pourquoi le monde de l'art se mobilise contre le « cadeau » de jeff koons

L'artiste offre à la ville de Paris une nouvelle oeuvre monumentale censée commémorer les attentats du 13 novembre. Un cadeau qui ne fait pas (du tout) l'unanimité.

par Marion Raynaud Lacroix
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23 Janvier 2018, 3:35pm

Image via Flickr

Le 21 novembre 2016, Jeff Koons annonçait son intention de faire don à la France d’une sculpture intitulée Bouquet of Tulips en commémoration des attentats du 13 novembre. Ce « cadeau » faisait suite à la sollicitation de Jane D. Hartley, l’ambassadrice des Etats-Unis à Paris. Destiné à voir le jour entre le Musée d’Art Moderne et le Palais de Tokyo, le projet avait été chaleureusement accueilli par Anne Hidalgo, la Maire de Paris, dans un discours en présence des directeurs des musées concernés, du collectionneur François Pinault et des anciens marchands parisiens de Koons.

Près d’un an et demi plus tard, l’œuvre serait en cours de réalisation dans une usine allemande et sur le point d’être implantée sur la place de Tokyo. Face à l’imminence de cette installation, plusieurs acteurs du monde de l’art ont signé une tribune dans Libération s’opposant à une initiative jugée « choquante et malvenue ». Parmi les signataires, on retrouve l’ancien ministre de la culture Frédéric Mitterand, le réalisateur Olivier Assayas, les artistes Jean-Luc Moulène et Christian Boltanski ou l’architecte Dominique Perrault.

Pour demander l’abandon de ce projet colossal (dont le coût de réalisation avoisinerait les 3,5 millions d’euros), les signataires invoquent différentes raisons. Devant cette oeuvre de 12 mètres de haut en bronze et en alu poli qui représente une main tenant des tulipes, la première est d'ordre symbolique. Alors que l’artiste la présente comme un « symbole d'énergie légère, de gaîté, [qui] témoigne de [son] respect et de [son] hommage aux victimes de la violence et à leurs familles » inspiré de la Statue de la Liberté, les signataires y voient plutôt un choix artistique et un emplacement sans rapport avec les attentats, « pour le moins surprenant, sinon opportuniste, voire cynique. »

Car si elle promet une image de carte postale avec la Tour Eiffel en fond, cette nouvelle perspective agace par un gigantisme voué à bouleverser l’harmonie du lieu. L’argument démocratique est aussi mobilisé : pourquoi ne pas avoir lancé un appel à projets qui aurait permis de faire rayonner la créativité française ? Et last but not least, ce sont des raisons financières qui achèvent de noircir le tableau - l’installation et la réalisation de l’oeuvre ne faisant pas partie du don. Le journaliste Harry Bellet résumait déjà ce drôle de cadeau en 2016 à travers la formule « Jeff Koons nous offre des fleurs mais il faudra payer le vase ».

« Financée par des mécènes notamment français qui bénéficieraient d’abattements fiscaux à hauteur de 66% de leur contribution », la réalisation de Bouquet of tulips sera financée par du mécénat privé - autant d'argent qui ne rentrera pas dans les caisses de l’Etat, une initiative finalement couteuse pour l’ensemble des contribuables. Dépeint comme le représentant « d’un art industriel, spectaculaire et spéculatif » par les signataires, Jeff Koons promet de voir sa côte, déjà haute, atteindre des sommets grâce à cette promesse de légitimation institutionnelle.

Balayant tout risque de polémique lié à l'installation de l'oeuvre, il déclarait en 2016 : « J'ai confiance en ce Bouquet of Tulips, car il transmet des valeurs universelles partagées entre les États-Unis et la France, de notre amitié si importante à travers les siècles, avant de poursuivre en affirmant qu'il s'agissait aussi, par son optimisme, [d'] une façon d'aller de l'avant et de souligner qu'ensemble, nous pouvons nous soutenir, dépasser ces horreurs et défendre la civilisation à travers l'art, un de ses plus beaux paramètres. »