sexe, féminisme et transgression : pourquoi le monde de l'art censure encore les femmes ?

Une nouvelle exposition londonienne célèbre la perpective féminine du sexe dans l’art. Une initiative qui fait bouger les lignes et met en avant des artistes radicales trop longtemps boudées – mais il reste encore du chemin à faire.

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oct. 31 2017, 9:44am

En 1969, l'artiste Betty Tompkins a 24 ans et elle commence à peindre ce qu'elle appellera plus tard ses Fuck Paintings – des zooms en noir et blanc sur des femmes en plein acte sexuel : double pénétration, masturbation et sodomie, peintes à partir d'images pornographiques trouvées au hasard. Mais son recours au sexe explicite n'a pas l'ambition de choquer : il comble le vide érotique féminin des années 1970.

Betty Tompkins, Fuck painting #7, 1973.

En 1974, elle termine la série et se prépare à exposer dans le monde entier. Au-delà de ses amis, des activistes féministes s'enthousiasment à l'idée de voir la pornographie adopter une nouvelle perspective, mais presque personne ne voit son travail avant 2002. Durant la majeure partie de sa vie, les toiles de Tompkins sont censurées, elle est l'objet d'une attention institutionnelle et médiatique constante et finit par se voir interdire l'entrée en France en 1974 à cause du travail « explicite » avec lequel elle voyage. Mais en 2002, après une petite exposition à New York, elle accède soudainement au succès – le Centre Pompidou fait l'acquisition d'une de ses toiles en 2004 et la fait découvrir à de nombreuses femmes, captivées par son approche frontale de la sexualité. Aujourd'hui, son compte Instagram est à suivi par des artistes femmes, de grandes galeries, des journalistes culture du New York Times et de nombreuses célébrités.

Betty appartient à un groupe d'artistes femmes ayant oeuvré dans les années 1970 - comme Cosey Fanni Tutti, Renate Bertlmann, Birgit Jürgenssen, Eleanor Antin, Penny Slinger - et qui ont vu leur carrière détruite pour avoir fait du sexe leur sujet de prédilection. À cette époque, le patron de Playboy Hugh Heflner affirme que la libération sexuelle des femmes n'est plus à faire. Mais pendant que des femmes artistes sont ghettoisées parce qu'elles ont justement choisi d'évoquer le sexe dans leurs travaux, des hommes comme Jeff Koons vendent des images érotiques du corps féminin sous les applaudissements de la critique.

Il y a eu récemment un changement d'attitude à l'égard de ces femmes. Grâce à la sororité célébrée par différentes plateformes, des artistes et écrivaines oubliées sont redécouvertes par un nouveau public. Les jeunes générations saisissent toute l'importance de leur travail et le double standard auquel les femmes artistes sont confrontées : elles sont jugées lorsqu'elles s'emparent du sexe comme sujet alors que les hommes peuvent faire la même chose en forçant le respect et l'admiration. Cette année, la Frieze Art Fair a assis sa déjà solide réputation avec la série Sex Work, une vitrine de la censure exercée contre l'art féministe, expliquant pourquoi les femmes faisant du sexe leur medium ont si souvent été ignorées par le monde artistique. Hier boudées par l'establishment, ces femmes en font aujourd'hui le terrain de jeu de leurs expérimentations artistiques. Le statu quo commence à être bousculé mais pour la plupart de ces artistes issues du féminisme de la deuxième vague, il est trop tard – et surtout, illusoire de croire que la censure aurait cessé d'exister.

Renate Bertlmann, Kaktus, 1999. Courtesy Richard Saltoun Gallery

Alison Gingeras, écrivaine américaine et commissaire d'exposition de la série Sex Work l'explique : « La plupart de ces artistes ont été impliquées dans des organisations féministes mainstream mais elles ont été balayées par shistoire artistique à cause du pouvoir d'images phallocentriques. Betty Tompkins n'a pas eu la moindre reconnaissance pendant trente ans. » Ces artistes ont travaillé à un moment où le plaisir sexuel des femmes était tabou et où l'érotisme était l'apanage des hommes pour le regard des hommes. Lors du débat consacré aux féminismes alternatifs pendant la Frieze Art Fair, Alison Gingeras a parlé sans détour de l'urgence qu'il y avait à reconnaître le travail de ces femmes, affirmant dans une interview à Frieze : « J'ai pris conscience du nombre de femmes de ma génération qui ont intériorisé une misogynie à l'égard de femmes artistes, sans prendre la mesure du rôle qu'elles ont eu au sein du féminisme des années 1960 et 1970. Ces discussions autour du féminisme pro-sexe sont toujours d'actualité aujourd'hui. »

L'artiste américaine Marilyn Minter a fait l'objet de la même invisibilisation que Betty Tompkins. « Dans les années 1970, les femmes voulaient des images sexuelles qui soient créées pour elles et par elles, explique-t-elle. Mais quand j'ai commencé à créer ma propre imagerie érotique, ma carrière s'en est vue complètement détruite. Ça a été la fin pour moi. Je me souviens de Marcia Tucker, commissaire d'exposition de Bad Girls at the New Museum en 1994, débarquant dans mon studio pour me dire que mon travail était 'trop mauvais' pour l'exposition. Ça m'a dévastée et j'essaie encore de comprendre ce qui s'est passé. » Comme Marilyn l'affirme d'elle-même : « Le monde de l'art chérit les jeunes bad boys et les vieilles dames » - les prix exorbitants qu'ont atteints ses œuvres et sa reconnaissance en tant que figure majeure de l'art féministe arrivent trop tard.

Birgit Jürgenssen Untitled (from the series Death Dance with Maiden), 1979_1980.

Il y a les autres. Birgit Jürgenssen était l'une des surréalistes les plus actives dans les années 1970 et 1980 et l'une des premières artistes à montrer des femmes nues, laides et bizarres, notamment en 1979 à travers son travail Untitled (Self with Skull), et Untitled Death Dance With Maiden. La photographe et réalisatrice Natalia Lach-Lachovitz, dont la série Consumer Art produite de 1971 à 1974 montre des femmes dévorant de la nourriture phallique pour résonner avec l'exploration de la sexualité des jeunes femmes. Quant à Judith Bernstein, qui a réalisé Union Jack-Off en 1967, elle utilise des caricatures de pénis pour interroger le sexisme de la société.

Ces femmes sont aujourd'hui considérées avec les mêmes égards que des artistes prolifiques des années 1970 comme Carole Schneemann et Hannah Wilke, mais il ne faut pas pour autant penser que le combat est terminé. Les femmes qui écrivent, réalisent et produisent de l'art à partir du sexe suscitent toujours beaucoup de critiques, exactement comme dans les années 1970. Elles sont nombreuses à regretter de ne pas être prises au sérieux lorsqu'elles s'emparent de ce sujet, à l'instar de Zoe Buchman qui utilise des outils gynécologiques ou Josephine Meckseper et Stacy Leigh qui se servent de mannequins et de poupées gonflables à des fins artistiques. Des femmes comme Maisie Cousins ou Petra Collins sont censurées sur Facebook et Instagram depuis des années. « C'est le slut shaming du monde artistique, affirme Marilyn, personne ne veut d'une belle jeune femme qui produit une imagerie rattachée au sexe. C'est pour les garçons. » Travailler avec la sexualité demeure l'un des plus grands défis de la carrière d'une femme artiste.

« Frieze a invité les artistes à exposer, mais ils ne vous diront pas que c'est une expo facile à imposer, ajoute Alison. Mais ça montre bien que leur œuvre ne cantonne pas le féminisme à un hashtag. » Pour Alison, une artiste comme Cosey Fanni Tutti, snobée pendant trop longtemps, est encore la « tête d'affiche d'un féminisme alternatif, même 40 ans plus tard. » L'autobiographie de Cosey Tutti Fanni, et sa position sur le sexe, a résonné auprès de nombreuses femmes quand elle a été publiée un peu plus tôt cette année. « À l'époque, je travaillais en tant que mannequin, j'étais photographiée par beaucoup d'hommes, raconte-t-elle. Je n'aimais pas cette structure de domination. Alors en choisissant de travailler dans ce que les gens appellent la pornographie, j'ai voulu créer des images érotiques selon mes propres termes, ma propre structure. Mais on m'a regardé de haut dans le monde de l'art. »

Renate Bertlmann, Zärtliche Berührungen [Tender Touches] , 1976.

Renate Bertlmann et Kathy Acker, elles aussi, ont été traitées avec condescendance par les gardiens du bon goût artistique de leur époque ; des hommes blancs, pour la plupart. L'œuvre de Renate s'attaquait à la violence sexuelle et la misogynie des années 1970, mais en 1979, le Centre Pompidou la bannissait de l'exposition collection Musée des sacrifices, Musée de l'argent, jugeant son travail trop explicite. Acker, aujourd'hui très connue des jeunes femmes grâce au livre de Chris Kraus, After Kathy Acker, a été mise à l'écart du monde de l'art à cause de son film pornographique Blue Tape. « L'avant-garde des années 1970 était incroyablement snob, se souvient Chris. Ils pensaient avoir toutes les réponses, tout savoir. Kathy n'était pas la première personne à mêler l'art et la pornographie, mais elle y a ajouté cette narration déchirante à la première personne. Personne n'avait fait ça avant elle. »

Nous n'avons pas le droit de refaire la même erreur, et de nous retourner, dans 40 ans, sur les artistes mises au banc aujourd'hui ; d'attendre qu'elles soient vieilles pour célébrer leur travail et leur rendre hommage. Leur œuvre doit dépasser les petits groupes indépendants et passer les portes des institutions mainstream. « Il y a encore des femmes qui sont exclues de l'industrie de l'art parce que leur travail est jugé 'trop explicite'. Il faut que ça cesse, assure Mrilyn. Nous devons être vigilants et ne pas reproduire les mêmes erreurs. »