Lire sans le faire

Le livre est devenu l’accessoire de toute influenceur qui se respecte. Quoi de plus beau pour relever sa silhouette qu’une couverture de roman culte. Quoi de plus élégant qu’un livre de philosophie pour se donner de l’allure.

par Thomas Lélu
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01 Septembre 2020, 2:14pm

Dans des appartements décorés avec goût un Sagan ou un Sartre, un Joyce ou un Romain Gary viendront donner la petite touche finale pour la photo postée ensuite à la face du monde. Et pourquoi pas un Nietzsche bien en place aux côtés d’une céramique chinée à Saint-Tropez posée elle-même sur une enfilade Cansado de Charlotte Perriand ? Les décorateurs savent reconnaître les belles pièces, les beaux objets, les harmonies mais aussi les ruptures visuels, les petites touches qui vont faire la différence.

Vous vous sentez vides, un peu insipides ? Un livre d’Arthur Miller viendra vous redonner le petit je ne sais quoi qui manque à votre intérieur. Ce petit truc en plus qui redonnera de la couleur à votre salon et à votre teint. Une météo capricieuse ? Quoi de mieux qu’un Cioran pour agrémenter votre table basse d’une pincée de mélancolie. Comme il est reposant de s’entourer ainsi de ces drames en papier aux titres doucement torturées : « Sur les cimes du désespoir », « Précis de décomposition », « De l’inconvénient d’être né »… Et l’on vient s’alanguir alors dans son délicieux précipice qu’être notre bon vieux fauteuil Togo. Les heures passent sans qu’on l’ait encore ouvert ces livres mais leurs titres nous donnent à imaginer combien ils sont importants et combien ils ont leur place dans notre vie, notre univers, lui-même si important et si parfaitement torturé.  Et l’on se construit alors un monde d’apparence, de titres, de surfaces lisses, propres et sans bruits, sans interférence ou le malheur des uns (souvent en littérature) fait le décor des autres.

Et derrière ce jeu de masques se fabrique une littérature décorative et plus largement cette idée d’exposer sa culture comme un trophée et comment finalement ce procédé est une petite entreprise intime d’absorption voir d’uberisation culturelle. Une volonté de contrôler l’incontrôlable. On se commande un Camus bio, un Malraux frites, une Salade de Merleau Ponty ou un bon Beckett saignant. Il arrive rapidement dans nos assiettes mais déjà livré, la faim s’en va. C’est l’idée qui nous plaît, l’idée de pouvoir avoir ce que l’on veut, quand on le veut et rapidement. On sait que ce désir est éphémère, seulement guidé par une pulsion, la-même qui nous réveille chaque nuit quand la futilité de nos existences nous revient en pleine figure. Car au fond ces livres si l’on s’y plonge vraiment qu’est ce qu’ils nous disent ? Que nos existences sont médiocres, que l’on est tous des salauds en puissance, que notre vanité n’a pas de limite, que nos angoisses nous gouvernent et que nous passons la majorité de notre temps à nous divertir pour ne pas sombrer. Voilà ce que disent les livres. Mais les livres ne sont pas des images. Nous voulons les mots sans les maux. Nous voulons posséder, collectionner et finalement se rassurer dans l’opulence, comme l’on se replie dans sa couette lorsque les nuits se rafraichissent à l’approche de l’hiver. 

Avec la marchandisation du monde, les livres et la culture sont devenus des produits comme les autres au même titre qu’un téléviseur ou une console Switch. Cette même idée qui rend les bouquinistes méfiants lorsque vous allez immortaliser votre ballade sur les quais en photographiant une couverture d’Aragon : je suis à paris ! I love paris ! Aujourd’hui on se montre, on montre qu’on est beau, qu’on est riche et qu’on voyage dans des lieux magiques, qu’on a des vies et des nuits comme aucun autre. Et comme cela ne suffit pas, que nous ne voulons pas passer pour des incultes, en plus on lit des livres et pas n’importe lesquelles. On lit des romans importants comme on fréquente des hôtels de luxe car nous sommes riches à tout point de vue, nous sommes parfaits. Il n’y a pas de place pour la faute de goût, l’erreur de casting, le pas de côté.

Jean et Marie passent un bon moment au Punta Tragara à Capri, Jean sirote un Malibu au bord de la piscine tandis que Marie parcourt « La condition humaine » de Malraux. Jean et Marie dineront ensuite au restaurant Le Monzu avec vue sur la mer Tyrrhénienne puis Jean fera l’amour avec Marie pendant 5 heures. Malheureusement Marie ayant mangé des bulots pas très frais aura un haut le cœur pendant leurs ébats et déglutira son diner sur le torse épilé de Jean.  Jean furieux se lèvera d’un bond propulsant marie sur le carreau veiné du marbre de Carrare. Peu de temps après Marie mettra fin à leur relation et le quittera pour Pierre, un jeune entrepreneur plein de promesses. Elle reprochera à Jean son manque de tact et son incapacité à la faire jouir. Jean, démoralisé, décidera alors de reprendre ses études et découvrira avec une forme d’effervescence l’œuvre d’Alain Badiou dont il retiendra tout d’abord cette phrase : L'amour est une réinvention de la vie. Par amour donc il décidera de réinventer la sienne, assis en terrasse du café de Flore, il en profitera pour faire un tout dernier selfie.

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