Capture du film La Petite Sirène

et si les océans meurent, on meurt tous avec ?

Nous nous sommes entretenus avec Cyrill Gutsch, fondateur du projet Parley for the Oceans afin de comprendre à quel point la situation est critique.

par Clementine de Pressigny
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16 Octobre 2018, 12:56pm

Capture du film La Petite Sirène

La planète est déjà cassée. Nous ne parlons plus d’une éventualité qui peut se réaliser dans 100 ans, mais d’un événement qui s’est déjà produit. Le changement climatique est une réalité. Nous avons loupé le coche. Nous sommes déjà dans la zone rouge. Je dirais qu’il nous reste 15 ans, 20 maximum… la jeunesse est notre plus grand espoir. Ça y est. Nous n’avons plus le temps. Dans vingt ans, les océans seront morts. Il y a déjà cinq trillions de morceaux de plastique dans l’océan, auxquels nous ajoutons 300 millions chaque année. Cette quantité de détritus est insensée. Le plastique dans l’océan se fragmente en morceaux microscopiques qui sont ingérés par les poissons que nous mangeons ensuite. Il se retrouve dans notre eau de source, dans nos corps. Il est plein de toxines. Chaque jour, nous perdons des espèces, certaines avant même d’avoir pu les découvrir. Combien, exactement ? Bien plus qu’on ne peut l’imaginer. Il ne suffit plus de s’émouvoir que les futures générations ne voient jamais de baleine de leur vie, il faut maintenant s’alarmer de la perte de la source de la moitié de notre réserve d’oxygène – à laquelle les organismes vivant dans les écosystèmes océaniques sont essentiels.

Ce n’est malheureusement pas là de l’alarmisme excessif, ce sont les faits, sans édulcorant. Mais il y a d’autres faits plus optimistes. Si nous ne pouvons pas ramener ce qui a déjà été perdu, nous pouvons sauver ce qu’il nous reste. Nous pouvons maintenir les océans en vie. Nous avons une opportunité à saisir, afin que l’on se souvienne de notre génération comme de celle qui aura été assez courageuse pour créer un changement radical, celle qui aura mis un terme à ce qui s’annonce comme la destruction irréversible de la planète.

Heureusement pour nous, certains sont déjà à l’œuvre pour saisir cette opportunité immédiatement. Cyrill Gutsch, fondateur de Parley for the Oceans, est l’un d’entre eux. Parley a été crée en 2012, lorsque Cyrill a appris que la majorité de la vie dans l’océan serait morte d’ici 2048, et qu’une fois qu’elle aurait disparu, la vie sur a terre ferme tournerait mal. Vraiment mal. Alors Cyrill a agi, il a pris un pari risqué : celui de transformer son agence de design en un nouveau modèle d’entreprise – un qui repose sur une stratégie environnementale différente. Il a réalisé que le plus grand risque était de ne rien faire. Voici comment Parley mène une révolution matérielle, et appelle à l’action, selon les propres mots de Cyrill…

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« J’ai une formation de créatif, mais également de stratégiste. En 2012, après avoir rencontré le Capitaine Paul Watson – le fondateur de la Sea Shepherd Conservation Society et l’un des co-fondateurs de Greenpeace – mon partenaire et moi avons décidé de faire évoluer notre boîte de design en un nouveau type d’organisation environnementale. J’étais assis dans le bureau de Paul et il me disait qu’en 2048, l’océan mourrait si on continuait de la sorte. L’idée que les océans étaient en train de mourir était trop énorme pour moi, trop choquante. Ce qu’il a décrit, et ce vers quoi nous nous dirigeons est une catastrophe tellement monstrueuse qu’à ce moment, j’ai décidé que les choses devaient changer. C’est aussi à ce moment que je me suis rendu compte que la communauté créative avait un grand rôle à jouer dans ce changement, parce que tous ces problèmes écologiques, et tous les grands problèmes dans le monde sont causés par la façon dont les affaires sont conduites.

Parley n’est pas dans la protestation, nous souhaitons plutôt d’identifier les enjeux écologiques cruciaux et de développer de nouveaux modèles afin de les résoudre. Il s’agit de trouver des marques, des gouvernements, des individus, qui veulent faire partie d’un changement drastique. L’écologie ne peut plus se contenter de prévenir, elle doit consister en une refonte complète de notre économie. Comme notre système de fonctionnement repose sur les entreprises, nous avons décicé de faire de Parley une entreprise, et nous faisons ce que nous faisons de mieux : nous traitons les océans comme un client. Nous faisons exactement ce que nous avons toujours fait, mais c’est la mer, désormais, qui est notre client. Notre objectif premier est de faire ce que nous pouvons pour aider à résoudre ce problème, ou alors de mourir en essayant.

Tu ne peux pas tout changer tout seul, tout ne repose pas sur tes épaules. Mais tu peux faire de ton mieux – tout donner, et voir ce que ça donne. Tu ne peux pas prédire ou maîtriser l’issue, mais en y mettant toute ton énergie, tu inspires les autres. Le soutien arrive parfois de sources inattendues, mais il arrive toujours. Aucun business plan ne réussit aussi bien que celui qui te fait suivre ton cœur.

« La planète est déjà cassée. Nous ne parlons plus d’une éventualité qui peut se réaliser dans 100 ans, mais d’un événement qui s’est déjà produit. Le changement climatique est une réalité. Nous avons loupé le coche. Nous sommes déjà dans la zone rouge. Je dirais qu’il nous reste 15 ans, 20 maximum… la jeunesse est notre plus grand espoir. »


Après six ans de Parley, nous avons finalement trouvé une stratégie pour mettre un terme à la pollution plastique marine, et nous finançons un modèle à cet effet. Nous l’avons appelé Parley AIR. Nous devons éviter le plastique autant que possible. Il faut intercepter les débris plastiques, le plastique des océans, et le réutiliser, au lieu d'en créer davantage – il ne faut plus utiliser de plastique vierge. Puis il nous faut repenser le matériau, parce que même si nous l’interceptons, même si nous le recyclons, le plastique n’est pas notre futur, c’est notre passé. Nous devons le remplacer pour de bon. La protection de l’océan doit devenir plus rentable que sa destruction. Et pour cela, nous devons traiter les matériaux innovants comme des biens de luxe, les promouvoir et les rendre vraiment désirables.

La planète est déjà cassée. Nous ne parlons plus d’une éventualité qui peut se réaliser dans 100 ans, mais d’un événement qui s’est déjà produit. Le changement climatique est une réalité, nous avons loupé le coche. Nous sommes déjà dans la zone rouge. Nous avons déjà perdu trop d’espèces vivantes. Nous causons l’extinction de tant d’espèces qui ne reviendrons pas. La vraie question est désormais : combien pouvons nous encore en sauver ? Il ne sert à rien de dire : « dans 20 ans, je ferais ça ». Le recyclage n’est pas une solution. Nous devons nous dire que d’ici sept ans, nous aurons tous cessé d’utiliser du plastique vierge et que dans 12 ans – un horizon plus réaliste - nous n’utiliserons plus de plastique du tout. Je dirais qu’il nous reste 15 ans, 20 maximum avant que notre qualité de vie, notre santé, tout ce que nous avons, ne se dégrade sérieusement. Nous trouverons toujours des moyens de survivre, mais la question se pose : la vie vaudra t-elle encore d’être vécue ? Bien sûr, vous verrez d’énormes catastrophes naturelles parce le changement climatique ne simplifiera pas les choses. Nous voyons en voyons déjà l’impact. Les océans vont mourir, les forêts vont mourir, la mort sera partout.

Je pense que c’est en se confrontant à ce sentiment d’impuissance, de dépassement, de frustration et de tristesse et en explorant ce qu’il signifie vraiment pour nous que nous trouverons la force. C'est en faisant de notre mieux, même petit à petit, que l'on ressentira de la joie. Il ne s’agit pas de tout régler, car c’est beaucoup trop énorme ne serait-ce qu’à comprendre. C’est une question d’intention et d’énergie. Il faut commencer quelque part. Se dire : « Je ne vais plus acheter de bouteilles en plastique ». Bien sûr, tu n’auras épargné que 1000 bouteilles par an. Mais vous savez quoi ? ça fait toujours 1000 bouteilles de moins et probablement 10000 animaux de moins que tu auras affecté. D’autres gens verront ce que tu fais, tes amis et tes collègues se demanderont pourquoi tu le fais, et tu n’auras probablement même pas à leur faire la leçon. Aujourd’hui, où nous sommes dans la diffusion permanente, nous envoyons constamment des signaux à nos réseaux. L’impact d’un seul individu est bien plus important que ce qu’on croit, il est énorme. Tout est question de positivité. Le pointage de doigts n’a pas sa place. Nous sommes une espèce si jeune, nous avons crée et nous étions trop excités par l’idée de survivre sur cette planète alors que nous n’étions pas équipés pour.

Mais nous ne pouvons tout simplement plus nous permettre d’être entourés de plastique et c’est pourquoi nous parlons de révolution matérielle. Nous avons les compétences, nous avons les connaissances, nous avons les moyens de communication, nous avons juste besoin de repenser la plupart des matériaux qui détruisent notre planète et tout ce qui nous maintient en vie.

Voilà ce que nous devons faire – laisser tomber tous ces trucs. Ce qui est magnifique : d’un coup, nous avons cette immense toile vierge et nous pouvons tout créer à nouveau. C’est une immense opportunité, comparable à la révolution digitale. Quiconque manque ce tournant se retrouvera bientôt au chômage.

« Si nous continuons ainsi, l’océan sera mort en 2048. L’idée que les océans puissent mourir est trop énorme pour moi, trop choquante, nous nous dirigeons vers un désastre monstrueux… L’écologie ne peut plus se réduire à la prévention désormais, elle doit consister en une refonte complète de notre économie. »

Nous avons martelé cela au monde de l’entreprise pendant ces six dernières années, et ils se sont souvent montrés très réfractaires. Mais j’ai eu un appel il y a quelques jours, de l’une des plus grandes entreprises fabriquant du soda – qui met de l’eau sucrée dans des bouteilles en plastique – et ils m’ont dit : « Nous avons enfin compris, si nous ne changeons pas, nous n’aurons plus de travail, il nous faut abandonner le plastique ». Je pense que c’est une incroyable prouesse. Les gens remettent enfin en question ce matériau. Il ne s’agit pas d’interdire les pailes, mais de développer de nouveaux matériaux. C’est ce dont les poids lourds du marché s’aperçoivent. J’étais récemment à San Francisco, où j’ai rencontré de grandes firmes technologiques, et toutes ont compris, elles demandaient : « Bien, que pouvons-nous faire ? »

Tous les gens de 15 ans et moins comprennent complètement. Ils savent. C’est une génération totalement nouvelle d’activistes qui se forme. Ces jeunes sont très doués pour articuler leurs opinions et ne sont pas prêts à faire de compromis, parce qu’ils comprennent l’enjeu. Ils ont également un impact très fort sur leurs parents, ils éduquent. Nous avons un programme de jeunes ambassadeurs où nous enjoignons des jeunes d’à peu près chaque pays du monde à porter le flambeau et à travailler dans les écoles, avec des gouvernements, avec des foyers. La jeunesse est notre plus grand espoir.

Notre second plus grand espoir est le domaine créatif. Je crois que la communauté créative doit s’emparer de la question. Nous ne pouvons pas rester en retrait. Les créatifs sont les magiciens de cette planète, nous pouvons former et façonner la réalité. Les entreprises sont formées sur le design, la technologie et les moyens. La communauté créative doit impérativement s’investir et s’approprier ce mouvement. Nous devons utiliser nos compétences pour influencer l’industrie, pour changer l’économie et pour lancer une ère nouvelle, celle de la révolution matérielle. C’est la prochaine grande étape pour nous – donner une plateforme à tous ceux prêts à prendre part à ce mouvement. Nous voulons créer cette grande plateforme où quiconque peut trouver les connaissances, les outils, et les contacts dont ils ont besoin pour apporter un changement au monde. Je crois vraiment que fédérer tous les créatifs autour des océans est la seule solution. »

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Cet article a été intialement publié sur i-D UK.

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