Capture d'écran du film Lady Bird (2017)

Pourquoi la transformation de vêtements vintage n'est pas toujours éthique ?

La mode durable liée au vintage sur TikTok trouve de tristes racines dans la grossophobie.

par Liza Bautista et Meghan Keeney
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28 Janvier 2021, 9:23am

Capture d'écran du film Lady Bird (2017)

Au mois de juin, l’utilisatrice TikTok Mariel Guzma a pris une paire de ciseaux pour transformer un short en jean pour homme taille 44. Elle a présenté quelques instructions, précisant la manière dont elle a transformé le short pour lui aller, un TikTok qui a été liké 500.000 fois et commenté 3000 fois, certains commentaires moins favorables que d’autres.

Alors que la génération Z est de plus en plus concernée par les manières durables de consommer la mode, le vintage est évidemment privilégié, tout comme la transformation des vêtements vintage, dit « thrift flipping ». Sur TikTok, le hashtag #thriftflip a 704 millions de vues en ce moment. Quand l’industrie de la mode contribue à 10% des émissions carbones et que près de 85% des textiles se retrouvent dans des décharges aux États-Unis, cela semble évident que le vintage soit une solution plus saine écologiquement, plus créative, et plus accessible.

Mais que cette alternative à la fast fashion soit tout à fait éthique, cela peut encore faire débat. Si les transformations de vêtements sont encore à la mode, des critiques s’élèvent pour expliquer comment cela peut aussi encourager la grossophobie. Les vidéos représentent très souvent de jeunes femmes minces qui achètent des vêtements dans des friperies pour les transformer tellement qu’on ne les reconnait plus. En effet, les transformations de vêtements sont possibles car les vêtements sont dès le début beaucoup trop larges pour elles, ce qui pose problème quand les stocks de grandes tailles sont déjà limitées dans les friperies.

Les photos avant / après dans ces vidéos font écho à une triste vérité sur la manière dont la société pense les grandes tailles et les corps qui les portent. Dans ces vidéos, les créatrices parlent de transformations de vêtements « moches ». Une fois que le vêtement a été « réparé », il devient objet de désir. Il est souvent aussi beaucoup plus petit.

Les corps dits gros et l’esthétique n’ont jamais été associés explique Amanda M. Czerniawski, une professeure associée en sociologie à la Temple University et auteure du livre Fashioning Fat: Inside Plus-Size Modeling. « Ces vidéos nous confortent dans nos attendes sociales et nos croyances autour du corps, tout particulièrement des corps dits gros, comme moins sains, moins disciplinés, flemmards et non désirables ».

Dans ces transformations de vêtements, Amanda nous explique le processus à l’oeuvre : « Je vais prendre ce vêtement extra large, et je vais en changer de forme. Je vais le travailler, de la même manière qu’un corps dit gros a besoin de travailler et de se discipliner pour être en forme ».

L’argument de défense de celles qui font du « thrift flipping » est souvent de dire que si elles ne prennent pas ces vêtements, personne ne les prendra, et qu’ils seront bientôt à la décharge. Mais au-delà du complexe du sauveur, cet argument est tout simplement faux. Pour Vaughn Stafford Gray, spécialiste lifestyle et ancienne professeur de business au Humber College : « Ces vêtements qui sont dans les friperies depuis plus d’un an vont généralement vers les dons, et ce qui reste encore après cela est recyclé, la décharge est vraiment la dernière option ». Il continue pour expliquer que « la majorité des stocks se vend simplement parce que beaucoup de familles achètent leurs vêtements comme ça ».

Même si la sélection varie en fonction des endroits, les femmes aux grandes tailles sont très souvent désavantagées. Chaya Milchtein qui est fat influencer décrit son expérience ainsi : « Si je vais chez Emmaüs, il n’y a aucun vêtement qui me va. Si jamais il y en a, ce n’est jamais quelque chose que moi à vingt-cinq ans j’aimerais porter ».

Chaya mentionne qu’elle se rend dans des friperies spécialisées dans les grandes tailles, mais celles-ci se trouvent uniquement dans les grandes villes. « J’ai tellement de chance d’y avoir accès. Il y a Two Big Blondes à Seattle, Fat Fancy à Portland et Plus Bus à Los Angeles ».

La plupart des femmes sont cantonnées aux friperies standards qui manquent de grandes tailles. Et comme TikTok mène plus de monde dans les friperies, les grandes tailles deviennent encore plus rares. Où est-ce que les grandes tailles peuvent faire du shopping eco-responsable ? Si vous pensez à des marques durables en ligne, passez votre tour. La plupart des marques durables comme Everlane ou Reformation ne propose que des tailles standards et s’arrête généralement au 16, sans parler de la différence dans les tailles 16 de marques en marques. Et puis bien sur il y a la question du prix.

Beaucoup de TikTokeurs ne savent comment se placer dans cette controverse. Pour Kimberly Lee, une créatrice de mode grandes tailles, il y a une peur liée à la critique d’autres créateurs : « J’ai trop peur de parler sur ces questions sur ma plateforme car cela ferrait du mal à d’autres créateurs comme moi ». En effet, la section des commentaires sur TikTok qui adresse cette forme de grossophobie sont parfois durs : « C’est juste des vêtements, aucune profondeur » ou encore « Est-ce que tu fais du gardiennage à la friperie ? ».

L’activiste durable et la TikTokeuse Megan McSherry a utilisé sa plateforme pour s’adresser à ses milliers de followers et expliquer l’importance d’acheter en seconde main et en toute conscience. Sur son TikTok, Megan reconnait le privilège qu’elle a en tant que femme à la taille standard. Elle peut facilement trouver des vêtements à sa taille quand elle achète en seconde main.

Sur son TikTok à succès, elle explique qu’elle a arrêté d’acheter des vêtements qui ne sont pas à sa taille. Elle termine en encourageant ses followers à « utiliser leur privilège pour faire de la place pour ceux qui sont laissés de côté par la mode durable ».

Quand elle discute de la question, elle note qu’il a deux poids deux mesures : « C’est nul que ce soit une personne à la taille standard qui soit en train d’éveiller les consciences sur ce sujet ».

Mais bien sur la faute ne réside pas entièrement chez ces ados sur TikTok qui sont à la fois eco-responsables et intéressées par la mode. Comme le dit Chaya, « Ce ne sont pas ce genre de TikTok qui me font du mal, mais plutôt ceux qui m’empêchent de trouver des T-Shirts durables et à ma taille. Ce sont eux qui créent vraiment le problème ».

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Cet article a été initialement publié par i-D UK.

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