Capture d'écran YouTube du clip de « Hotline Bling », Drake

5 samples qui ont changé l'histoire du hip-hop

Dans un nouveau livre, Brice Miclet dresse une liste de 100 samples ayant marqué le hip-hop des années 1970 à nos jours. On lui a demandé d'en choisir 5 et de les commenter pour nous.

par Antoine Mbemba
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23 Janvier 2018, 9:51am

Capture d'écran YouTube du clip de « Hotline Bling », Drake

Qu'est-ce qui nous fait aimer la musique ? Les notes d'un morceau, l'histoire qui se cache derrière, les souvenirs personnels qu'il nous évoque, la performance technique qu'il étale ? Sûrement un peu tout ça. Le hip-hop, comme tout autre genre de musique, traine avec lui ces composantes, qui en font l'un des plus écoutés au monde. Il est aussi un brassage presque inédit de toutes les autres musiques. Un style qui a su s'approprier au fil du temps, sans peur, sans honte, des rythmiques et des sons venus d'ailleurs. Le hip-hop, c'est d'abord une incessante exploration musicale qui joue depuis sa naissance sur un prisme, un élément incontournable : le sample.

Le sample, c'est cet échantillon musical récupéré ailleurs, dans la chanson d'un autre, le beat d'un autre. C'est cette pincée d'inconnu ou de souvenir qui nous fait dire : « Ah, mais, c’est pas un sample de [insérer nom d'artiste peu connu qu'on ressort pour se faire mousser] ? », qui nous fait nous creuser le crâne en soirée pour en trouver l'origine. C'est ce qui fait le sel de, pelle-mêle, « Can I Kick It? » de Tribe Called Quest, « C.R.E.A.M » du Wu-Tang, « California Love », de Tupac, « Work It » de Missy Elliot, « I’ll Be Missing You » de Puff Daddy, « My Name Is… » d’Eminem ou « Tonton du Bled » de 113 !

Dans son nouveau livre, Sample !, Brice Miclet, journaliste musical, retrace l'histoire du hip-hop en racontant le sample – de ses débuts dans les block parties du Bronx dans les années 1970 à l'utilisation qui en est faite aujourd'hui par Gucci Mane ou Kendrick Lamar. Il y décrit la genèse, la démocratisation, l'affirmation commerciale, les révolutions technologiques, les démêlés judiciaires imparables et, finalement, comment le sample a été, et est encore, une composante incontournable du hip-hop. En choisissant 100 samples, pour l'écrasante majorité issus du répertoire américain, de toutes les époques, Brice Miclet dresse le portrait d'un mouvement né dans la rue, raconte comment les musiciens pionniers du rap sont allés piller les répertoires alentours pour créer l'un des courants musicaux les plus importants de notre époque. On lui a posé quelques questions, et demandé de choisir cinq samples à commenter parmi sa liste.

Quel est ton rapport personnel, ton rapport d'auditeur au hip-hop ?
J’ai commencé à en écouter à 9 ans, environ. J'ai découvert ça avec les Neg'Marrons, mais je me suis orienté vers le rap américain rapidement. J'ai tout de suite plus été West Coast, même si à 13 ans, avec Nas, j'ai eu mon déclic East Coast. Pour ce qui est du sample : je fais de la musique, j'ai une formation musicale, donc je me suis toujours intéressé à d'autres sortes de musique. Le rock d'abord, puis le jazz, les musiques jamaïcaines, etc. Et le lien entre tout ça, entre ma passion pour le hip-hop et les autres musiques auxquelles je m'ouvrais, c'est le sample.

C'est un vaste sujet. Comment l'as-tu délimité ?
J'avais déjà une décision un peu arrêtée : me concentrer sur le hip-hop américain. C'est un choix vraiment subjectif, mais je considère que le hip-hop américain a beaucoup plus innové au niveau technique et technologique que le hip-hop français à ce niveau-là. Et puis même avant ça, je me suis limité au hip-hop. J'aurais très bien pu m'ouvrir aux musiques électroniques. Pour la liste, on avait décidé avec la maison d'édition de prendre un seul sample par artiste. Ça ouvre vachement, tu ne te retrouves pas avec 5 fois le même artiste. Après, il fallait aussi représenter les différentes époques, je voulais avoir un cheminement. Le premier sample date de 1979, le dernier de 2017. Il fallait retracer les époques, les différentes scènes : le Juice Crew de Marley Marl, les débuts du G-Funk, la scène alternative avec MF Doom, et montrer que le sample n'est pas mort, donc mettre un paquet de sample des années 2000-2010. Et puis aller aussi trouver des artistes samplés de derrière les fagots. Des samples colombiens, algériens, indiens, russes, français... Faire un panorama.

On retrouve quand même quelques morceaux français dans le bouquin : Mc Solaar, NTM... Pourquoi ces quelques-uns ont réussi à passer la douane ?
Parce que le bouquin s'adresse à un public français, et ça me paraissait dommage de pas montrer ce que certains producteurs avaient fait. J'ai pris volontairement des samples d'artistes très connus. Je sais que le rap français explose aujourd'hui, donc c'est bien de montrer à ce public-là, qui peut être jeune, que le rap français aussi fait partie de l'histoire du sample hip-hop.

Le sampling est une technique assez largement connue, mais en lisant ton livre on se rend compte qu'il y a quand même beaucoup de spécificités techniques et historiques. Est-ce que toi, avec tes connaissances déjà établies, tu as eu des surprises en écrivant ce bouquin ?
Oui. J'ai déjà découvert beaucoup de sons. Je suis allé chercher des morceaux planqués, des vieilles perles soul. Mais ce qui m'a vachement surpris, c'est le nombre de replays : des sons qui sont échantillonnés mais, qui au lieu d'être bouclés avec des machines, sont réjoués par les musiciens. C'est ce qui se faisait dans le hip-hop du début des années 1980, ce que faisait Sugarhill Gang, notamment. J'ai été assez surpris de voir qu'il y en avait encore pas mal dans les années 1990. Dr. Dre l'a beaucoup fait, par exemple. Un des intérêts et une des difficultés de ce livre, c'était de déceler ce qui était du replay et ce qui ne l'était pas. Ce n’est pas toujours facile. Le replay, je ne considère presque plus ça comme du sampling, parce qu'on n’extrait pas l'empreinte sonore du morceau préexistant, mais on rejoue.

En parcourant la liste, à part quelques exceptions, les samples vont généralement puiser dans les décennies 1960-1970. Comment expliquer qu'au fil du temps, ces décennies restent décisives dans les choix de samples ?
Quand le hip-hop est né dans la première moitié des années 1970, les DJ comme Kool Herc, Bambataa ou Grandmaster Flash passaient des disques relativement récents. Les gens écoutaient la musique de leur époque. Quand le hip-hop a commencé à se former, il s'est formé à partir de ces musiques-là. Les DJ samplaient des sons de l'année même, ou 2, 3 ans avant. C'est simplement le reflet de l'époque à laquelle le hip-hop est né. Ça a façonné le son hip-hop, tout le reste s'est construit autour de ce sons des années 1970. À partir de la fin des années 1980, le hip-hop a commencé à s'ouvrir à plein d'autres musiques. Aujourd'hui, le hip-hop sample des choses qui lui sont vachement contemporaines. En 2012, Kendrick Lamar va sampler un morceau de 2009. Mais oui, tout part de ces années-là. Elles sont fondatrices.

Justement, tu parles de la fin des années 1980, du hip-hop qui s'ouvre à d'autres genres. Ton premier choix c'est « Rhymin & Stealin » des Beastie Boys (1986), un sample rock. Pourquoi ce morceau ?
Parce que c'est un des premiers sur lequel j'ai écrit, déjà, et surtout parce que c'est le premier morceau de leur album License to Ill, un album mythique du hip-hop. Le premier album hip-hop à s'être hissé tout en haut des charts US générales. Il s'ouvre sur la batterie de « When The Levee Breaks » de Led Zeppelin, un riff rythmique, rock, mythique. Ce début d'album montre que le hip-hop peut sampler beaucoup de choses, pas seulement la soul, mais aussi les classiques rock. Et puis c'est aussi révélateur du son Def Jam. C'est un titre important. Ce sample a été vachement utilisé par la suite, notamment par Cold Cut, avec « More Beats & Pieces », que j'aborde aussi dans le bouquin, ou pour « Kim » d'Eminem, basé sur la même batterie ultra-lourde, assez lente.

Ton deuxième choix c'est « Alone Again » de Biz Markie (1991), qui fait office de sample jurisprudence.
Ouais, ça fait partie des samples jurisprudence, mais celui-ci est vraiment très important. C'est le moment où la législation sur le sample change. En 1991, Biz Markie sample un titre de Gilbert O'Sullivan, « Alone Again (Naturally) ». Mais Biz Markie c'est un rappeur un peu loufoque : il détourne le morceau, prend la boucle du couplet sans en changer le tempo ni la tonalité. Il en fait un truc comique, et Gilbert O'SUllivan n'aime pas du tout, pour lui c'est un manque de respect pour sa musique, en plus il n'a pas donné l'autorisation. Il porte plainte, Biz Markie perd, et le juge fait jurisprudence, dit qu'à partir de maintenant il faut l'autorisation des artistes samplés pour les sampler. C'est le début des gros deals entre maisons de disques, des artistes samplés qui commencent à réclamer un paquet de royalties. C'est un peu schématisé, parce qu'il y a eu plusieurs procès qui vont amener à cette législation. Mais celui-ci est le plus symbolique. Ce qui est rigolo c'est que c'est pour un morceau un peu nul de Biz Markie. Clairement pas son meilleur, en tout cas. Le jeu n'en valait pas la chandelle, quoi. Il marque en tout cas la fin de l'impunité dans le sample hip-hop.

Qu'est-ce que ça induit, artistiquement ? Moins de liberté, de créativité ?
C'est surtout que ça commence à coûter cher, de sampler. On dit souvent qu'ensuite il y a eu moins de samples dans le hip-hop, mais c'est assez faux. Le hip-hop à ce moment-là a commencé à devenir très lucratif, donc les maisons de disques pouvaient allonger les biftons pour payer les artistes samplés. Je ne sais pas si ça a changé grand-chose sur le son hip-hop, je ne pense pas personnellement. Ça a simplement changé la manière de fonctionner.

C'est marrant aussi que ce soit ce mec-là, O'Sullivan, qui lance la fronde. Avant lui, le rap n'était pas assez populaire pour que les artistes samplés viennent se plaindre ?
Il y en a qui se sont plaint avant, quand même. Les grands spécialistes c'était Kraftwerk, qui enchaînaient procès sur procès. Afrikaa Bambataa a perdu contre eux. Mais oui, malgré Run-DMC, les Beasties Boys, LL Cool J, toute l'école Def Jam, qui avaient déjà fait du chemin, globalement, le mouvement n'était pas encore énorme à l'époque. C'est à la toute fin des années 1980 et au début des années 1990 que le hip-hop a pris une autre dimension, au niveau des ventes. Et puis les artistes samplés ont commencé à s'apercevoir de ce qu'il se passait dans le hip-hop. Avant ça, ils n'avaient juste pas conscience d'être samplés, pour une bonne partie. Certains artistes, un peu sortis du circuit musical, ont vu là l'occasion de revenir sur le devant de la scène et de gagner du fric. Après, des procès il y en a eu à la pelle pendant les années 1990.

Il y a des artistes, qui se sont réveillés juste pour se faire rembourser d'un sample passé ?
Il y en a. J'ai des exemples, mais je ne pourrais pas affirmer qu'ils sont revenus juste pour ça. Labi Siffre, par exemple. Il n'était plus très actif mais il est revenu et a gagné plusieurs procès. C'est lui qui est samplé sur « My Name Is… » d'Eminem. Il y a un autre exemple : Sting. Quand The Police se fait sampler par Puff Daddy sur « I’ll Be Missing You », Sting n'est pas sorti du circuit musical mais il a vu une grosse occasion de se faire du fric. Je crois d'ailleurs qu'il a gagné plus d'argent grâce au sample que durant sa carrière avec The Police.

Comment c'est possible ?
À l'époque, « I’ll Be Missing You » est devenu le titre le plus passé en radio de tous les temps, sur une certaine période. Ça a été un hit monstrueux. Sting a demandé 100% des royalties à Puff Daddy. Et chose marrante, les deux autres membres de The Police n'ont pas touché un centime de ce sample-là, alors que c'est la guitare d'Andy Summers qui était samplée. Je raconte dans le bouquin une interview dans les années 2000, pour laquelle le groupe se réunit de manière un peu exceptionnelle, ils n'avaient plus donné d'interview ensemble depuis longtemps. Ils discutent tous les trois, et Stewart Copland dit « Andy, tu devrais réclamer des royalties à Sting, c'est ta guitare qui a été samplée. Il se paye des châteaux en Toscane et nous, on n’a rien. » Et Sting répond: « Non, on n’a pas de châteaux. En Toscane on appelle ça des palazzos, si tu veux je te prêterai une chambre. »

Sympa, Sting. Le troisième sample que tu as choisi c'est « Mind Playing Tricks On Me » des Geto Boys (1991).
Celui-là, c'est déjà parce que c'est un de mes morceaux préférés de hip-hop en général. Geto Boys, c'est un groupe que j'adore, complètement déglingué. C'est un choix purement musical. Déjà, le sample vient d'Isaac Hayes, « Hung Up On Me Baby », sorti en 1974. Il y a plusieurs samples dans le même morceau. Deux samples sur les couplets, des descentes de guitare, des amas de mélodies. Et sur le refrain, juste une mélodie, jouée par Isaac Hayes à la gratte, couplée avec un breakbeat, un sample de batterie tiré de « The Jam » de Graham Central Station. Les deux, la guitare d'Isaac Hayes et le breakbeat, qui sont deux morceaux qui n'ont rien à voir à la base, matchent parfaitement. Rythmiquement, il y a un petit roulement de caisse-claire sur le breakbeat qui colle parfaitement à la guitare, à tel point que les rappeurs ne posent même pas sur le refrain, ce qui est assez rare. C'est l'exemple parfait du collage hip-hop.

On continue avec un classique, « Regulate » de Warren G (1994).
Ouais, un morceau très connu. C'est la manière de sampler à la West Coast, en prenant une boucle souvent plus longue. Ici elle fait bien quatre mesures, c'est un sample de Michael McDonald, « I Keep Forgettin ». C'est l'archétype du sample West Coast, très fidèle à l'original, pas du tout dénaturé. Le sample est tellement long et fidèle qu'on est parfois proche de la reprise. Et puis c'est un morceau super kiffant, c'est l'explosion de Warren G sur la scène nationale. Ça montre qu'il n'y a pas que Dr.Dre ou les Above the Law qui savent faire du G-Funk. C'est un gros hit.

Comme on va passer de 1994 à 2017, je vais faire un bond en avance et te demander l'état du sampling dans le hip-hop aujourd'hui, comparé aux années 1990.
Dans le hip-hop, le sample a toujours été une manière de s'ouvrir à de nouvelles sonorités, d'accéder à de nouveaux sons que les machines ne permettaient pas toujours de créer. Quand la MAO s'est développée, les producteurs hip-hop se sont retrouvés avec d'autres sonorités à leur disposition. Ils les ont vachement utilisés, parce que ça reste ça, la volonté première des producteurs hip-hop : faire de nouveaux sons. À une époque, le sample était vraiment la manière de faire. Avec la MAO, c'est devenu une des manières. Aujourd'hui on a des albums où il y a pas de samples du tout, d'autres où il y a plein de samples - les albums de Kendrick. À partir des années 2000 le pourcentage de samples dans les sons hip-hop a sûrement baissé, mais c'est aussi parce que le nombre d'artistes a explosé à ce moment-là.

Et ça donne notamment ton dernier choix : « Mask Off » de Future (2017).
Ouais. C'est marrant, parce qu'on a là un tube ultra-moderne dans le son. C'est son plus gros hit, l'un des plus gros hits hip-hop de 2017. C'est un morceau résolument moderne, qui a tourné sur Internet, qui a donné le « Mask Off Challenge », alors que tout ce tube et tout ce côté moderne part d'un sample de flûte traversière d'une comédie musicale, Selma. C'est un sample assez référencé, cette comédie musicale retrace le combat de Martin Luther King, elle est sortie dans les années 1970. Créée en 1972 et mise en vinyle en 1976. Il ne doit pas y avoir tant de gens qui se rendent compte que ce tube très moderne est basé sur un son de 1976. C'est vraiment un riff, en plus, et un riff lourd de sens, c'est le son principal de la comédie musicale. Ça a du sens.

Et puis c'est marrant de voir Future s'approprier un morceau très politique pour parler de bagnoles et de Percocet.
Ouais, alors il y a des gens qui ont décelé des références à la surpopulation carcérale aux Etats-Unis dans « Mask Off », donc le lien peut être fait ici, quand même. Mais c'est avant tout un lien musical. On a une idée préconçue et plutôt fausse du sample, il est souvent perçu comme un hommage à un artiste. La plupart du temps c'est d'abord un lien musical. « Mask Off » est un très bon exemple de cette ambiguïté.

Pour finir, tu aimerais que les gens retiennent quoi du livre ?
J'aimerais qu'on retienne que le sample n'est pas une pratique caduque ou désuète. C'est une pratique encore très actuelle. Dans le sample, il y a souvent un côté un peu passéiste, réservé aux « puristes ». Peut-être que la culture du sample est moins forte qu'avant, mais elle est toujours très importante dans le hip-hop, et j'ai abordé pas mal de sons modernes pour souligner ça. Ce n’est pas un livre qui s'intéresse uniquement au passé, mais aussi au hip-hop d'aujourd'hui, avec Kendrick, Future, Kaytranada, Lupe Fiasco, Gucci Mane, Drake, etc. J'espère que les gens comprendront ça : le sample, c'est loin d'être fini.

Sample ! de Brice Miclet est édité par Le Mot et le reste.

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