Isha, l’as de cœur du rap francophone

Après trois mixtapes et un EP, Isha poursuit son exploration des sentiments complexes sur son premier album : « Labrador bleu ». Rencontre avec un artiste tout en nuances, capable de poser un regard cru sur l’être humain.

par Maxime Delcourt
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27 Avril 2022, 3:16pm

À l’inverse de ces vies si dénuées d’évènements notables qu’il est difficile de les décrire, le parcours d’Isha connaît mille rebonds, et presque autant de renouveaux. Chaque morceau en est la trace, chaque projet s’en fait l’écho. Toujours très transparent, le Bruxellois a même fini par raconter sa vie dans un documentaire (Sourire aux fantômes), où il est question de son enfance, de ses anciennes addictions, de ces quartiers où « les darons s’alcoolisent aux bars parce qu’ils ont fait tellement d’erreurs » de ces lieux où l’on ne dit pas « décroissance » mais « faut pas gâcher », de son héritage, mais aussi des nombreux moments de doute ayant traversé son esprit : ceux que l’on retrouve à l’écoute de son premier véritable album, Labrador bleu, nommé ainsi en référence au nom de la pierre choisie pour la tombe de son grand frère.

En quinze morceaux, portés par une énergie rock, un flow tranchant et de l’egotrip bien senti (« La réincarnation de Biggie »), Isha parle de paranoïa, de trahison, d’amitiés gâchées, de perte de contrôle, de ces familles où l’on ne sourit pas sur les photos, et de sa méfiance vis-à-vis du monde alentour. « Je me suis simplement rendu compte de toutes ces thématiques au moment de mixer le disque, se justifie-t-il, conscient de s’être déjà beaucoup livré sur les trois volumes de La vie augmente. J’avais l’impression d’avoir déjà tout dit : sur ma famille, la relation avec mon père, mon enfance entre Bruxelles et Garges-Sarcelles, etc. Reste que Labrador bleu fait totalement sens avec mon état d’esprit : je suis en plein questionnement par rapport à mon entourage, à la vie à Bruxelles, à la façon dont on me perçoit. » Pour celui qui ose dire l’indicible (« J'ai préféré découvrir mon sexe en regardant mes sœurs par le trou d'la serrure ») et se livre régulièrement à cœur ouvert, cette faculté à saisir les moments de rien d’une vie cabossée n’a toutefois rien d’étonnant : « Ça fait partie de moi : je suis quelqu’un de très frontal, qui n’a aucune difficulté à raconter ses pires travers. Hélas, ça peut être un défaut : ça ne permet pas aux gens qui me rencontrent pour la première fois de se faire leur propre idée. »

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Courtesy of Alex Brunet

À l’écoute de la discographie d’Isha, on comprend effectivement qu’il a toujours porté en lui cette gravité. Ou du moins, une sorte de mélancolie. On le sentait dans ses premiers projets, enregistrés sous un autre pseudo (Psmaker, histoire de rappeler que, de ses débuts à l'intro de Labrador bleu, tout est relié au cœur). On le sent aussi dans ses interviews ou le contenu de ses textes (« Les mauvaises actions qu’on a pu commettre, ont anéanti nos rêves de prix Nobel/ Et tous ces putains de kilos d’herbe réveillent les démons qui sommeillent »). Bien sûr, ce côté écorché vif a ses origines (un père maniaco-dépressif, des failles intimes), mais il y a chez Isha autre chose, peut-être un désir de se confesser, une urgence de dire, l’envie d’être honnête.

Ce rapport ambigu à la vie nous convient : ses chansons sont si intimes, si touchantes, si attachées à rendre compte des déséquilibres et des malheurs, des incertitudes et des douleurs, que ça ne semble pas nous déranger de le savoir envahi par la tristesse. C’est égoïste, on s’en excuse. Le problème, c’est que l’on a parfois oublié de pointer d’autres facettes de sa personnalité, plus joyeuses, plus chaleureuses. Plus drôles également, comme sur « Tueur de dragon », où il clame : « Y’a plein de rappeurs génériques qui consomment too much comme des radiateurs électriques ». Isha sourit, se redresse, puis raconte : « À l’époque de La vie augmente vol.1, il y avait beaucoup d’humour dans mes morceaux. N’étant pas considéré comme un rappeur fou, je suis devenu plus sérieux, je m’autorise moins le second degré ou l’humour trash. Ce qui est paradoxal quand on sait que les rappeurs qui m’impressionnent le plus sont ceux qui me font rigoler. »

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Courtesy of Alex Brunet

Parmi eux, il y a les fidèles Caballero & JeanJass, avec lesquels Isha partage une fois de plus un exercice de style : quatre ans après « Tosma », « Meilleur karaté » est un morceau pensé pour aérer l’album, hérité de la drill et taillé pour déployer sa technique. Il y a aussi Limsa d’Aulnay, avec qui un album commun est d’ores et déjà dans les tuyaux : « On n’est plus allés au studio ensemble depuis six mois, mais on a déjà huit morceaux, dont six très aboutis. Le projet avance, et “Modou” est une bonne façon de le teaser. D’autant que c’est une production sur laquelle personne ne nous attend. »

Avant d’en arriver à Labrador Bleu, il a toutefois fallu passer par plusieurs remises en cause, notamment sur le plan créatif. Après tout, que faire quand on a la sensation d’avoir déjà tout dit sur les albums précédents ? Comment donner vie à un premier véritable album quand on a jeté des dizaines de morceaux pour finalement ne sortir qu’un EP (Faites pas chier, j’prépare un album) ? Comment continuer de penser à soi quand on a créé un studio en plein centre de Bruxelles, histoire de rappeler aux plus jeunes les bienfaits de l’indépendance (« On est très rarement dans l’assistanat »), de partager avec eux les astuces d’une industrie trop souvent refermée sur elle-même ?

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Courtesy of Alex Brunet

Longtemps, Isha s’est mis une énorme pression avec ce premier disque, sans doute conscient que le problème d’un créateur n’est pas de créer, mais de proposer quelque chose de différent. Le Belge a ainsi opté pour une nouvelle façon d’écrire, plus spontanée, plus libre, autant redevable aux rappeurs d’Atlanta qu’à Green Montana, dont il est proche. Isha, lui, décrit ce nouveau processus ainsi : « Avant, j’écrivais le texte chez moi, je le répétais et filais en studio pour l’enregistrer. Désormais, je n’écris plus. Je vais au studio, j’écoute différentes instrus, j’en sélectionne une et, en fonction de mon humeur, je vais dans la cabine et j’écris en direct, ligne après ligne. Ça permet de piloter le texte en temps réel, de ne pas être déstabilisé par des phrases écrites une semaine plus tôt et avec lesquelles je ne me reconnais plus. »  Au point de voir en Labrador bleu la naissance d’un rappeur débarrassé de ses réflexes, toujours plus affûté, toujours plus serein ? Au moment de répondre, Isha le fait avec style. Celui, nonchalant et percutant, qui caractérise son rap : « J’ai vraiment l’impression d’être un nouvel artiste, ne serait-ce que parce que ça offre un souffle nouveau à ma musique, mais aussi parce que ça m’évite de me mettre trop de barrières. Pour moi, c’est là que le rap est le plus riche : quand les artistes se veulent généreux. »

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