sur internet, les filles de sex and the city disent (enfin) des trucs intelligents

Avec le hashtag #wokecharlotte, deux jeunes femmes réécrivent l'histoire de la série mythique dont les dialogues ne passeraient plus du tout aujourd'hui.

par Roisin Lanigan
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19 Mars 2018, 11:58am

Question rapide : quel était le personnage le plus sociologiquement éveillé de Sex And The City ?

A) Carrie – blogueuse sexe, modasse excentrique, écrivaine aux multiples conquêtes ?
B) Samantha – gourou impertinente, femme éhontée, libre et insatiable ?
C) Miranda – avocate ambitieuse, androgyne et parfois mère célibataire ?
D) Charlotte – celle qui voulait vraiment, vraiment se marier ?

C’est une question piège, parce qu’aucune ne l’était vraiment. Mais un nouvel hashtag est en train de réécrire l’histoire en faisant de Charlotte York-Goldenblatt, la WASP future housewife, la voix de la raison que nous avons toujours voulue entendre dans la série. Après tout, vingt longues années se sont écoulées depuis 1998, l’année de la naissance du premier épisode de Sex And The City. Et force est de constater que la série comporte un certain nombre de partis pris étiques problématiques que nous devons absolument interroger aujourd'hui.

Si on se souvient d'elle comme d’une dream girl un peu maniaque, très modasse, hurlant sur un bus vêtue d'un tutu, soyons honnêtes : au fil des six saisons et des regrettables tentatives d'adaptation cinématographique de la série, on a entendu Carrie déclamer une bonne dose de propos immatures, idiots et très critiques à propos de la vie sexuelle des autres. Des propos aujourd’hui détournés façon millenial sur Instagram, à travers le compte @everyoutfitonsatc, qui donne à voir une nouvelle Charlotte grâce au hashtag #WokeCharlotte.

« Tout est parti d'une blague entre nous, explique Lauren, l’une des co-créatrices du compte Instagram. On était loin d'imaginer que le hashtag gagnerait autant d’attention, mais on est ravies de ce retour. »

Depuis son lancement, le hashtag a inspiré des centaines de posts sur Twitter et Instagram, et a même été adopté par Kristin Davies, qui a confié à Chelsea et Lauren son admiration pour leur initiative et qui commente régulièrement les publications #WokeCharlotte. « C’est le plus beau compliment qu’on puisse recevoir, » assure Chelsea.

#WokeCharlotte est un drôle de même internet - il en existe certes des millions, mais celui-là mérite un peu plus d'attention. Pourquoi ? Parce qu'il incarne à la perfection cette dichotomie entre le regard critique que l'on porte sur notre culture passée et notre volonté de continuer à lui porter un amour inconditionnel, par nostalgie pour une époque où notre conscience politique était encore en sommeil. Disons le comme ça : des tas de choses datées des deux dernières décennies vieillissent très bien. Comme Helen Mirren ou le hit imparable de Mariah Carey, « All I Want For Christmas Is You ». Il est d’autres choses qui ont très, très mal vieilli, et que les ravages du temps ont irrémédiablement rendues has-been, gênantes et parfois empreintes d’ignorance. Armageddon, par exemple. Ou la tentative de Katy Perry de sortir un hit appelé « You’re So Gay ». Ou Sex And The City.

Si - en tant que série mettant en scène quatre femmes discutant ouvertement de sexe et célébrant l'amitié - Sex And The City était sans aucun doute révolutionnaire pour l’époque, rétrospectivement, elle est plus que problématique. Pas seulement parce que 99% des personnages de la série sont des riches blancs (même si c’est aussi un peu pour ça). Non, c’est d’abord à cause de Carrie.

Pendant les années 1990 et 2000, elle a pu passer pour une progressiste, une blogueuse célébrant une approche positive du sexe réussissant (on ne sait comment) à se payer un appartement à Manhattan avec une penderie de la taille d’une chambre en écrivant un court article par mois. Mais d’un point de vue moderne, son rapport au sexe est à la fois prude, réducteur et archaïque. Vous vous souvenez quand elle couvrait de honte ce politicien amateur de golden shower ? Ou quand elle assurait en toute détente à ses potes pendant un brunch qu’elle ne croyait pas à la bisexualité ? Et quand ça n’avait rien de sexuel, elle essayait de commander un Cosmopolitan au McDrive, et atteignait par là même un nouveau sommet de snobisme.

Tout ça fait de Carrie un personnage indigeste qui nous empêche d’apprécier Sex And The City dans la prise de conscience des enjeux socio-politiques actuels. Ce qui est regrettable, parce qu’on fait difficilement meilleur remède que SATC un dimanche en gueule de bois sous la couette. Heureusement pour nous, #WokeCharlotte est là et il met presque Carrie et sa bande au diapason de l’époque. En tout cas sous cette forme-là. « Malheureusement, on a encore plein de matière, assure Lauren à i-D. On est encore très loin du second film ! »

Je me suis demandé si #WokeCharlotte n’était qu’une nouvelle lubie millenial. Est-ce que cela veut enfin dire qu’on va pouvoir se mettre collectivement d’accord sur le fait que Carrie Bradshaw n'est pas aussi cool qu'on a voulu nous faire croire, à la fois en tant que blogueuse et en tant que personne ? On croise les doigts.