Courtesy of Alex Brunet

Jean Roch, vision nocturne

Célèbre pour ses soirées jusqu’au bout de la nuit à Paris et à Saint-Tropez, Jean Roch dévoile à i-D France sa vision de la fête d’hier et de demain.

par Claire Thomson-Jonville
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16 Décembre 2020, 4:36pm

Courtesy of Alex Brunet

On le connaît pour ses soirées endiablées et ses fêtes jusqu’au bout de la nuit à Paris ou à Saint Tropez. On le connaît pour ses clubs cultes comme le VIP Room qui durant douze ans fit briller les nuits parisiennes. On le connaît moins pourtant pour son parcours et sa philosophie. Car derrière les fêtes et les paillettes de Jean Roch se cachent un esprit passionné, un sens instinctif de la fête et une vision à 360° de cet écosystème trop souvent méconnu. Alors que la nuit vit un moment de rupture sans précédent en raison de la pandémie, Jean Roch imagine dès à présent la fête d’après. Après deux décennies à faire rayonner la ville lumière, c’est à Dubaï qu’il a décidé de poser ses valises avant de revenir cet été dans le célèbre port varois pour pouvoir enfin inaugurer son nouveau restaurant La Gioia. Rendez-vous à Saint-Tropez.

Rencontre entre Jean Roch et Claire Thomson-Jonville, à la tête de la rédaction i-D France.

Claire Thomson-Jonville : Je t’appellerais “multi-hyphenate”, un véritable caméléon qui a su fusionner son métier à son style de vie. Comment te présentes-tu et quel est ton métier exactement ? 

Jean Roch : Mon métier est un métier d’inspiration et de création où je suis un peu témoin de ce qu’il se passe et du ressenti du public. J’essaie à chaque fois de créer des endroits, des lieux de rencontre, de danse et de restauration où des gens du monde entier se retrouvent et qui sont sans cesse en évolution. Ils représentent finalement un peu le monde dans lequel on vit.

CTJ : Quel a été le moment le plus déterminant de ta carrière ? 

JR : La disparition de mon père lorsque j’avais 16 ans. Je n’avais pas du tout prévu d’être un homme de spectacle, de fête et de nuit. J’étais passionné par les sports de haut niveau et d’ailleurs j’ai fait ma carrière dans la nuit parce que je portais les valeurs du milieu du sport de haut niveau. J’étais en sport étude, je voulais faire une carrière de football et du jour au lendemain je suis rentré dans la vie active pour pouvoir aider ma famille, ma mère et mes proches. J’ai enchaîné plein de boulots, l’un deux était la nuit et d’un coup je me suis retrouvé au milieu du public. Ce que je pensais être un accident est devenu une vocation.

CTJ : Tu es originaire du Sud de la France, à partir de quel moment es-tu allé à Paris ? 

JR : Je suis un enfant du Sud, enfant d’immigrés italien, on a grandi à Toulon dans le Sud, près de Saint-Tropez, et je n’avais pas du tout l’idée de venir à Paris. Je suis venu en 1997 à Paris où j’ai ouvert mon premier lieu et avant de faire ça j’ai appris mon métier dans les voyages et dans les saisons à Megève, Courchevel, Venise pendant le Carnaval ou encore à Miami. J’ai travaillé dans beaucoup d’endroits où je pouvais perfectionner mon anglais et ma connaissance de la clientèle tout en essayant de m’intéresser au monde dans lequel on vit et en essayant de capter les influences.

CTJ : J’ai l’impression que tu as eu beaucoup de vies en une seule. Comment peux-tu raconter le changement du monde de la nuit en France depuis ces vingt dernières années ? 

JR : Ce n’est pas seulement en France. Ce qui se passe ici se déroule aussi en Angleterre, dans le reste de l’Europe et aux Etats-Unis, en Amérique du Sud notamment. Les gens sont très exigeants, on vit dans un monde qui va de plus en plus vite. À l’ère d’internet et des réseaux sociaux, tout est partagé, multiplié, amplifié. Cela peut s’avérer très bon parfois mais aussi souvent négatif, donc c’est compliqué. On est dans une société Kleenex où les gens consomment très vite. Ils se lassent très vite et parvenir à rendre les choses exceptionnelles est devenu un véritable challenge. On oublie très vite le visage des gens, même des mannequins, on ne sait plus comment elles s’appellent : à part quatre ou cinq aujourd’hui, on les consomment et on les oublie. On oublie les DJ, on oublie les artistes, les groupes; les gens n’achètent plus d’albums, ils achètent plus de chansons que d’albums.

CTJ : On dirait que l’on est dans une actualité plus sensorielle, plus expérientielle. Une actualité de « special moments ». Je viens très souvent à Saint Tropez comme tu le sais et je me souviens que tu étais très fort avec ton équipe pour dénicher des talents émergents avant qu’ils n’explosent. Je me rappelle qu'il y avait Kid Cudi au VIP avant tout le monde par exemple. Comment t’es-tu adapté ? Avais-tu une stratégie particulière pour Saint Tropez ? 

JR : J’ai toujours suivi mon feeling, mon émotion. On a été au début du mouvement hip hop quand l’Europe n’avait pas Jay-Z, Pharell et on a fait venir tout ces gens là. On a vraiment accès à l’entertainment dans les clubs, je voulais que les gens partagent des moments avec des gens incroyables, des rock star, DJs, des créateurs. A chaque fois, je voulais créer des évènements où on passe de l’autre côté de l’écran pour vivre une expérience unique. On a fait ça pendant un petit moment. Aujourd’hui, on évolue dans la deep house, on ne fait plus de hip hop, notre culture est devenue deep house parce qu’il a un esthétisme dans la deep house qui permet aujourd’hui de réunir ces gens qu’on aime tant, ces gens sexy, drôles qui font la magie de clubs comme VIP Room ou Gioia. À chaque fois, on arrive à créer ce rendez-vous avec eux parce qu’on arrive à évoluer sans saouler les gens en faisant toujours les mêmes choses. L’important, c’est d’être imprévisible.

CTJ : C’est avec tristesse que j’ai appris que tu fermais le VIP Room à Paris. Ça a dû être un deuil. Peux-tu nous raconter ce qui s’est passé ? 

JR : Oui, tu sais, j’ai passé 20 années exceptionnelles à Paris, de succès et de gloire. On a vécu des moments tellement forts à Paris. Mais le Paris d’aujourd’hui n’est plus une fête, le Paris d’aujourd’hui, même avant le Covid est en méforme. Les Fashion Week aujourd’hui ont baissé, même avant le Covid. Il n’y a plus la même magie, ni la même énergie. Les marques ne font plus de grandes soirées. Depuis les événements terroristes de 2015, je trouve que Paris est moins une destination qui attire les touristes. Aujourd’hui Paris, c’est la ville des manifestations, des gilets jaunes, il y une angoisse permanente. C’est pour ça que j’étais triste à la fois heureux que ça s’arrête car je pense que je n’ai plus rien à faire à Paris aujourd’hui. Si je reviens, ça voudra dire que Paris est redevenue la ville lumière. 

CTJ : Quel genre de discussions as-tu aujourd’hui avec le milieu de la nuit ?

JR : Ils m’ont encouragé car j’ai fait une grosse campagne pour essayer de faire rouvrir les clubs en juin. J’ai parlé dans tous les médias, les plateaux télé et je me suis servi de mon image et de la notoriété que j’avais dans ces médias pour essayer de défendre une profession car j’ai l’impression qu’il y aura très peu de discothèques encore ouvertes après le Covid. Malheureusement, les gens sont restés enfermés un an, un an et demi même. Les clubs ne peuvent pas tenir. J’ai voulu défendre cette profession pour que ce métier puisse subsister. Aujourd’hui, les clubs ont été remplacés par des restaurants festifs qui ont pris leur place. C’est très sismique comme métier. Les gens ont changé, ils évoluent, cela fait partie du monde moderne et je trouve que c’est plutôt une bonne nouvelle. C’est très excitant de toujours repenser et réinventer. Et quand je discute avec des propriétaires de clubs, je reçois beaucoup de messages d’encouragement. Ils me remercient pour la parole que j’ai pu donner pour défendre ce métier et pour toutes les choses que j’essaie de faire pour que les clubs retrouvent leur place le plus vite possible.

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CTJ : Il y a une vraie dichotomie entre Paris, où ce n’est plus la fête, et Saint Tropez qui reste selon moi un lieu où les gens ont envie de se lâcher. 

JR : L’été dernier, on n’a pas pu ouvrir le VIP Room mais on a ouvert Gioia, le club en plein air et le restaurant. Il s’est passé quelque chose de magique, les gens n'ont jamais été aussi heureux et aussi beaux. Les filles étaient sexy, les hommes étaient beaux et élégants. On a retrouvé un esthétisme que j’aime beaucoup, cette culture de sortir et d’être beau. Je suis fatigué par le manque d’implication du public qui ne fait pas d’effort et Saint Tropez a retrouvé un glamour. Je pense que l’on va le retrouver de plus en plus parce que les gens ont repris conscience de la valeur et de l’énergie que procure Saint Tropez, de la qualité du site et des gens qui y vivent. C’est un lieu unique au monde et je sens que la demande pour Saint Tropez aujourd’hui est unique au monde.

CTJ : Le confinement a été dur pour un grand nombre de personnes. Comment le confinement a-t-il changé ta façon de travailler et de collaborer ? As-tu miser davantage sur le digital ? Comment t’es tu adapté ? 

JR : Le digital a toujours été important parce qu’il faut entretenir la flamme avec des images incroyables et se remémorer des événements qui se sont passés. On a vécu et traversé une période de créativité incroyable. Beaucoup de talents sont aussi partis cette année, comme Peter Beard par exemple, avec qui on a fait des fêtes incroyables. Partager ces moments-là, c’était important. Pendant le premier confinement, on se demandait « Qu’est ce qu’on fait ? Quel sera notre avenir ? Va-t-on pouvoir rouvrir ? ». Dès le mois de mars, on était enfermés et c’est à ce moment-là qu’avec mon frère Dominique, on a mis toute notre énergie à construire la nouvelle Gioia de Saint Tropez. On a eu la foi, on a cru que l’on pourrait ouvrir durant l’été. Ces moments difficiles permettent aussi d’être ambitieux et de tenter des coups de poker.

CTJ : Les plages aussi étaient fermées. Il y a eu une grosse bataille à ce sujet. 

JR : On a tremblé parce qu’on avait peur pour nous et nos équipes. On respectait bien le protocole, on faisait tout ce que l’on pouvait pour faire les choses bien. Tous les jours, on voyait les plages fermées et chaque soir on se disait que ça allait être notre tour et on était en panique total. Mais il y avait un espèce de désespoir qui nous faisait toujours avancer, positiver et je voyais les gens tellement heureux chaque soir que je filmais et je me disais « c’est le dernier soir, au moins j’aurai un souvenir incroyable de ce soir ». Les gens faisaient la fête comme si c’était le dernier soir et ça c’était une énergie incroyable. 

CTJ : Tu as touché à beaucoup de choses : la musique, les restaurants, les boîtes de nuit. A quel point la collaboration est importante pour toi ? Comment ta façon de collaborer évolue-t-elle à chaque fois ? 

JR : Je garde toujours le même état d’esprit, c’est un métier qui est fait de passion, de partage. Pour faire ce métier, tu dois aimer les gens pour communier, être heureux et épanoui là-dedans. La passion te porte plus que l’argent et le contrat. Il y a ce plaisir de voir, cette soif de rencontrer de nouvelles personnes tout le temps. Construire avec elles de nouveaux projets et trouver de nouveaux rêves. L’énergie est toujours là. Que tu fasses un disque, que tu montes sur scène ou que tu ouvres un club, quel que soit l’évènement, à chaque fois c’est ponctué par la même énergie et la même passion. C’est la même que le premier jour où j’ai démarré. Je ressens le même trac, les mêmes énergies et les mêmes symptômes. C’est ce qui me fait vivre et ce qui me rend heureux.

CTJ : Peux-tu me donner une ou deux anecdotes de moments incroyables dans ta carrière ? 

JR : J’en ai pas mal. Je me souviens d’une fête à Saint Tropez au VIP Room où ce soir-là j’ai vu arriver Madame Chirac en club. Il y avait Karl Lagerfeld, John Galliano, Alexandre Arnault qui était tout jeune et voulait devenir DJ, il y avait Madame et Monsieur Arnault. Il y avait tout le Panthéon de la mode qui était là. Je revois Madame Chirac avec ses lunettes, son sac, elle avait mis un jean, c’était surréaliste. Elle regardait le dancefloor. C’est un personnage et au moment où elle a voulu partir, je l’ai raccompagnée jusqu’à sa voiture et elle s’est retournée vers moi et m’a dit « Je n’ai pas souvenir jeune homme d’avoir été en discothèque. » et là j’ai souri et elle m’a fait un clin d'œil. Ça, c’est des moments hors du temps. Tout le monde est réuni, c’est le monde de la nuit. Il n’y a pas de barrières, ni de frontières. Il n’y a pas de classe sociale, tout le monde peut parler avec tout le monde. C’est aussi ça que j’aime dans la nuit.

CTJ : Comment navigues-tu dans le monde de la nuit avec tes enfants qui sont en âge de sortir ?

JR : Je les freine au maximum parce que je pense qu’il ne faut pas être pressé et ne pas brûler les étapes. Il y a une excitation quand tu as 16-17 ans et c’est vrai que ça pousse pas mal pour aller en club. J’ai froissé pas mal de mes copains parce que je ne veux pas de mineurs dans le club, ni dans le restaurant. C’est vrai qu’il y en a qui me font la gueule parce que je ne fais pas rentrer les enfants mais je pense que ce n’est pas plus mal. Cela crée aussi du désir. Si j’avais pu rentrer aux Bains ou au Palace facilement quand j’étais ado, cela n’aurait pas été pareil. Mes parents ne connaissaient pas grand monde et n’habitaient pas à Paris, même mes parents ne savaient pas ce qu'étaient les Bains ou le Palace, donc ce n’était pas le sujet. Mais j’ai vraiment galéré pour y rentrer et quand j’y suis arrivé, j’ai vraiment apprécié ce moment. La magie de nos métiers, c’est le culte de la rareté. Cela ne doit pas être quelque chose d’évident. On ne va pas au VIP Room ou à Gioia comme on va à la plage. Il faut aussi garder une part de rêve et de mystère et je pense que c’est encore mieux comme ça. Les enfants en entendent parler à table mais s’ils galèrent pour y rentrer, c’est peut-être mieux. Ils apprécieront encore plus quand ils seront en âge d’y aller.  Il faut les préserver de ça. La nuit il y a pleins de choses magiques, d’autres qui le sont moins. Il faut aussi les préparer et les protéger de ce monde-là. Il faut qu’ils apprennent à être prudent. La nuit, il y a la drague et plein de choses donc il faut les protéger afin que nos enfants ne tombent pas dans des pièges artificiels. 

CTJ : Tu m’as dit brièvement la dernière fois que tu avais des projets pour partir à Dubaï, pourquoi là-bas ? 

JR : Oui, au moment où je te parle, je suis en train de préparer mes affaires pour partir m’installer à Dubaï avec ma famille. J’aime beaucoup cet endroit, j’aime la vie là-bas. J’aime ce côté safe. J’ai envie de donner un nouvel élan à ma vie et à ma famille. J’ai envie de prendre un nouveau départ. Aujourd’hui, l’Europe et une partie du monde se sont éteintes. À Dubaï, elle est bien vivante et je me dis que c’est une expérience de vie qui ne peut que nous faire progresser et nous faire grandir en nous rendant meilleurs. Je reviendrai à partir du mois d’avril jusqu’au mois de septembre à Saint Tropez mais si je peux réussir à créer quelque chose là-bas pour trouver une alternative entre Dubaï et Saint Tropez, je pense que ça serait une bonne idée. Il y a pas mal d’artistes qui sont là bas, on va essayer. On n’est pas à l'abri d’une bonne nouvelle. 

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