Comment Patagonia se bat pour sauvegarder les fleuves sauvages d’Europe

Le photographe Colin Dodgson raconte la beauté du fleuve albanais Vjosa, connu aussi comme Le Cœur Bleu de l’Europe.

par Liam Freeman
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14 Juin 2022, 10:59am

Cet article a été publié dans le numéro 368 (été 2022) de The Earthrise Issue de i-D. 368, été 2022. Commandez votre exemplaire ici.

Aujourd’hui, la construction de 3.400 barrages hydroélectriques à travers la péninsule balkanique est en train de menacer les derniers fleuves sauvages d’Europe. En collaborant avec la coalition ONG « Save the Blue Heart », la marque de vêtements de plein air Patagonia est en train de se battre pour les sauver. Cette histoire capture l’un de ces fleuves, le Vjosa en Albanie, et présente des articles Patagonia qui ont déjà été portés et réparés dans le cadre du programme Worn  Wear.

À la fin des années 80, l’entreprise de vêtements outdoor Patagonia, cofondée près de deux décennies plus tôt par le couple composé d’Yvon et Malinda Chouinard, « prospérait, mais perdait de son sens », comme le dit Vincent Stanley, son directeur de philosophie. Ce qui a commencé comme une boutique de fortune proposant du matériel d’escalade, dont le siège était un hangar en tôle situé à Ventura en Californie, était en passe de devenir l’entreprise d’un milliard de dollars que l’on connaît aujourd’hui, avec ses produits omniprésents tant dans le milieu urbain que dans les chemins de randonnée.

sunset over the river Vjosa in Albania

Le logo de Patagonia représentant la chaîne montagneuse d’El Chatlen, est désormais une sorte de symbole anti-mode aimé de tous, allant de pères passionnés de nature aux amateurs de la mode et hyperbeasts. Sa communication visuelle a laissé une marque indélébile au cours des années.  Comment oublier la publicité du Black Friday dans le New York Times, qui invitait les lecteurs à « ne pas acheter cette veste », ou le tristement célèbre bébé volant du catalogue Patagonia publié en 1995 ?

Yvon a cofondé « 1% pour la Planète » en 2022 avec Craig Matthews (Blue Ribbon Files). Il s’agit d’une alliance commerciale par laquelle tous les membres s’engagent à consacrer 1% de leurs ventes pour la sauvegarde et la restauration de l’environnement naturel, et à travers laquelle Patagonia a versé plus de 145 millions de dollars en espèces et en dons aux organisations locales. Cependant, Patagonia souhaitait encore améliorer ses références en termes de responsabilité.

« Jusque-là nous nous considérions comme trop petits pour faire une différence environnementale dans notre façon de produire », précisa Vincent, qui a travaillé pour Patagonia de temps en temps depuis sa création.  La compagnie a alors commencé à étudier chaque étape de sa chaîne de production, a mis en place des audits,  est devenue un membre fondateur de la Fair Labor Association puis a embauché un directeur pour sa responsabilité sociale et environnementale.

A person's leg and foot in the river Vjosa in Albania

Ensuite, en 2007, en essayant d’être plus transparent, Patagonia a lancé le Footprint Chronicles, un site web interactif qui suit l’impact social et environnemental de ses produits.  « Cela a changé notre relation avec les fournisseurs », explique Stanley. « Dans un premier temps, ils hésitaient à parler des problèmes publiquement, surtout de ceux concernant la production. Mais nous avons remarqué que les fournisseurs aimaient travailler avec nous pour résoudre les problèmes. Et rapidement, ils sont venus vers nous, désireux de faire partie du FootPrint Chronicles ».

Étant poète et écrivain, Vincent (qui a été coauteur du livre The Responsible Company avec Yvon Chouinard en 2012 ) est méticuleux dans le choix des mots lorsqu’il décrit l’engagement environnemental de Patagonia. « Nous avons décidé que le mot « durable » était illusoire, que nous ne sommes pas durables ; tout ce que nous faisons en tant qu’entreprise vise surtout à minimiser notre impact », dit-il. « La responsabilité implique un sens d’auto-initiative afin de pouvoir affirmer « Ok, c’est ce que je suis en train de faire, et j’en suis responsable. Je peux m’améliorer ou je peux continuer avec des comportements problématiques ».

The mountain range and fields next to the river Vjosa in Albania

“La principale responsabilité des écrivains est de maintenir le langage lié aux sens et à l'expérience”, continue-il. « La crise environnementale n’est plus quelque chose qui va arriver puisque nous y sommes déjà en plein dedans. Si nous voulons la résoudre, nous allons devoir être conscients, nous allons devoir utiliser un langage qui interpelle, plutôt qu’utiliser un langage qui laisse les gens endormies et les empêche de se poser des questions concernant ce qui est dit et ce qui se passe ».

En encourageant les consommateurs à réfléchir plus profondément aux achats qu’ils effectuent, et en démontrant le pouvoir et la responsabilité des marques pour sensibiliser aux problèmes environnementaux et au changement climatique, Patagonia a inspiré les entreprises à faire de même et lui emboîter le pas.

A brick bridge over the river Vjosa in Albania

En 2012, Patagonia a obtenu la certification B Corp – une désignation selon laquelle l’entreprise respecte des normes élevées de performance, de responsabilité et de transparence, sur la base de différents facteurs allant des avantages sociaux des employés aux pratiques de la chaîne d'approvisionnement et des matériaux utilisés. Ce fut la première société californienne à le faire et, au-delà de ses produits, l’entreprise est devenue une plateforme importante pour l’activisme environnemental.

En 2018, l’entreprise a officiellement commencé à soutenir une initiative de sensibilisation mondiale autour de Save the Blue Heart. Ceci est une campagne en cours pour protéger les derniers fleuves sauvages d’Europe (les fleuves des Balkans, localisés dans le sud-est de l’Europe entre la Mer Noire et la Mer Méditerranée) contre la création de 3.400 barrages prévus. La campagne se focalise sur le fleuve Vjosa, en Albanie, le Mavrovo National Park dans le nord de la Macédoine, ainsi que les fleuves de Serbie et Bosnie-Herzégovine.

a person's backpack stading on a road next to the river Vjosa in Albania

Une partie du partenariat de Patagonia consistait à la production d’un long-métrage documentaire, « Blue Heart », en 2018, suivi du court-métrage« Vjosa Forever », en 2021, qui retrace la lutte pour sauver le plus grand fleuve sauvage d’Europe, et finalement le déclarer Parc National (le premier du genre en Europe). Parmi les activistes et écologistes interrogés figure Ulrich Eichelmann, fondateur et PDG de RiverWatch, une société de protection des fleuves basée à Vienne. « Les barrages détruisent tout ce qui caractérise ces fleuves » affirme Ulrich. « C’est comme bloquer les artères d’un corps. Même si les gens considèrent que les barrages sont beaux parce qu’ils ressemblent à des lacs, sous la surface ils sont plus comparables à un désert sous-marin ».

Les barrages et leur éradication conséquente des fleuves ont pour effet évident de détruire la vie aquatique qui peuplent ces fleuves-là.   Si les projets de barrages dans les Balkans devaient avancer, environ une espèce de poissons sur dix en Europe serait poussée au bord de l’extinction.

Juice, shorts and fruit in a jar on a table.

Ensuite, il y a également la faune qui dépend de ces systèmes d’eau, qui sera perturbée par la construction des barrages et des routes. Les Balkans, par exemple, abritent une espèce endémique en danger critique d’extinction, le lynx balkanique, dont la population totale est estimée à environ 120 individus, dont seulement quinze animaux restants en Albanie. Il y a aussi, bien sûr, le rôle vital que jouent les fleuves et rivières  dans le stockage du carbone en transportant les matières organiques en décomposition, et les roches érodées de la terre vers l’océan.

Les gens ont tendance, dans leurs efforts de conservation de l’environnement, à s’oublier eux-mêmes dans l’équation, en se séparant encore plus de la nature. Mais l’une des choses que Blue Heart raconte si bien concerne les communautés qui sont intrinsèquement liées aux fleuves, et les cultures qui peuvent définitivement se perdre avec eux. C’est un destin bien trop familier pour Ulrich, et la raison pour laquelle la campagne pour sauver les fleuves européens lui est si personnelle. Dans les premières scènes de Blue Heart, il se rappelle de son enfance en Allemagne lorsqu’il attrapait des truites à main nues dans la rivière où son père lui avait appris à nager, puis un jour un barrage a été construit et l’eau s’est arrêtée de couler.

a frog on a rock by the river Vjosa in Albania

Dans la course à la découverte des sources d’énergies alternatives aux combustibles fossiles, l’hydroélectricité est souvent décrite comme une alternative propre, mais comme l’explique Ulrich, c’est loin d’être le cas. “L'hydro est l'une des pires sources d'énergie en termes d'impact direct sur la nature", a-t-il affirmé. « Comme il y a pleins de barrages, on peut se trouver à 1000km de distance de l’un d’entre eux et en ressentir l’impact. La plupart des gens pensent avoir vu un fleuve couler librement et paisiblement en Europe, mais ce n’est pas le cas. Parce qu' il y a tellement d’éléments qui entrent en jeu pendant la construction d’un barrage, à partir de sa construction jusqu’aux routes requises pour y accéder, ainsi que les arbres qui doivent être coupés pour la construction de ces routes, l’énergie hydroélectrique ouvre la porte à la corruption. Tant que les divers partis impliqués feront du profit, ils voudront maintenir l’image “verte” de l’industrie.

La géothermie, le solaire et l’éolien, sont de meilleures options, selon Ulrich, aussi bien en termes d’efficacité que d’impact environnemental. Mais il ne s’agit pas seulement de trouver de nouvelles sources d’énergie, il s’agit de réduire la quantité que nous utilisons.  « Nous sommes juste en train de parler de produire plus d’énergie de manières différentes, mais il n’y a aucun moyen de remplacer la quantité de combustibles fossiles que nous utilisons actuellement » dit-il. En 2021, l’Earth Overshoot Day (le jour du dépassement de la Terre)  - qui marque la date à partir de laquelle l’humanité est supposée avoir consommé l’ensemble des ressources que la planète est capable de régénérer en un an - tombait le 29 juillet. Cela signifie que nous utilisons presque deux fois les ressources que la Terre peut offrir.

the river Vjosa in Albania running through a brick bridge.

Bien qu’il y ait beaucoup de travail à accomplir, la campagne Save the Blue Heart contribue à faire avancer les choses dans la bonne direction. Le premier ministre albanais Edi Rama, le président Ijir Meta et la ministre de l’environnement Mirela Kumbaro, ont apporté leur soutien public pour la protection du fleuve Vjosa. En effet, ils ont exprimé à travers une déclaration séparée qu’ils étaient favorables à la création du Vjosa National Park, en fermant la porte à toutes les centrales hydroélectriques ou en projets de construction le long de celui-ci.

Besjana Guri, responsable de la communication chez EcoAlbania (une ONG fondée à l’initiative conjointe de professeurs du Département de Biologie de l’Université de Tirana et de l’équipe de Save the Blue Heart of Europe en Albanie) met l'accent sur la valeur socio-économique ainsi que la valeur environnementale que le Vjosa Wild River National Park pourrait avoir: « Si l'Albanie possède le premier parc national de rivières et fleuves sauvages d'Europe, il y a une opportunité de développer l'écotourisme et l'économie locale. Ces dernières années, de nombreux jeunes sont partis parce qu'ils ne trouvaient pas de travail et ne voyaient pas d'avenir ici. Si nous parvenons à protéger la biodiversité et à aider la communauté, cela pourrait être le développement le plus durable pour l'Albanie.”

a man on a cliff edge by the river Vjosa in Albania

« Les fleuves sont comme un arbre », ajoute Besjana, « Si vous coupez les branches, l’arbre va mourir, et c’est la même chose pour les fleuves. Si vous ne protégez pas les affluents, par conséquent vous ne protégez pas les fleuves. »

Dans le brouillard de l’éco-anxiété, Blue Heart amène une petite lueur d’espoir pour l’influence positive que les marques telles que Patagonia peuvent avoir, en mettant en lumières les problèmes environnementaux importants, et le pouvoir que nous avons en tant qu’individus pour prévenir de désastres et catastrophes écologiques.  Dans une scène particulièrement émouvante, vers la fin du film, nous voyons comment un groupe de femmes, dont beaucoup sont mères, ont arrêté la construction d'une centrale hydroélectrique sur le fleuve de Fjonica en Bosnie-Herzégovine, après avoir occupé la route pendant 325 jours. Comme le conclut une des personnes interviewées dans le film « Il ne faut pas forcément être un biologiste ou un scientifique pour être un écologiste. Vous avez juste besoin d’être un humain avec une voix ».

Shallow waters of the river Vjosa in Albania with a machine arm in the ground.
cows in front of the river Vjosa in Albania
An Elmo toy attached to the fence next to the river Vjosa in Albania
A Patagonia top on a car front window sill as windscreen wipers wash away a dirty window.
close up of the sand and rock meeting the water of the river Vjosa in Albania

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Crédits


Photography Colin Dodgson
Text Liam Freeman
Fixer Nick St.Oegger
All clothing Patagonia Worn Wear

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