Avant-garde, fresque sociale et maux de jeunesse : les nouveaux récits d’Arles

Le récit endeuillé de Rahim Fortune, l'œuvre titanesque d’Arthur Jafa et la sensibilité de Mika Sperling. i-D revient sur les artistes qui marquent cette 53e édition des Rencontres d’Arles.

par Julie Le Minor
|
26 Juillet 2022, 4:25pm

Rahim Fortune, photographie d’un monde en bascule 

Le photographe de 27 ans originaire d'Oklahoma et contributeur d’i-D livre une série documentaire introspective et profonde avec Je ne supporte pas de te voir pleurer. Un travail autobiographique réalisé sur plusieurs années qui débute avec la maladie de son père dont il restera au chevet jusqu’à sa mort. Un double récit se noue dans ces photos en noir et blanc dans lesquelles le jeune photographe fait l’épreuve du deuil sur fond d’une Amérique meurtrie par l’affaire Georges Floyd et d’un monde en proie à la pandémie. Entre blessure personnelle et fracture sociale, le lauréat du Prix Découverte Louis Roederer raconte la vulnérabilité d’une époque en pleine bascule. 

Rahim Fortune, “Je ne supporte pas de te voir pleurer”. Église des frères prêcheurs.

Rahim Fortune
Rahim Fortune. Billy et Minzly, série Je ne supporte pas de te voir pleurer, 2020. Courtesy of MiSasha Wolf Projects & Rahim Fortune.

Arthur Jafa, blackness, mémoire et splendeur

À la croisée de l’art et du cinéma, le vidéaste et artiste plasticien Arthur Jafa - également guest editor du numéro i-D The Darker Issue (no. 365) - poursuit son étude ontologique des relations raciales et plus particulièrement de la culture noire - la blackness - amorcé depuis trois décennies. Présentée à Arles, la rétrospective Live Evil [Le mal vivant] constitue l’exposition la plus importante et la plus complète de son travail à ce jour et présente un panel d'œuvres majeures de l’artiste mais aussi des pièces originales créées spécialement pour l’occasion. Avec pour cadre principal, l’Amérique contemporaine, l’artiste transcende le passé et le présent et livre un travail de mémoire titanesque dans une explosion de récits et d’images qui pose finalement une question universelle sur l’altérité et la condition humaine. 

Arthur Jafa, “Live Evil”. Luma, La Grande Mécanique du Parc des Ateliers.

Mika Sperling, maux de jeunesse 

La jeune Mika Sperling poursuit l’exploration de son histoire familiale avec Je n’ai rien fait de mal dans laquelle la photographe évoque les crimes commis par son grand-père. Découpée en trois ensemble, comme un processus de guérison, la série revient sur les pas de son enfance entre des images de la maison dans laquelle elle a grandi, réalisée en collaboration avec sa fille, des photos de famille méticuleusement découpées et un scénario fictif dans lequel l’artiste questionne son grand-père décédé, en quête de réponses. Aujourd’hui basée à Hambourg, cette cadette d’une famille de huit enfants issue de Norilsk, une ville minière du nord de la Sibérie, livre un travail de mémoire graphique et sensible dans lequel elle tente de se réconcilier avec son passé. 

Mika Sperling, “Je n’ai rien fait de mal”. Église des frères prêcheurs.

Mika Sperling
Mika Sperling. Dans ma chambre, 2000, série I Have Done Nothing Wrong. Courtesy of Mika Sperling.

Tom Wood, this is England

Bienvenue à Liverpool. Durant plus de vingt ans, le photographe d’origine irlandaise Tom Wood capture sa ville d’adoption. Armé de son fidèle Leica 35mm, il arpente les rues de la cité du Nord-Ouest de l’Angleterre pour y capturer son quotidien, ses pubs, ses clubs, ses bus et ses habitants bien-sûr. Dans Every day is saturday, portraits anglais, il pose un regard familier et bienveillant sur ses sujets qu’il prend sur le vif, sans contrefaçon, ni fioritures. Une photographie vernaculaire et instinctive 100% “made in Britain”. 

Tom Wood
Tom Wood. Rouge à lèvres rose, 1984, série À la recherche de l’amour. Courtesy of Tom Wood.

Avant-garde et féminisme dans les 70’s

Issue de la collection Verbund à Vienne, cette exposition en cinq chapitres propose une plongée dans l'œuvre de soixante-et-onze femmes photographes qui ont fait évoluer la représentation féminine dans la photographie européenne des 70’s. Poétiques, radicales ou décalées, ces oeuvres ont participé à l’élaboration d’une nouvelle “image de la femme” à rebours des fantasmes, obsessions et clichés de l’époque. Une prise de pouvoir visuelle dans laquelle elles dénoncent le sexisme, les diktats de beauté, les inégalités sociales ou encore les structures du pouvoir patriarcal. Valie Export, Lydia Schouten, Lynda Benglis, Judy Chicago ou encore Penny Slinger, elles ont toutes, à leur manière, ouvert la voie à la génération contemporaine. 

“Une avant-garde féministe. Photographies et performances des années 1970 de la collection Verbund. Vienne” à la Mécanique générale.

Francesca Woodman
Francesca Woodman. Visage, Providence, Rhode Island, 1975-1976. Courtesy of The Woodman Family Foundation / Artists Right Society (ARS) / Bildrecht / Verbund Collection, Vienne

Amina Kadous, le coton en héritage 

Se définissant elle-même comme une “exploratrice d'idées”, Amina Kadous est la lauréate du 6e Prix de la Photo Madame Figaro qui a lieu chaque année aux Rencontres d'Arles. Dans White Gold, la jeune photographe égyptienne retrace un pan de son histoire familiale mais aussi de son pays à travers le récit du déclin de la culture cotonnière dans la ville d’El-Mahalla El Koubra où elle est née. En s’intéressant à cet épicentre égyptien de l’industrie du coton, également berceau de son enfance, Amina Kadous propose un travail documentaire poétique et sensible à la croisée du récit familial et national, de la mémoire et du recueillement. 

Amina Kadous
Amina Kadous. White Gold, 2020-2022. Courtesy of Amina Kadous.

Mitch Epstein, l’Inde aux mille visages 

C’est l’une des têtes d’affiches de cette 53e édition des Rencontres d’Arles. Mitch Epstein nous entraîne dans les mille et un visages de l’Inde : ses codes, castes, classes et religions. Il documente une société composée d’une pléiade de “sous-culture” qu’il a pu lui-même pénétrer au cours de ses huit voyages dans le pays entre 1978 et 1989. De ces milliers de clichés colorés, bouillonnants et vivants, le photographe américain originaire du Massachusetts dresse finalement un portrait multi-facette de l’Inde contemporaine où convergent des mondes pluriels et cloisonnés que seul un initié peut capturer. 

Mitch Epstein, “En Inde, 1978-1989”, Abbaye de Montmajour

Mitch Epstein
Mitch Epstein. Shravanabelagola, Karnataka, Inde, 1981. Courtesy of Black River Productions, Ltd. / Galerie Thomas Zander / Mitch Epstein.
Tagged:
Art
Arles
avant-garde
photographe
Arthur Jafa
Rahim Fortune