sean, le seul rappeur tripolaire de france

Si sa carrière ne fait que commencer, sean laisse déjà entrevoir une capacité inouïe à se dédoubler, à l'infini. i-D l'a rencontré pour comprendre comment on pouvait être autant de personnages à la fois.

par Brice Miclet
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09 Octobre 2019, 10:01am

L’histoire de Roméo et Juliette repose sur une dualité : celle de la famille Capulet, et celle des Montaigu. Deux entités ennemies qui tombent finalement d’accord sur l’idée qu’il ne faut jamais qu’elles se lient. D’où l’impossibilité pour les deux amants de vivre leur amour au grand jour. Mais comme dans n'importe quel manichéisme, il y a un juste milieu, un protagoniste qui s’extirpe du simple noir ou blanc et apporte du gris. Dans la pièce de William Shakespeare écrite en 1597, ce rôle est porté par le personnage de Mercutio. Complexe, équivoque, mal-aimé, malheureux… Une référence parfaite pour illustrer les sentiments qui tiraillent. Le rappeur sean ne s’y est pas trompé : son EP Mercutio, sorti cet été, est un superbe tour de jonglage entre les différentes facettes de son écriture, comme si elle ne pouvait se résoudre à n’être qu’ombre ou lumière.

« Mercutio, c’est la petite voix que j’ai dans la tête, celle qui me dit de foutre la merde. Mais il y a aussi Mercutio en tant qu’ami. C’est comme si j’avais deux anges sur les épaules qui se contredisaient en permanence, deux extrêmes. Par ces quelques chansons, je raconte la lutte entre mes multiples identités. Je voulais parler différemment de l’amitié, des relations amicales entre mecs qui sont très fortes. Il y a marre des morceaux qui ne parlent que d’ego. La fierté masculine est complexe, elle est faite de non-dits, d’animosités… » Dans Roméo et Juliette, Mercutio finit par se faire tuer par son ami Roméo, involontairement, parce que trop bon pour ce monde de merde. Un épisode de circonstance…

Le rappeur parisien a, malgré son jeune âge, une propension évidente à conter des histoires tacites. Son alias sean est incarné par sa voix la plus douce, la plus mélancolique, quand celle de Mercutio, son double, se fait plus grave et plus menaçante. Pour que l’effet prenne pleinement, il joue avec son timbre, le trafique, le malmène, pour finalement en tirer de nombreuses variantes sonores. En fait, c’est surtout là la motivation première de ce clin d’œil littéraire : « Je voulais avant tout trouver un mythe intéressant, mais je ne suis pas un grand lecteur. Certains médias ont parlé de moi comme d’un rappeur shakespearien (rires)… » Effectivement, le personnage de Mercutio n’est qu’un prétexte. Tant mieux. « La référence de base, c’est Ziggy Stardust. Je n’écoute pas beaucoup David Bowie, mais j’adore son concept. » Il y a de magnifiques titres sur l’EP de sean, comme « Mauvaise Nouvelle » ou « Roland Moreno », dont le titre est un hommage à l’inventeur de la carte à puce. « Ce morceau parle de mon enfance, quand avec mes copains on s’imaginait devenir des inventeurs fous. »

Finalement, sean fonctionne un peu comme un acteur, un story-teller. Beaucoup regrettent qu’ils se fassent moins nombreux dans le rap aujourd’hui, en voilà un qui devrait leur plaire. Ce début de carrière, c’est aussi l’accomplissement de trois musiciens précoces. sean, certes, mais aussi les producteurs Namson et Roodie. Ce dernier est l’ami d’enfance du rappeur. « On a commencé à faire du son quand j’étais en cinquième, lui en CM2. Il est encore plus précoce que moi (rires). » sean aussi participe au processus musical de base. S’il peut débarquer chez ses potes avec des idées de mélodies, des ambiances tirées de son petit côté instrumentiste (guitariste notamment), il laisse ensuite les clés à ceux dont c’est la spécialité. Pour son prochain album, ceux-ci se nomment PH Trigano (notamment connu pour ses prods pour Ichon), LeKeus, Sutus et bien sûr Namson et Roodie. On ne change pas une équipe qui gagne, mais on peut la compléter à l’envi.

Il y a donc Mercutio le ténébreux, sean le mélancolique. Mais qu’en est-il d’Elio, son nom dans le civil ? « Il n’apparaît pas. J’aimerais pouvoir développer d’autres personnages, prendre la vie d’un croupier, raconter ce qu’il voit dans son casino. Ou d’un réalisateur de films de cul, expliquer pourquoi il le fait, ce qui est bien, ce qui est mal. Il y a forcément autre chose dans sa tête que des gros plans trashs. Il veut être le meilleur dans son milieu, il y a forcément une raison. » C’est ce que l’écriture et l’envie de sean permettent : constituer une galerie d’envies et de personnages, et s’ouvrir à des possibilités multiples. Même si il l’avoue : « L’album que je prépare ne ressemblera pas du tout à ça. Je ne vais pas faire pleurer les gens toute ma vie. J’ai ce besoin de composer en m’imaginant en train de sauter avec mes potes en écoutant mes sons, qu’ils passent en soirée. Je suis heureux, je profite du moment présent. Dans le son, ça se ressent : même si il y a de la nostalgie, c’est aussi très coloré, très solaire. J’aime le baile funk, le reggaeton… Ça va changer. Mercutio est comme une carte de visite pour moi, celle qui me permet ensuite de me libérer totalement. »

Hors de question pour sean de jouer au sad boy trop longtemps. « J’espère qu’un jour, je pourrai trouver le bonheur. Je ne vais pas passer ma vie à Paris, dans la canicule à rouler en 50cm³. Même si la musique marche pour moi, je n’ai aucune envie de rester avec les mêmes cons dans des soirées de fils du putes. C’est mort, frère. Il faut que je m’évade. Mon but, ça serait de faire de la musique depuis l’étranger pour qu’elle soit écoutée en France. » La préparation de l’album se fait donc, quelque part dans un coin de sa tête, dans cette optique. Pour l’instant, sean est bien parmi nous, parmi les quelques rappeurs rookies qui ont su amener un proposition forte durant l’année 2019. C’est de magnifique augure.

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