Tej par texto: la rupture en ère 3.0

Rencontre avec Audrey Gagnaire, qui publie un livre sur la rupture en ère numérique.

par Alice Pfeiffer
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08 Septembre 2020, 9:00am

“Déso ma mère veut pas que je sorte avec un moche, ça peut créer un déséquilibre génétique dans la famille”: voici un des messages glaçants transmis à Audrey Gagnaire, fondatrice de la plateforme Instagram Tej par Texto, qui répertorie les largages les plus abjectes reçus par SMS.

Aujourd’hui, elle publie un livre aux éditions Leduc dédié à la mission de s’interroger sur la spécificité de cet aspect des relations humaines en ère 3.0. Elle accompagne chaque texto d’une remarque sarcastique, comme celui-ci ponctué de sa remarque pince sans rire: “Test de dépistage de mocheté remboursé par la sécurité sociale”.

Comme le note l’auteure, qui a l’idée du projet après avoir elle-même reçu un message abasourdissant d’inconsidération, elle se rend compte que nous sommes toutes une génération victime d’impolitesses propres à ces nouvelles interfaces.

“Il y a une nouvelle brutalités des mots, des moqueries, des insultes, on ne cherche plus à s’expliquer avec l’autre, on agit de façon très brutale, frontale, qu’on ne s’autoriserait jamais en face à face, on ne prend plus le temps de mettre les formes, celles-ci disparaissent avec l’interface entre deux personnes” dit-elle.

Effectivement, des manières naissent du fonctionnement de ces engins: le ghosting, ou la disparition dans le silence le plus glaçant en fait partie.

Pis, on peut laisser quelqu’un sur “lu”, la personne ne considérant même pas l’impact sur l’interlocuteur de se laisser visiblement ignorée.

Avec Tinder et Tinder Gold – qui a du bon quand on réfléchit à la démocratisation et la libération des rencontres—, on accumule néanmoins des conquêtes sans différentiation et de façon parfois boulimique: “tu deviens non plus une personne mais un message parmi tant d’autres, quelqu’un qui ne mérite même pas 10 secondes d’attention pour envoyer une réponse” ajoute Audrey Gagnaire.

Quant aux réseaux sociaux, ceux-ci ont participé à créer une véritable culture du stalking et du voyeurisme, un flicage l’un l’autre, où l’on peut savoir qui regarde nos stories, quand telle ou telle personne s’est connectée la dernière fois, où elle a été tagée, si elle a menti sur là et avec qui elle était; où l’on peut garder un lien dématérialisé en likant, commentant, cherchant des signes d’affections, ou encore en créant un compte caché dit “finster” pour espionner quelqu’un sans être vu.

Et si l’échange par écrit n’a rien de nouveau, la rapidité de rédaction aussi spontanée qu’à l’oral juxtapose l’impulsion de la parole à l’anonymat et la perte de confrontation de la rédaction.

Dans une ère de surveillance de l’autre, de mise en scène de soi et de dématérialisation des échanges, la rupture en ère digitale est le miroir d’une société dominée par des pratiques symboliques de toute une époque.

Le sociologue Walter Benjamin disait “le medium, c’est le message”, et cela n’a jamais été plus vrai que notre rapport si révélateur au smart phone.

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