voilà ce qu'il fallait écouter au mois d'août

Vous étiez privé de réseau ces vacances et votre bande-son estivale s’est limitée à un air de yukulélé ? Retour sur les pépites musciales qui ont émaillé notre mois d’août.

Nyoko Bokbae - Chien de chien

On ne devrait plus avoir à présenter nos chouchous de Boukan Records. Mais on ne cessera de le faire tant que le monde entier ne sera pas au courant de leur existence. Cet été, le label qui abrite les talents fous que sont Bamao Yendé, Fatak Walima, Kabaka ou Sottoh sortait une compilation immanquable : Heat Music Only. Entre UK Garage, afrobeat, rap, techno, kuduro… en 13 titres où l’on retrouve les membres du collectif mais aussi des guests comme Mad Rey, la compil’ hybride emmène, entraîne et nous laisse tout sourire, remuant la tête sans s’en rendre compte. Et, comme la petite troupe n’est pas « que » musicalement géniale, ils ont lâché cette semaine le clip incroyable du morceau « Chien de chien », de Nyoko Bokbae.

Jorrde3 – Je T'aime, J'aime Personne (feat. LL)

Des paroles de Jorrde3, on ne comprend pas toujours tout. Mais c’est aussi ce surréalisme délivré d’une voix aussi nasillarde qu’elle est envoûtante qui fait tout le charme de ce crooner désabusé sous codéine. Dans la planète rap, rare sont ceux en France qui prennent autant de risques, qui mettent autant d’énergie à éviter les cases et classifications rigides, tout en gardant une marque d’authenticité indélébile. Il suffit d’écouter cette version de « Rolling Stone » pour s’en convaincre. Depuis 2011, l’artiste lyonnais nous a gracié de nombreux projets. Le dernier, c'est 12%, sorti le 6 août et qui trouve, à notre humble avis, son apogée sur le morceau « Je t’aime, j’aime personne », en featuring avec LL. « J’étais un garçon sage, attiré par Satan, » commence Jorrde3 sur son unique couplet. Dieu sait que le diable fait de belles choses.

Blood Orange – Saint

En 2016, Devonté Hynes aka Blood Orange marquait son monde avec Freetown Sound - album de l’année, tous styles confondus. À la fois intime, profondément engagé et d’une beauté confondante. Comme le penchant pop/r&b de To Pimp A Butterfly de Kendrick Lamar. Cet été, Blood Orange a su être à la hauteur des attentes démesurées qui pesaient sur lui avec un nouvel album, Negro Swan, dans la continuité directe du précédent. Les sonorités sont toujours d’une précision et d’une subtilité à toute épreuve, le propos est toujours politique. Aux côtés d’invités prestigieux tels que Diddy ou A$AP Rocky, l’activiste transgenre Janet Mock assure d’ailleurs la narration de l’opus. Éloge de la magnifique simplicité de Dev Hynes : le clip magnifique de « Saint » (dont la musique évoque parfois les plus belles ballades de Prince), réalisé par Blood himself et qui le voit interpréter son morceau devant une petite assemblée.

Alpha Wann – Ça va ensemble

Ceux qui ont regardé cinq fois chaque épisode des premières saisons de Rap Contenders connaissent forcément Alpha Wann. Ceux qui ont suivi le revival old school dans le rap français, mené par son ancien groupe 1995 il y a quelques années, ont forcément croisé sa ganache aux côtés de Nekfeu et consort. Et ceux qui, plus largement, aiment le rap quand il est soulevé par des flows virtuoses et chaloupés sont forcément accros à la diction d’Alpha Wann, dont le nouvel album est prévu pour le 21 septembre. La semaine dernière, le rappeur nous gratifiait d’un extrait, « Ça va ensemble », morceau épique de sept minutes, démonstration de techniques où chaque rime, chaque allitération chasse la précédente à force de punchlines engagées. Un morceau en deux parties qui nous laisse pantois devant une plume aussi aisée, à nous demander impatiemment : « c’est bientôt le 21 septembre ? »

Dj Firmeza – Nada se pà

Ça commence sur des éclats de voix et des rires qui pourraient sortir d'une soirée entre potes décidés à composer un morceau entre deux shots de rhum. Vient ensuite le rythme - entêtant - et une phrase en boucle : nada se pa. À en croire googletranslate (mais faut-il vraiment croire googletranslate), l'équivalent de "rien" en portugais. Lâchée sur son soundcloud, cette pépite est signée Dj Firmeza, jeune Dj lisboète habitué des noite principe, des soirées organisées par le label Principe Records qui retournent littéralement la capitale. Mélange de percussions afro héritières de l'histoire coloniale du Portugal, de dancehall et de house, le titre est à l'image du carrefour dans lequel se situe cette nouvelle génération de Dj, explosifs et généreux, qui nous rappellent étrangement la bande parisienne de Boukan Records. Il y a quelques semaines, Dj Marfox (noyau dur de cette nouvelle garde portugaise) partageait d'ailleurs l'affiche de l'une de leurs soirées. Coïncidence ? On ne pense pas.

Lean Chihiro – Summer Hunter 2

Qu’est-ce qui fait un tube ? Un morceau ou son succès ? Sûrement un peu des deux, mais tous les hits n’ont pas le succès qu’ils méritent. « Summer Hunter 2 » de Lean Chihiro – rappeuse parisienne de 18 ans dont le pseudo s'inspire de son icône, le rappeur Yung Lean – est bel et bien un hit, un tube de l’été à côté duquel vous êtes sûrement passés. Ce genre de morceau qui entraîne le corps sans lui demander son avis et qui, sous ses airs innocents et sucrés, nous fait pénétrer le monde unique de Lean Chihiro. Un univers ludique et coloré qui, langue anglaise oblige, évoque certes Yung Lean mais peut-être encore plus la candeur assumée d’un Lil Yachty. « But low key, they love me, they wanna be me, » rappe Lean sur l’instru bondissante de « Summer Hunter ». À celles et ceux qui voudraient « être elle », on vous comprend. Et si tous nos étés pouvaient ressembler à ce morceau, on prend aussi.

The Lemon Twigs – The Fire

Passé un certain âge, il y a des musiciens dont le talent nous fait culpabiliser. « Mais moi, à leur âge je ne foutais rien ! » À 21 et 19 ans, les frères Brian et Michael qui forment The Lemon Twigs sont de ceux-là. Des surdoués qui postaient à 6 ans leurs premiers morceaux sur Youtube depuis leur maison de Long Island, qui aujourd’hui développent un rock très personnel en touchant avec aisance à la guitare comme à la batterie, au chant comme au rap. Leur troisième album sorti cet été, Go to School, lorgne vers l’opéra-rock décomplexé, un album concept plein d’images qui va piocher dans les années 1970 et réserve quelques montées hallucinantes. Notamment sur « The Fire » où l’on croit parfois entendre le timbre d’un jeune Bowie. Mais non c’est The Lemon Twigs – et ils ne ressemblent à personne.

Myth Syzer – Gummo Remix

Une bonne presse, ça ne s’achète pas. Une bonne réputation non plus. Parmi les artistes du moment, il en est un que la réputation précède à chaque fois, et qui ne fait rien pour s’en détacher. C’est Tekashi 6ix9ine, qui quand il n’est pas emmêlé dans des clashs avec tous les gangs des États-Unis, quand il ne se fait pas kidnapper, doit se dépêtrer d’embrouilles judiciaires pour détournement de mineure. Sympa. 6ix9ine est ce genre d’artiste qui défraie tellement la chronique que sa musique en devient secondaire. Ce mois-ci, Myth Syzer sortait un remix au poil du tube qui l'a fait connaître, « Gummo ».

Countess Malaise – Sauce It

Quand on pense à l'Islande, on imagine plus volontiers des aurores boréales que des teufs underground. Pourtant, le pays peut compter sur une scène rap retors au sein de laquelle sévit Countess Malaise, princesse gothique tendance hip hop, dont il il y a fort à parier que le dernier titre fera réagir vos oreilles. Sur scène, il paraît qu’elle retourne tout et qu’en vrai, elle fait même un peu peur. Pour juger de vous-même, rendez-vous le 8 septembre sur la scène de La Station où elle se produira dans le cadre du festival féministe Comme nous brûlons. Parce qu'en plus d'être une comtesse, elle a des convictions.

Christine and the Queens – 5 Dollars

C’est l’événement musical de la rentrée, en France : Christine and the Queens est de retour. Quatre ans après son premier album Chaleur Humaine qui, qu’on l’aime ou non, a légèrement redessiné les contours de la pop française (à l'international), l’artiste embraye sur un second opus, Chris, qui nous est teasé morceau par morceau depuis maintenant quelques mois. Jusque-là, à l’exception du très beau « La Marcheuse » qui renoue avec les airs de son premier album, « Chris » semble opérer un virage sensiblement plus pop, moins maniéré, sans perdre en subtilité. L’exemple le plus frappant est sans doute l’entraînante ballade « 5 dollars », qui réunit une irrésistible pointe de cheesiness et le fantôme de Michael Jackson, toujours dans le coin. Si le refrain ne vous donne pas envie de courir au ralenti dans la rue les cheveux au vent, c’est dommage. Pour les autres, on tient peut-être avec Chris l’album de la rentrée.

Chynna – Leo Season

Ceux qui se plaignent du manque de représentation féminine dans le rap, en France comme outre-atlantique, ont raison. Mais souvent, ils ne connaissent pas Chynna Rogers, native de Philadelphie qui fait trembler son monde depuis 2014 et son tube impitoyable « Glen Coco ». Un album au compteur et mannequin à ses heures perdues, la rappeuse de 23 ans n’a pas encore percé aux yeux du grand public mais, avec son flow ciselé, ses instrus deep et son charisme XXL, Chynna a de quoi marcher dans les traces d’une Nicki Minaj, à l’heure où les femmes, sous l’étendard d’une certaine Cardi B, prennent doucement le pouvoir dans le rap US. Son dernier morceau « Leo Season » est une leçon de plus pour cette force tranquille de West Philly. Gardez l’œil ouvert.

Maes – Billets Verts

Fin de l’été. Pour prolonger les moments ensoleillés qui ont animé nos vacances, on se repasse les morceaux qui nous y ont accompagnés. Pour nous, vient en première ligne « Billets verts » de Maes, rappeur prometteur de la fourmilière de talent qu’est Sevran, et peut être rappeur le plus prometteur du rap français tout entier. Le jeune sortait en mars dernier une deuxième mixtape (la première étant sortie alors qu’il était encore en prison) irréprochable, Réelle vie 2.0, tout en hargne, en poésie et dans une retenue qui nous fait dire que l’artiste en a encore beaucoup sous le capot. Mi-street, mi-philosophe, parfois dansant, souvent sombre, Maes est modeste alors qu’il sait tout faire. Et il sait donc même faire un tube de l’été, la preuve en est avec ce « Billets verts », dont les premières notes de l’instru ont des allures de berceuse. On ne s'endort pas en l’écoutant, mais on est pas loin de voler.

Travis Scott – Stop Trying To Be God

N’en déplaise à Nicki Minaj et à ses fans – dont nous faisons partie : l’album de l’été est bien Astroworld de Travis Scott. Un album dont on a peut-être un peu exagéré l’aspect « révolutionnaire », mais qui vaut quand même largement le détour pour ses explorations soniques audacieuses et quelques moments de bravoures de rap psychédélique incontournables. Et aussi pour son casting. Le prodige de 26 ans a en effet su s’entourer des meilleurs : Kid Cudi, Frank Ocean, Drake, The Weeknd, James Blake, Thundercat, Tame Impala, Swae Lee, 21 Savage ou les deux tiers de Migos. Parmi les 17 morceaux de l’album, on retiendra « Stop trying to be god », un son stratosphérique qui s’ouvre sur les murmures magiques de Kid Cudi, s’offre un pont de James Blake et se ferme sur l’harmonica de Stevie Wonder. Que demande le peuple ?

Bonus : Erykha Badu, concert au Music Tiny Desk

« This woman has achieved the ‘Prince Level Cool’ » peut-on lire dans les commentaires de cette vidéo d’Erykah Badu. Et quoi de plus vrai. Après les 15 minutes de l’intimiste Tiny Desk Concert organisé par NPR Music, il ne nous reste qu’une seule chose, une évidence pour les inconscients qui en doutaient encore : Erykah Badu est la personne la plus cool du monde. Entourée d’une troupe de musiciens qui font au moins le même effet, la diva soul enchaîne les morceaux avec une grâce qui nous laisse coi, une voix d’une perfection extra-terrestre, une dégaine qui fait rêver et des locks qui n’en finissent pas. Jamais quinze minutes ne sont passées aussi vite et une seule solution s’offre à nous arrivé à la fin de la vidéo : replay.