation et de s’imposer comme le dernier des « Big Four » de l’empire de la K-pop.

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