Courtesy of Chris Schumacher

L’après-confinement

Comment les chefs, les créateurs, les attachés de presse envisagent-ils leur métier en période de Coronavirus, alors que les portes sont à nouveau ouvertes mais que les mentalités ont changé?

par Alice Pfeiffer
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19 Mai 2020, 8:30am

Courtesy of Chris Schumacher

i-D France est parti à la rencontre d’un créateur, d’un chef, d’un duo de coloriste, d’une directrice artistique et d’un directeur de presse pour cerner comment le coronavirus avait affecté leur façon de travailler, pendant et après le confinement – et comment leur état d’esprit avait évolué, aussi bien que celui de leur clientèle. Rencontres.

Jean Touitou, fondateur de A.P.C.

«Au moment où est apparue la crise du Covid-19 (…) j’ai fait l’inventaire de mes choix. En de telles circonstances et considérant que je n’avais « plus rien à prouver » (c’est Catherine Deneuve qui me l’a dit), j’aurais très bien pu me dire « à quoi bon, pourquoi même essayer de survivre en tant que marque, car de toutes les façons, le monde est ‹ bound for worst › comme l’écrit Samuel Beckett dans un recueil de poèmes. Nous sommes ‹ cap au pire › (titre de la traduction française de cet ouvrage), et il vaut mieux s’arrêter maintenant. Fin de partie .»

« Très franchement, je dois dire que je me suis posé cette question. Je me suis dit que j’avais assez bâti comme ça, que mes enfants auraient un avenir de toutes les façons grâce à leur talent, et que je pourrais passer mon temps entre mon futur bateau, ma maison et mes « loisirs ». Oui, en mars dernier, cette possibilité a traversé mon esprit pendant quelques secondes quand je faisais l’inventaire systématique de tous les possibles. »

« Et puis je me suis mis à penser à toutes ces aventures, toutes ces boutiques construites avec à chaque fois un réel effort d’architecture et surtout à toutes les individualités qui ont participé et participent encore à cette « utopie raisonnable » qu’est A.P.C. Une nouvelle mission était à accomplir par moi, par nous : assurer la survie d’A.P.C. et de ses valeurs esthétiques et morales. (…) Je veux enrichir notre relation avec nos clients en les associant à un programme de recyclage des vêtements A.P.C. dans des associations caritatives et en leur proposant d’adhérer à un programme de fidélité. Surtout, j’aimerais susciter un sentiment de communauté. Quand je fais le bilan, je me dis que la trajectoire est la bonne, et qu’il n’y en a pas de meilleure pour traverser l’épreuve qui est devant nous. (…) Et c’est là que je me suis simplement dit que la période qui est train de s’ouvrir est en fait une période révolutionnaire où tout sera à réinventer. Une sorte d’opportunité dans laquelle je me sens finalement chez moi. »

https://www.instagram.com/jeantouitou/

Daniel Rose, chef

« Je me suis demandé comment préserver le geste essentiel d’un restaurant si l’on ne peut plus accueillir les gens. La livraison est une partie de la réponse mais ça demande une réflexion sur ce que l’on fait exactement. La seule chose que l’on sait vraiment faire c’est la cuisine, alors je pose la question à la tradition: quelle cuisine est le mieux adaptée au climat actuel, sans la proximité avec les gens, l’accueil, le cadre, l’atmosphère? Nous avons fait tout un travail sur le produit et l’amplification des gouts par des recettes classiques. Par exemple la blanquette de veau, qui est meilleure réchauffée chez soi. Il faut que le gout soit remarquables pour amplifier la finesse du gout, sa texture. »

« Aujourd’hui, les gens cuisinent beaucoup plus qu’avant, depuis le confinement, Instagram n’est plus “tits and buts and yoga” mais montre combien de place les gens donnent à la cuisine dans leur vie. Alors comme les gens se sont beaucoup améliorés, on doit proposer quelque chose que l’on ne peut pas faire chez soi, les bouillons, les fonds, les jus qui apportent justement cette amplification du gout. »

« En France, ce n’est pas comme en Amérique, on a la sécurité sociale, on a le luxe de pouvoir se poser des questions sur la valeur et l’importance de la nourriture dans nos vies. J’ai cherché à retrouver des valeurs dans la tradition, sans aucune nostalgie, mais me demander ce que je transmets aux gens, si ils sont prêts à faire quelques gestes pour finir leur dîner, leur niveau d’implication dans mes plats. »

« On a mis en place des gestes barrière pas très différents d’avant: on se lavait déjà les mains et on portait des gants. Le masque est plus contraignant, on ne sent plus et on ne peut plus gouter, on se sent un peu bridé mais on prend l’habitude. »

« Quelque part, toutes ces règles nous forcent à nous débrouiller, ça fait partie de l’ADN des bistros, c’est le système D: on a une petite cuisine, pas des moyens de fous, et on fait avec pour trouver une réponse élégante à des problèmes très compliqués, c’est un processus qui est inné dans notre démarche. »

« La semaine prochaine on commencera à vendre par la fenêtre devant, je ne peux pas m’empêcher de voir les gens gouter tout de suite, je préfère servir deux personnes comme ça plutôt que d’envoyer 120 boites par jour, c’est ce lien qui est à la base de notre succès. »

https://www.instagram.com/danielroseadventure/

Rémy Faure et Louis Trautwein, coloristes

« Il y a 7 mois, nous avons quitté David Mallett pour ouvrir notre propre boite, et on a pris la décision de rester en freelance pour le moment. »

« Nous avons remarqué que les clientes veulent retourner vers quelque chose de plus naturel, elles sont dans un nouveau mood, elles repartent sur quelque chose de plus doux, comme ça, si il y a un deuxième confinement, elles auront moins de problèmes de racine comme elles ont pu l’avoir lors de ces deux mois passés enfermées chez elle. »

« Il n’y a plus d’embrassades, on reste à un mètre et demi de distance, on évite de parler si on est pas masqué. Avant, les clientes venaient à la maison mais à présent on ne travaille plus qu’à domicile. On ne fait que deux à trois rendez-vous par jour; on voyage avec un bac transportable, une grosse valise; on fait une grosse consommation de masques, deux masques et deux pairs de gants par rendez-vous. Chaque soir on désinfecte tout et on lave tout à 60 degrés. On ne touche pas la peau ni le visage sans gant. »

« Pendant cette période de confinement, Louis en a profité pour expérimenter, il s’est rasé la tête, s’est décoloré à blanc, puis bleu vert d’eau. »

« C’est beaucoup plus compliqué dans les salons classiques, c’est la cohue, on a de la chance d’être freelance dans la période actuelle, même si cela veut dire qu’on ne peut plus prendre de nouvelles clientes jusqu’à septembre – c’est ce qu’il faut si on veut bien s’occuper de notre clientèle actuelle et garder les mesures sanitaires en vigueur. »

« 80 pourcent de notre clientèle travaille dans la mode, et ce milieu va connaître de réels changements. C’est intéressant de voir comment chacune a traité le confinement et l’après confinement différemment. Certaines se sont habillées tous les jours pour leurs conférences zoom, d’autres sont restées en pyjama. Certaines se sont ruées en boutique le lendemain du confinement, d’autres ont réfléchi à leur consommation. »

https://www.instagram.com/louisremycolor/

Guillaume Delacroix, fondateur du bureau de relations de presse DLX

« Les marques vont devoir se poser la question de ce qu’elles peuvent légitimement proposer et pas juste gagner de l’argent. On a remarqué de notre côté que les marques commençaient à se détourner des influenceurs et veulent plutôt travailler avec des gens d’influence, des personnes qui ont des vrais publics avec une communauté beaucoup plus réactive plutôt que des kilotonnes de followers. Nous sommes donc allés à la rencontre de médecins, de fleuristes, de breakdancers, de coach sportifs. »

« On est encore plus proche du local et du micro, plus que jamais on s’intéresse à toute la France et non pas juste Paris, de plus en plus de gens vont s’installer à la campagne ou les villes secondaires, il va donc falloir des actions locales. »

« En première phase de déconfinement, tout ce qui rentre dans l’agence est entreposé 48h avant d’être traité. Ca rajoute du temps, nos clients ont compris qu’on se remettait au travail mais en respectant le protocole. Les conférences se font par zoom, les shoppings par Facetime et ca fonctionne bien. »

« J’espère aujourd’hui que ça ne redeviendra pas aussi fou qu’avant, le marché est sursaturé de marques et c’est particulièrement dur pour un jeune créateur qui n’est ni de la high fashion ni dans un grand groupe. Plus que jamais, c’est de la crédibilité et du sens que les gens recherchent. »

https://www.instagram.com/g.dlx/

Jennifer Cuvillier, Directrice du Style du Bon Marché

« On retravaille différemment, on s’est réorganisé, ça a été une nouvelle expérience particulièrement pour continuer les évènements et les expositions. Ca a été un vrai travail de garder le relationnel avec les artisans et les créateurs, avec qui on a du réapprendre à échanger ensemble par vidéo-conférences, afin de voir les produits et d’échanger les idées. C’est une autre manière de faire qui a très bien fonctionné, on peut voir les créations comme ça, nous avons avancé de façon dynamique et positive. C’est ainsi que nous avons travaillé ensemble vers le but commun qu’était notre nouvelle exposition. “En couleurs!”. Ces grandes expressions créatives prennent forme dans l’ensemble du magasin et font appel à des centaines de marques avec qui on a travaillé pendant un an et avec qui nous avons tout fait pour continuer de travailler avec elles. »

« Le magasin s’est mis en ordre de marche, pour que la clientèle se sente en sécurité, avec des ajustements quotidiens, sur tous les secteurs, les vêtements, la beauté, les accessoires, les bijoux, tout a été identifié par rapport aux différentes contraintes des produits . »

https://www.instagram.com/jennifercuvillier/

Stéphane Marais, maquilleur

« L'après confinement se passe plutôt bien, sans angoisse, car je suis de nature positive même après m’être isolé avec des sorties minimales pendant 2 mois. Cela a été, c’est vrai, plus facile car j’étais à la campagne. Mon retour à Paris est très proche et j’en suis fort heureux car la reprise est imminente, et ces 2 mois m’ont permis de vivre avec toutes les recommandations et ainsi de les avoir assimilées. Je suis donc confiant et excité… »

« J’ai pu prendre le temps de faire ce que je ne faisais qu’occasionnellement : lire, me promener et faire du vélo car j’étais près de la mer. Mon jardin que j’ai pu voir fleurir… Et surtout avoir le temps de réfléchir et de voir ce qui finalement avait du sens pour moi et ce qui était essentiel… »

« Bien entendu, il y a tous les gestes de précaution qui sont devenus automatiques pour le quotidien et tout un nouveau protocole que je vais appliquer lorsque je maquillerai. Il faut soutenir plus que jamais les gens autour de moi. »

« Avec cette période de confinement mon amour de mon métier est encore plus fort, l’envie de revoir rapidement les gens que j’aime et faire de belles choses avec plus de plaisir et de moments magiques... »

https://www.instagram.com/stephane_marais_officiali/

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