Carlos Desrosiers (à gauche) et Offset. 

qui est carlos desrosiers, le peintre dans l'ombre de rihanna, migos et travis scott ?

Vous ne connaissez sûrement pas « Los », mais lui connaît intimement vos artistes préférés. Jusqu’au 31 juillet à VOS Paris, il expose ses peintures. i-D l'a rencontré.

par Antoine Mbemba
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20 Juin 2019, 2:20pm

Carlos Desrosiers (à gauche) et Offset. 

« Long story short… » En français, « pour faire court ». Au fil de la grosse heure d’interview qu’il nous accordera, Carlos Desrosiers répétera l’expression à l’envi. Assez ironiquement, puisque « Los » ne fait jamais court. Grand blunt à la main, généreux, le rire facile, il s’enfonce dans les détails, parle beaucoup, souvent très habité malgré sa nuit blanche. Tant mieux : il a de belles choses à raconter.

À Paris, le New-Yorkais a fait comme les parisiens. Il est arrivé au rendez-vous en trottinette électrique, en jogging, sandales-chaussettes et t-shirt de la tournée Astroworld de Travis Scott. De quoi trancher avec l’ambiance luxueuse et climatisée du concept store VOS, au pied de l’Arc de Triomphe. Pourtant c’est ici que, dimanche, il exposera ses peintures en grande pompe. Et ne vous méprenez pas sur l’allure : s’il porte ce t-shirt, c’est parce que Travis est un de ses amis les plus proches et qu’il a participé à la conception de ses deux derniers albums. Vous ne connaissez sûrement pas Carlos Desrosiers, mais lui connaît intimement vos artistes préférés : comprenez Rihanna, Migos ou « Trav », donc. Dans l’ombre de leurs studios d’enregistrements, de leurs maisons ou de leurs sorties en club, c’est lui qui – en partie – leur apporte la lumière nécessaire à la création. Lui qui, comme le racontait le New York Times, a fait comprendre à Offset que ses fans voulaient plus que l’entendre parler de montres de luxe, et que son album solo avait besoin de substance.

Concrètement, le statut de Carlos est assez vague. Et si en quelques clics on comprend qu’il évolue au sein du pôle A&R de Motown et qu'il endosse parfois le costume de producteur, lui ne semble pas aimer les étiquettes et leur préférer l’humain. « Mon rôle, ce que je sais faire de mieux, explique-t-il, c’est mettre les gens à l’aise pour qu’ils aillent au bout de leurs projets. Des rappeurs aux producteurs en passant par les ingénieurs. Mon métier, ce sont les gens. » Il est cette graine plantée au milieu d’un studio bondé, qui va faire germer chez le rappeur l’idée de plus, celle qui va faire passer un disque de « bon » à « excellent ». Mais on imagine sans problème l’armée de courtisans qui doit entourer ces artistes de classe planétaire. Alors une telle place se mérite.

« Avec Rihanna on a cliqué immédiatement, parce qu’on vient tous les deux des Caraïbes. On a grandi avec les mêmes valeurs, en se prenant les mêmes roustes. »

« Les portes se sont ouvertes assez naturellement pour moi. J’ai eu les bons amis aux bons endroits, » assure-t-il en tassant son joint quand on l’interroge sur son incursion dans le monde du rap. De bons amis, à commencer par « le neveu de Jay-Z. On était très influencés par lui, sa musique. On observait comment il enregistrait, on se matait ses interviews, tous les docus possibles, on allait aux concerts. On a appris comme ça. » Et puis Sam Hook, un autre ami d’enfance – « nos mères se connaissaient, on allait à l’église ensemble ». Un chanteur qui va devenir le premier « projet » de Los, la première personne à faire parler son talent pour connecter les gens entre eux. « J’ai connecté Sam avec l’équipe de Jay-Z, et il a voulu que je devienne son manager, qu’on soit les nouveaux ‘Biggie et Diddy’ ! (rires) En un sens, c’est lui qui m’a traîné là-dedans. » La suite est aussi floue que le story-telling de Carlos est virtuose.

D’amis en amies, de relations en connexions, il en arrive à rencontrer l’équipe de Rihanna, en club. « On a cliqué immédiatement, parce qu’on vient tous des Caraïbes [Carlos est d’origine haïtienne, ndlr] , on a grandi avec les mêmes valeurs, en se prenant les mêmes roustes. Ri m’a ouvert toutes les portes, elle m’a autorisé à les franchir avec elle et c’est une bénédiction. Je n’ai jamais pris ça pour acquis. » Puis ce sera au tour de Travis Scott, rencontré à Coachella, de tomber sous le charme. Le rappeur offre à 2 Milly (un artiste dont Carlos s’occupe) sa plus grande scène à l’époque, à Summer Jam en 2015. « Après le festival, je suis resté sur la route avec Trav. » Quand le jeune surdoué entame l’enregistrement de son deuxième album, Birds in a Trap, Carlos habite chez lui, l’accompagne tous les jours. Il apprend à capter sa vibe, sa « zone » créative, et sait quand « il va dire quelque chose qu’on ne devra pas oublier. » Il optimise les journées de telle sorte qu’elles ne soient que dur labeur. On se réveille – « très, très tôt » – avec un beat, on s’endort avec un morceau. Le lendemain, on en fait l’autocritique. Quand c’est bon, direction le studio pour finaliser avec les producteurs. « On avait une alchimie incroyable ».

En studio, Carlos est une éponge, il fait tout pour ressentir la vibe nécessaire et pour la maintenir en vie. S’il faut sauter dans tous les sens, il le fait. S’il faut douter aussi. « Les musiciens ont tendance à observer les réactions des gens. J’essaie de réagir le plus sincèrement à la musique, pour leur confirmer, ou non, sa puissance. » Dans ces moments-clés d’enregistrement, « tout ce que tu fais, ce que tu dis, a un effet sur la création. Mon rôle c’est de dire les bonnes choses au bon moment. » Cette chimie que Los cultive avec ceux qui l’entourent vient d’abord d’un travail sur lui. « Quand j’ai arrêté de manager Sam Hook, il y a un moment, je suis entré dans une phase où j’avais envie de devenir un génie. Plus intelligent qu’Einstein. Mon père était docteur naturopathe, je connaissais la kinésiologie, j’ai accumulé du savoir sur la puissance du corps, de l’esprit, le cerveau, la respiration, le subconscient, la physique, etc. Je pense que c’est cet ensemble de connaissances qui fait que, inconsciemment, les artistes veulent que je sois avec eux en studio. »

Peut-être aussi ce qui l’a poussé, lui, de l’autre côté, celui de ceux qui créent. Sa musique, il a choisi de la faire en peinture. Une vocation réellement assouvie pour la première fois en 2012 – avec un premier corpus de toiles notamment exposé à Art Basel Miami en 2015 – mais qui remonte un peu plus loin. À l’époque où il travaillait sur un terrain de golf, à 17 ans, et s’y faisait un bon pécule. « J’aime l’argent, j’aime le business. Au lycée j’investissais et j'échangeais des actions avec l'argent du golf, j’étais là à l’ouverture du marché à 9h30 ! J’ai étudié la finance, le managing. Et je voulais manager un artiste. Je côtoyais des golfeurs, je savais ce qu’ils aimaient. Tu ne vas pas leur peindre un terrain de golf, ils sont là tous les jours ! J’ai cherché quelle était l’œuvre la plus chère du monde. À l’époque c’était Jackson Pollock, et tout est parti de là. »

« Je ne m'intéresse pas à l'industrie, elle est ce qu’elle est. Si tu fais de l'art, du vrai, c'est elle qui s'intéressera à toi. »

Comme d’habitude, à l'instar de ces self-made-men qui se plongent dans un puit de connaissances dès qu’ils sont face à leurs limites, il bouffe du Pollock jour et nuit, et s’y retrouve. « À la même époque, je faisais de la reprogrammation du subconscient. Je prenais des carnets, j’écrivais des choses des millions de fois… ‘je suis un génie, je suis un génie, je suis un génie'. Je grattais tous les aspects que je voulais améliorer en moi. Puis parfois, il m’arrivait de fermer les yeux et mes mains faisaient ce qu’elles voulaient. Des images en ressortaient. Je n’y prêtais pas attention, jusqu’à ce que je découvre Jackson Pollock. » Carlos lui prête une compréhension du monde supérieure, à laquelle il aspire. Son style abstrait finit de le convaincre qu’on peut être artiste sans savoir dessiner et grâce à son expérience dans la musique, Carlos sait où il faut puiser, ce qu’il faut traquer sans relâche : « l’authenticité », la vérité artistique s'il en est.

Dimanche à VOS, à Paris, il présentera The Experience, une exposition immersive d’un art abstrait qu’il a maturé depuis, et dont chaque toile lui prend entre 6 mois et un an de son temps. « J’essaye de mettre le moins de jugement personnel dans mon travail. Je veux aller au-delà, pour permettre à ceux qui l’observent de s’y voir et de s’éveiller à son contact. Ce que je pense n’est pas important. S’en séparer prend du temps. » The Experience réunit neuf de ses originaux, déconstruits et morcelés dans tout l’espace, hors-cadre du sol au plafond, pour mieux transposer l’énergie, le bruit sourd et profond qui traverse chacune de ses œuvres frénétiquement colorées. « J’espère que les gens ne seront plus les mêmes en sortant de cette expo. Parce qu’ils auront compris quelque chose, pas parce que quelqu’un leur a dit. Mon art est censé te connecter à toi-même, c’est le meilleur moyen d’aller de l’avant. J’ai mis beaucoup d’amour dans tout ça, j’espère qu’ils le verront. »

Fatigué, toujours sans sommeil depuis de nombreuses heures, Carlos s’apprête à dire au revoir, le corps courbé mais les yeux toujours animés par quelque chose de plus fort que l’épuisement. Avant de le quitter, on lui demande naïvement, selon son expérience, quelle industrie est la plus ouverte et la plus accueillante entre le rap et l’art. On comprend à sa réponse que ses relations avec Travis, Rihanna ou le trio Migos se sont avérées mutuellement vertueuses : « Je ne m'intéresse pas à l'industrie, elle est ce qu’elle est. Si tu fais de l'art, du vrai, c'est elle qui s'intéressera à toi. »

L'exposition The Experience se tient à Paris du dimanche 23 juin au 31 juillet 2019 à VOS PARIS, 21 avenue Kléber.

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