gang de vampires et synthés puissants : bat for lashes replonge dans les années 1980

Si le cadre de Los Angeles l’a inspirée pour son soleil comme ses zones d’ombre, c’est avec les films et les musiques de son adolescence que Natasha Khan a renoué sur son cinquième album, Lost Girls

par Pascal Bertin
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04 Septembre 2019, 8:49am

C’est ça d’avoir décidé de prendre le mot chauve-souris (bat) dans son nom d’artiste : ces bonnes vielles années 1980 synthétiques et gothiques finissent par vous sauter à la gorge. Ironie de l’affaire, « bat your lashes » est en réalité une vieille expression signifiant « battre des cils », que Natasha Khan a transformée pour une association de trois mots qui sonnait bien à ses oreilles. Le plus important dans l’affaire, c’est que Lost Girls, son cinquième album, se déguste comme une délicieuse madeleine new-wave préparée à la façon d’une décennie que Natasha assume totalement aimer, pour le meilleur comme le pire, les couleurs pétantes comme le noir et blanc.

Adoubée à ses débuts par Björk, Radiohead et M.I.A., la voilà au volant d’une collection chromée de romances parmi les plus pop et dansantes de sa carrière, à la fois entière et hantée, en écho autant à Eurythmics et Kate Bush que Cocteau Twins et The Cure, tout particulièrement sur l’instrumental « Vampires » qu’on croirait sorti de la même séance d’enregistrement que Disintegration, un saxophone à la Psychedelic Furs en prime.

Née d’une mère anglaise et d’un père pakistanais, Khan a étudié le cinéma et la musique avant d’exercer comme institutrice pour des tout-petits puis de se lancer dans la musique. Après avoir vécu à Brighton et Brooklyn, la voilà à Los Angeles à chasser les fantômes des films d’ados cultes tels Lost Boys ( Génération perdue) qui lui a donné l’idée de Lost Girls, album où réapparait le personnage de Nikki Pink inventé sur son précédent de 2016, The Bride. Sauf que cette fois, Natasha nous l’a fait à l’envers, partant d’une idée de film qui allait se transformer en chansons rétro-futuristes. Explications à l’endroit.

Que recherchais-tu en t’installant aux Etats-Unis ?
Mon principal objectif était d’écrire un scénario de film que je pourrai réaliser. Là-bas, j’ai mis du temps à m’imprégner des paysages, du désert, de la mer, des montagnes… J’y ai peint, tourné des images, donné des cours de méditation à des prisonniers en réhabilitation, j’ai fait de la poterie…, bref, tellement de choses.

Tellement de choses hors de la sphère musicale. C’était un choix de prendre d’autres directions ?
Je crois que c’est que je fais après chaque album. Par le passé, j’ai fait autant du jardinage que de l’illustration de livres pour enfants. Je reste toujours dans une activité créatrice selon un mode d'expression qui lui, va changer. Cette fois, je souhaitais vraiment m’impliquer dans un projet cinématique, et tout s’est conclu par un disque que je trouve très cinématique. Certains disent qu’il faut du talent dans l’art et du génie pour vivre. Pour moi, bien vivre est l’une des choses les plus importantes pour trouver l’équilibre, nourrir son esprit. Quand tu abandonnes trop souvent, tu finis par t’épuiser. C’est important d’avoir de bonnes relations humaines, une communauté pleine d’amour… Toutes ces choses indispensables pour tenir sur la longueur. Mes souhaits ont toujours évolué, ils se transforment, se métamorphosent, comme si je ne voulais jamais me répéter tout en continuant à grandir et à apprendre.

Tu as fini l’album mais as-tu fini l’écriture de ton film ?
Le projet est toujours là. Après avoir fini l’album, je me suis dit que cette fois, je n’aurai plus d’excuse. Au final, sortir un album paraît presque simple en comparaison.

Comment es-tu passée de l’écriture d’un film à des chansons ?
Je ne suis pas passée de l’un à l’autre, je suis toujours restée à l’œuvre des deux côtés. Je suis toujours occupée à écrire des mots, la musique reste omniprésente, c’est ma vie.

Lost Girls contient tes chansons les plus pop, comment ce son est-il né ?
Je voulais quelque chose de plus drôle que par le passé. J’écoutais beaucoup de radios FM spécialisées années 1980. À Los Angeles, tu en as d’excellentes qui passent de la musique très dansante. J’ai aussi trouvé les bons collaborateurs pour m’aider à créer de bons beats. De là, j’ai choisi des types de sons qui collaient bien et les ai mélangés à des synthés et des guitares.

C’est un vrai paradoxe d’avoir trouvé ce son très anglais alors que tu étais en Californie !
Je dirais qu’au niveau du son, c’est un mélange de nombreuses influences avec lesquelles j’ai grandi. Je suis née en 1979 et c’est toute la musique que j’écoutais quand j’étais ado : The Cure, Cocteau Twins, Peter Gabriel… J’ai vu The Cure huit fois en concert, j’aime toujours autant ce groupe.

Il y a plusieurs références à David Bowie avec « The Hunger » et « Vampires », étaient-elles conscientes ?
L’idée de « Vampires » est née du concept de base de Lost Girls, centré autour d’un gang de filles vampires. De ce fait, j’ai fait appel à plein de souvenirs de films de vampires des années 1980 dont The Hunger ( Les prédateurs) et c’est drôle car je n’ai même pas fait attention au fait que le titre était le même.

Avais-tu en tête des albums références pour te guider ?
J’ai beaucoup écouté l’album The Demonstration de Drab Majesty, un nouveau duo de Los Angeles très Depeche Mode et The Cure, qui sonne parfois presque comme un pastiche, avec guitare dark et synthés gothiques. J’ai aussi beaucoup écouté le producteur Com Truise, sa musique à la fois synthétique, cinématographique... D’ailleurs, j’adorerais participer à plus de musiques de films. J’en ai parlé à mon éditeur afin qu’il trouve des films que ce soit de voitures, d’ados, ou pour la télévision. Car ma musique est très cinématique et j’aimerais vraiment réaliser une grande bande originale.

On sent chez toi une immense liberté propre à une nouvelle génération d’artistes femmes qui ont bien moins de barrières que les hommes…
Je ne fais aucune différence. Toute ma vie, j’ai aimé des artistes, des groupes avec autant d’hommes que de femmes, des girls bands… Quiconque résonnant avec intégrité, vérité et puissance va m’intéresser. Mais c’est effectivement excitant que de plus en plus de femmes s’expriment, je voudrais que tout le monde puisse le faire.

Ce n’était pas tant une opposition que je voyais mais une liberté trouvée qui fait que la pop d’aujourd’hui avance nettement plus grâce aux filles…
C’est vrai, les femmes mettent clairement en avant un côté poétique, étrange… Sûrement parce qu’il y a moins de peur, plus d’audace de leur côté qu’avant, ce qui est super. Peut-être aussi parce que la question des genres musicaux commence à dater et qu’il est temps de créer des choses jamais entendues auparavant.

À tel point que tu parles une drôle de langue inconnue sur « Peach Sky »…
Il s’agit d’un langage que j’ai inventé en manipulant les voix. En expérimentant, ça m’a semblé sonner comme une nouvelle langue, ou plutôt un code secret pour les « filles perdues » dont il est question dans l’album.

Tu as cherché à rendre hommage à des films des années 1980, que penses-tu du retour de cette période dans des séries comme Stranger Things ?
J’ai vraiment aimé le début de la série et puis j’ai regretté que ça tombe souvent dans le pastiche. C’est super de faire revivre ces arpeggios de synthés, les films d’horreur avec des kids, tout ça… Mais quand ça vire au pastiche, le côté 1980’s m’intéresse moins. Plus rien ne semble inventé. C’est pareil pour la musique, je ne voulais pas faire un album connoté 1980 mais un truc à l’opposé qui puisse dégager les mêmes sensations.

En 2011, tu as enregistré une reprise de « Strangelove » de Depeche Mode pour une publicité dans la mode, quel est ton lien avec la mode ?
J’éprouve une forme d’inspiration mais pas du côté des marques. C’est un peu comme quand Bowie tirait son inspiration d’ Orange Mécanique pour des tenues dingues, ou d’ Alien pour d’autres très étranges. Pour moi, un costume tient plus d’un personnage de théâtre que de la mode. Pas mal de mes habits sont par exemple des manteaux des années 60, évoquent des actrices étranges ou des histoires bizarres. À Los Angeles, certains vouent un culte aux extra-terrestres et portent des trucs incroyables, avec des ovnis dans le dos, j’adore ça. Voilà ce qui peut m’inspirer, et non le dernier truc Chanel. Par le passé, il y a eu des collaborations intéressantes entre des ballets, la mode, la peinture... La danse moderne avait ainsi de belles idées et devrait plus inspirer la mode.

En quoi le fait de vivre en Californie t’a influencée ?
Je me suis installée à Los Angeles mais j’y étais déjà beaucoup venue, en particulier durant les trois années où j’y avais un petit ami. Mais c’est effectivement différent quand tu y vis, d’autant que je suis dans un quartier mexicain très mélangé, entouré de collines, avec le soleil qui se couche sur les arbres, les pylônes électriques… Tu as tout le temps l’impression d’être dans un film. Mais vivre là est aussi très bizarre car ça peut aussi être la solitude totale, le grand calme. Tu comprends vite comment ça peut-être un cadre étrange pour des films de David Lynch comme Mulholland Drive. Los Angeles possède un côté ensoleillé et plage mais en même temps, un autre très sombre aussi. Pour moi, l’album reflète ces deux aspects. C’est tellement différent de l’Europe… Il y a beaucoup de côtés négatifs et en même temps, c’est un pays de rêves dans le sens où tous les gens qui y débarquent en ont un.

Pour toi qui as grandi en Angleterre, ce n’est pas trop difficile d’y vivre ?
Ce sont vraiment deux modes de vie différents, tu ne peux pas avoir les deux. L’Angleterre, c’est l’excentricité, l’avant-garde punk, le côté do-it-yourself, les écoles d’art… Tous ces éléments dont je tire une grande partie de ma créativité brute. Los Angeles, ce n’est pas comme ça. C’est une ville bizarre, étrange, qui sent le serial-killer, l’ambiance à la Twin Peaks. En même temps, c’est une ville qui brille, riche… Je ne sais pas si j’y resterai longtemps, peut-être un an ou deux, mais elle m’a inspiré un super boulot.

Tu arrivais en fin de contrat avec une major du disque, cela sonnait aussi comme le début d’une nouvelle ère ?
Oui c’était symbolique, comme la fin de mon temps sur un label commercial où j’ai parfois subi beaucoup de pression. La liberté retrouvée a été très profitable à ma créativité. Aujourd’hui, je suis sur un meilleur modèle, plus transparent, où ma musique m’appartient.

Album : Lost Girls (AWAL)

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